‹ Œuvres compl`etes (volume 3)Chapitre 24 sur 154 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Il donne la mission à Lucques, — puis à Rome, — d'où il retourne à Florence, — et exerce le même ministère en d'autres lieux.

Les habitants de la ville de Lucques, dont plusieurs avaient déjà entendu le bienheureux Léonard, désiraient le posséder chez eux pour quelque temps ; ils lui députèrent donc le chanoine Zucchesini, qui se rendit à Florence pour l'inviter de leur part. Le Serviteur de Dieu qui entre autres résolutions avait pris celle de ne jamais refuser de travailler pour le salut des âmes, lorsqu'il en serait requis, accepta l'invitation et se dirigea vers Lucques; il parlait toujours avantageusement de cette ville dans la suite, louant la docilité des habitants , et rendant grâce à Dieu des fruits salutaires qu'il y avait recueillis à diverses époques.

Arrivé là, il commença la mission dans l'église de Saint- Fridien, qui est très-vaste. Néanmoins la multitude qui affluait de toutes les parties de la ville et des lieux voisins était si considérable, que, pour prévenir les accidents, on crut devoir fermer les portesele l'église, dès qu'elle était

remplie. Durant cette mission , il fut prié par un malheureux, condamné au dernier supplice à cause de ses crimes, de vouloir bien l'aider a mourir; le Bienheureux qui avait le cœur tendre etcompatissant, malgré la répugnance qu'il avait a voir mourir quelqu'un de mort violente , se rendit a son désir ; il s'anima d'un saint courage , accompagna le condamné sur le lieu du supplice et l'assista jusqu'au dernier soupir. Voyant la multitude qui était accourue a ce triste spectacle . il monta sur l'échafaud . et de là lui adressa une allocution si pathétique que tout le monde fondait en larmes et demandait a Dieu à haute voix pardon de ses péchés.

De Lucques il passa en d'autres endroits de l'archevêché ; arrivé en vue d'un village situé sur un monticule, il dit à son compagnon qu'il se sentait inspiré de s'y rendre ; mais, comme il ne savait quel pays c'était , ni a quel diocèse il appartenait, il expédia en avant ses compagnons pour s'assurer s'il pourrait y exercer son ministère apostolique. Ils virent le curé, qu'ils trouvèrent très-disposé, ainsi que la population , à recevoir les missionnaires , pourvu qu'on eût la permission de l'Ordinaire. On la demanda et on l'obtint avec facilité. La mission commença aussitôt, et une circonstance fit connaître évidemment que c'était Dieu qui avait inspiré au bienheureux Léonard de se rendre en cet endroit. Une femme vint se prosterner à ses pieds, et lui dit : « Mon père , cette mission . c'est pour moi que Dieu l'a envoyée. » Elle lui raconta ensuite que . dans sa tendre enfance , elle avait commis un péché grave qu'elle n'avait jamais osé déclarer en confession, tant parce que la honte n'avait fait qu'augmenter avec l'âge , que parce que l'endroit étant peu considérable il s'y trouvait peu de confesseurs, et que tous étaient parents ou amis. Elle ajouta que, pendant l'espace de trente ans, elle n'avait fait que des

sacrilèges en Rapprochant des sacrements, tout en éprouvant des remords continuels de conscience; toutefois, dans ses prières, auxquelles elle joignait diverses pénitences, elle s'était recommandée a la très-sainte Vierge , afin qu'elle lui fournît l'occasion favorable de faire une bonne confession . et peu de temps avant l'arrivée des missionnaires , elle lui était apparue et lui avait promis de lui envoyer dans quatre jours un religieux, qui., après avoir entendu sa confession, lui donnerait l'absolution , et la retirerait de son triste état. Le bon père fut attendri en entendant ce récit de la pauvre femme qui , toute en larmes, rendait grâces à Dieu de l'heureuse conjoncture qu'il lui avait ménagée : il l'encouragea a faire une confession générale , qu'il écouta avec patience et avec bonté , et la laissa remplie de joie et de consolation.

Instruit par ces sortes d'expériences, il avait coutume de dire que Dieu procure parfois le bienfait d'une mission à un endroit en faveur d'une seule âme; et que, quand même les missionnaires ne recueilleraient d'autre fruit de leurs sueurs que d'en gagner une seule, ou d'empêcher un seul péché, ils doivent se persuader que leurs peines ont été bien employées et que Dieu les a largement récompensées.

Il y avait vingt-deux ans que notre Bienheureux avait entrepris son ministère apostolique, illustrant par ses prédications toute la Toscane, y compris l'ile de Giglio, et plusieurs endroits de la république de Gênes, quand, de la manière que nous allons rapporter , il plut à Dieu de l'appeler à Rome.

Le cardinal François Barberini, doven du sacré collège, et évêque d'Ostie , qui connaissait de réputation le zèle et les vertus du père Léonard , lui écrivit pour lui exprimer le désir qu'il fît une mission a Vellétri, dans son

diocèse; il lui envoyait en môme temps les pouvoirs ni ressaires a cet effet, et le | riait cb passer ]>ur Rome pour y recevoir de plus amples instructions. Le Serviteur de Dieu était occupé dans l'ile deGorgona, diocèse de Pise, quand il reçut cette lettre. 11 partit de la pour Florence afin de prendre congé du grand-duc Jean-Gaston et de la princesse Violante de Bavière, qui lui remit des lettres pour le pape Clément XII, et le sept de septembre 1730. il se mit en route pour Rome. Dans le cours de ce voyage , qu'il faisait , comme toujours, en marchant pieds nus. il visita les sanctuaires d'Assises, de Monleluco et de la vallée de Rieti , et le vingt-cinq du môme mois il arriva au couvent de Sainte-Marie-des-Grâ>es de Ponticelli, où, trente ans auparavant , il avait pris l'habit, fait son noviciat et prononcé ses vœux. Après s'y être arrêté quelques jours, il reprit sa marche vers Rome, et en y arrivant il alla immédiatement présenter ses hommages aux supérieurs de l'Ordre, qui le reçurent avec bonté : le quatre d'octobre, il alla se prosterner aux piecls du Saint-Père et lui remit les lettres de la princesse Violante, qui lui recommandait le couvent établi par le Bienheureux. Le pape prit plaisir ii entendre de la bouche môme du missionnaire le grand bien qui avait été fait par lui en Toscane ; il lui promit son assistance pour le maintien de tout ce qu'il avait établi , et le congédia après lui avoir donné sa bénédiction apostolique. Le Bienheureux rentra fort satisfait a son couvent de Saint-Bonaventure.

Cependant le cardinal Barberini étant absent, il accepta de donner une mission aux pauvres qui sont ht berges en assez grand nombre à l'hospice de Sainte-Galla ; il rencontra dans le principe quelque opposition suscitée par le démon, qui prévoyait tout le bien qui se ferait à Rome dans la suite ; mais bientôt, ayant surmonté tous les obstacles,

il commença ses travaux api italiques le vingt-huit octobre deh même Minée 1730 Sotre Bienheuresa. éuilalora dans la cinquante-quatrième Bnnée de boa âge. Il entreprit el poursuivi) ses premières musnons s Rome avec u zèle si ardent que le bruii l'en répandit rapidement dna tonte la ville : an grand nombre de peraonnea de tosta condition, des nobles des ecclésiastiques, accouraient pour l'entendre, en sorte que l'église de Sainte-Galla étant trop

inte, il ilui prêcher dans la cour de l'hospice . et malgré Pétendue de cette cour, beaucoup devaient se tenir aux balcons aux fenétresel dans les corridors contigua. Tom étaient frappés de la force el de la sainte liberté avec laquelle ilreprenail le vice, en faisait ressortir la laideur, exhortait toni le ninnile a le dét< Bter. . ses paroles étaient accompagnées d'une nule discipline qu'il se donnait sur

mies nues avec un instrument de fer, |uaqu'a faire jaillir le sang en abondance. Le peuple n'était paa moins édifié de le voir marcher nu-pieds, et vêtu pauvrement;

tarie de sa vie exemplaire et pénitente, Joint à la puissance de sa parole, produisait une m vive émotion anr boi Boditeure, qu'à chaque sermon on n'entendait que — • 1 1 1 1 • 1 1 1 s et eus de repentir; on ne parlait plus à Home que du missionnaire et de ses missions. Le pape en étant informé, lui ordonna que lorsqu'il aurait lini celle de Sainte-Galla, il en commençai d'antres dans les églises de Saint-Jean des Florentine, de Saint-Charles au Corso, de Saist-Pierre-aux-Liena, el de Sainte-Marie dosale Transtévère ; il obéit aver joie, et prêcha successivement dans chacune de ces i élises ;' des conversione nombreuses et une alllnenre extraordinaire de pénitente a ton? les confessionnaux de Rome attestèrent l'efficacité de ses travaux.

Pendant qu'il donnait la mission a Saint-Charles, on vit entrer dans l'église une jeune personne qu'a son extérieur

on eût prise pour une dame de qualité; s'adressant a un des compagnons du Serviteur de Dieu , elle demande a parler à ce dernier , déclarant ouvertement qu'elle était une fille publique. Le Bienheureux était occupé à dire la messe ; quand il eut fini, on l'en avertit, et incontinent il se rendit à son confessionnal pour l'entendre. Il s'opéra un changement tel dans le cœur de cette courtisane qu'en rentrant chez elle, elle déposa tous ses vains ornements , et mise d'une manière simple et modeste , elle continua à suivre tous les exercices de la mission pendant les douze jours qu'elle dura encore. Malgré les sollicitations et les menaces des anciens complices de ses désordres , elle demeura ferme et inébranlable dans sa résolution, et dans la suite, avec une dot de cinq cents écus que lui procura le pieux missionnaire, elle se retira dans un monastère pour y passer le reste de sa vie.

Dans le cours delà même mission et tandis qu'il prêchait sur l'impureté, survint une autre fille de la même trempe que la première , avec cette circonstance de plus que sa propre mère lui servait de courtier. Elle conçut une si vive douleur de ses péchés, que , versant un torrent de larmes, elle fit le ferme propos de renoncer à tout prix a sa vie déréglée. C'est ce qu'elle exécuta, malgré les luttes qu'elle eut à supporter. Un de ces misérables qui l'avaient séduite, voyant qu'il ne pouvait plus l'amener a consentir à ses desseins criminels , se mit en embuscade dans le voisinage de sa demeure, et y demeura jusqu'à ce que l'ayant vue avancer la tête à la fenêtre , il lui déchargea un coup de pistolet qui l'atteignit, la pauvre fille expira après s'êtreconfessée. emportant avec elle les sympathies de toute la ville, qui la considéra comme une victime de sa fidélité a Dieu.

Le bienheureux Léonard avait assez l'habitude dans ses missions de faire un sermon sur les âmes du purgatoire ,

suivi d'une quête dont le produit était employé en leur faveur. Voyant donc le concours prodigieux de personnes de tout rang, de toute condition qui se pressaient à Saint- Charles, il se décida à y faire ce sermon. Son auditoire, en l'entendant, fut touché d'une si vive compassion pour les âmes du purgatoire , qu'on recueillit ce soir-là dans l'église seule au delà de sept cents écus romains (près de quatre mille francs); il y en eut qui déposèrent leurs bagues et même leur épée. Il nevoulut, en cette circonstance, non plus qu'en aucune autre , se charger lui-même de l'emploi de cet argent; il laissa à d'autres le soin de le distribuer entre les différentes églises de Rome pour y faire dire des messes en faveur des âmes des trépassés.

Le pape entendant parler des merveilles qu'opérait le saint missionnaire , afin de mieux savoir à quoi s'en tenir, envoya à un de ses sermons le père Barberini , alors prédicateur du palais apostolique et dans la suite archevêque de Ferrare. Le père Barberini alla l'entendre, et dans la relation qu'il fit au Saint-Père de ce dont il avait été témoin, il ne crut pouvoir mieux exprimer l'effet que produisait la parole du missionnaire , qu'en assurant a Sa Sainteté qu'il l'avait fait pleurer lui-même , quoiqu'il fût du métier et qu'il eût veilli dans le ministère.

De Saint-Charles au Corso il passa à Saint-Pierre-aux- Liens. Or, comme parmi les conversions extraordinaires qui avaient eu lieu , se remarquaient celles d'un grand nombre de courtisanes, puisqu'on en comptait jusqu'à vingt pour Saint-Charles seulement, le Cardinal- Vicaire le chargea de recommander une quête qui se ferait en leur faveur ; le Serviteur de Dieu la fit et on recueillit en une seule quête , à la suite de son sermon , quatre cents écus (plus de deux mille francs) ; avec cette so.nme , jointe à d'autres aumônes qu'on trouva ensuite, ces pauvres péni-

tentes furent placées en lieu sûr. Il y aurait bien d'autres particularités à citer touchant ces missions et les personnes qui y assistèrent ; je me contenterai de rapporter que le père Galluzzi, jésuite fort connu par sa piété , ne se contentait pas de les suivre lui-même , mais qu'il faisait un devoir aux personnes qu'il dirigeait de ne manquer aucun sermon , disant que le père Léonard était l'apôtre de son temps.

Cependant le cardinal Barberini étant revenu a Rome, notre Bienheureux sur sa demande partit pour aller donner la mission a Vellétri ; il prêcha la pénitence dans cette ville pendant quelques jours avec un merveilleux succès ; afin d'extirper le blasphème qui régnait alors , et faire concevoir toute l'horreur que cet affreux péché doit inspirer, il porta les habitants à tracer au-dessus de leurs portes le monogramme du très-saint Nom de Jésus , usité jadis par saint Bernardin de Sienne ; c'est une pratique qu'il recommandait partout, afin de faire honorer ce divin Nom. Le peuple l'avait tellement pris en affection qu'il voulait le reconduire en triomphe ; mais pour se soustraire à cette démonstration , il partit un jour de grand matin et retourna à Rome. Il s'y remit aussitôt a l'oeuvre en commençant la mission a Sainte-Marie dans le Translévère. Quoique cette église soit très-spacieuse , il fallut, à cause de la foule, prêcher sur la place, qui elle-même ne suffisait pas pour contenir la multitude; les rues avoisinantes et jusqu'aux toits des maisons, tout était couvert de monde , et de toutes parts dans cet immense auditoire on n'entendait que des cris de repentir.

Cependant le grand-duc et la princesse Violante , qui supportaient avec peine l'absence prolongée du bienheureux Léonard, lui envoyèrent jusqu'à Rome une felouque, sorte de petit bâtiment a voiles et à rames dont on fait

usage sur la Méditerranée, pour l'inviter a revenir. Il alla donc recevoir la bénédiction du pape , et avec la per- . mission de ses supérieurs, il se dirigea vers la Toscane. A son arrivée à Florence , il fut accueilli avec de vives démonstrations de joie par toute la population, aussi bien que par les souverains. La princesse voulut être instruite de tout ce qui avait signalé les missions de Rome ; le Serviteur de Dieu satisfit à son désir , après quoi il se retira pour plusieurs jours dans la solitude de l'Incontro. Dès qu'il se fut suffisamment retrempé par ce commerce intime avec Dieu seul, il se transporta à Camajore, territoire de la république et du diocèse de Lucques. En faisant l'ouverture de cette mission , il déclara à l'auditoire avec une assurance extraordinaire qu'il y avait là un obstiné , décidé à persévérer dans ses désordres et a ne pas changer de vie ; que si sa voix et ses forces n'étaient pas capables de l'ébranler, il priait Dieu de faire éclater sa foudre pour briser sa dureté. A peine eut-il proféré ces paroles, qu'un coup de tonnerre épouvantable se fit entendre par un ciel serein , tandis que des éclairs sillonnaient Féglise en tout sens et, sans toucher les corps, portaient la frayeur et la consternation dans les âmes. Le peuple , ému au delà de toute expression, en voyant que Dieu confirmait par des signes aussi éclatants les efforts de son ministre pour la conversion des pécheurs, répondit avec l'empressement le plus unanime à l'appel de la grâce. Le Bienheureux aurait voulu visiter encore d'autres lieux voisins , mais après avoir donné les exercices spirituels aux religieuses de divers monastères dans la ville de Lucques , il fut obligé de se transporter ailleurs.

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