CHAPITRE VI
Pauvreté du bienheureux Léonard.
Parmi les vertus que notre Bienheureux pratiqua dans le degré le plus héroïque, il faut compter sans contredit la pauvreté. Outre la promesse qu'il en fit à Dieu par un vœu solennel , il se proposa, dans sa quarante-cinquième Résolution, de l'observer de manière à imiter le mieux possible son saint Fondateur et ses premiers compagnons ; il résolut de suivre leurs maximes, et d'aimer les incommodités qui marchent à la suite de la pauvreté vraiment pauvre, comme il s'exprimait. Il s'y excitait par la grandeur des récompenses qui lui sont réservées, comme le faisait saint François, qui, en vue de ces récompenses , trouvait des charmes dans toutes les souffrances. Notre Bienheureux, sachant que les apôtres saint Pierre et saint Paul avaient dit un jour à saint François , que les religieux qui observeront parfaitement la pauvreté jusqu'à la mort , seront inscrits au nombre des bienheureux , conçut un amour singulier pour celte vertu ; toutefois il protestait que la récompense n'était pas son mobile , mais bien le plaisir qu'on procure au cœur de Jésus , qui a voulu naître pauvre, vivre pauvre, mourir pauvre et nu sur une croix. Il appelait cette vertu la marque distinctive de son Ordre , et il expliquait sa pensée par cette comparaison : si vous ôtez a un homme ce qui fait son caractère distinclif, ce n'est plus un homme ; de même si vous ôtez la pauvreté à un religieux franciscain, ce n'en est plus un. De la vient qu'il prenait tant de soin de l'observer avec la dernière exactitude , et quoique dans les couvents des Récollets on la
pratique à l'envi et dune manière bien rigoureuse, c'était encore peu pour lui ; non content de l'observance commune, il s'efforçait d'atteindre à un degré plus parfait. Dans un des souvenirs écrits de sa main qu'il portait toujours sur lui , on lit ces mots : « Je voudrais pouvoir observer la sainte pauvreté avec la dernière rigueur, comme le firent saint François et ses premiers compagnons ; et plût à Dieu que j'eusse la capacité , la force et les moyens de l'introduire au même degré dans tous les couvents ! »
Il distinguait plusieurs sortes de pauvretés : la première, qu'il appelait la pauvreté de corps , regarde les choses temporelles ; la seconde , qui est la pauvreté de cœur , consiste, disait-il, a mettre un frein à toutes ses affections et a n'avoir d'attache a aucune chose de ce monde ; enfin la troisième, qui est la pauvreté d'esprit, sert à nous tenir détachés même des douceurs spirituelles et des dons de Dieu.
Quant aux choses temporelles , il observa la pauvreté avec une exactitude telle, qu'il ne posséda jamais rien en propre ; pauvre de fait , il n'avait que le simple usage des choses nécessaires , prêt à y renoncer sur un signe ou un ordre des supérieurs. Ceux qui l'ont connu attestent que, non-seulement on ne remarqua jamais rien en lui qui pût tant soit peu blesser le vœu de pauvreté, mais qu'au contraire il en fut constamment l'observateur le plus rigide. Un religieux, entre autres, qui entendit ses confessions pendant plusieurs années, déposa en ces termes: « Tel était l'amour que le père Léonard portait à la sainte pauvreté, que, s'il n'avait été retenu, il eût conné dans des excès, tant pour l'habillement, que pour la nourriture, le mobilier, les habitations et tout le reste. Aussi s'appliquait-il à inspirer cet esprit a tous les religieux ; et il se
sentait lui-même attiré là où brillait davantage l'observance de cette vertu ; plus elle était rigoureuse , plus son cœur en éprouvait de joie. » Il ne porta jamais d'habit neuf; il se servait de ceux qui avaient été portés par d'autres, et qui étaient usés , consommés ; il les faisait rapiécer , et plus il les trouvait délabrés et chargés de pièces, plus il les mettait volontiers. Une seule fois il porta du neuf; ce fut en 1 746 , pendant qu'il donnait les missions dans les diocèses de Bologne et de Ravenne ; il faisait un froid très-intense et il était avancé en âge ; le père Gardien du couvent de Saint-Bonaventure de Rome, ayant compassion de lui , lui envoya une soutane neuve avec ordre de la mettre, sans réplique. Il obéit promptement, mais afin d'y imprimer un cachet de pauvreté , il la fit rapetasser avec du vieux.
En toute saison il n'eut jamais qu'un seul habit, qui, en hiver et dans les pays montagneux , pouvait bien le couvrir , mais non le protéger contre les rigueurs du froid ; aussi le voyait-on parfois grelotter de tous ses membres. 11 ne portait jamais la tunique de dessous , bien qu'il eût pu le faire licitement , selon la règle de saint François ; il n'en faisait usage qu'en temps de mission afin de se conserver la voix pour prêcher ; dans les voyages il avait coutume de porter quelques pièces de laine , dont il ne se servait jamais en d'autre temps , à moins qu'il n'y fût astreint par obéissance. Il exhortait fortementses religieux à être pauvres dans leur vêtement, ajoutant bien souvent que c'est une chose inconvenante et monstrueuse d'étaler la vanité sous un habit pauvre et humble , que si un riche costume est l'ornement d'un seigneur du monde , un habit rapiécé est la bienséance d'un religieux pauvre , disciple de Jésus-Christ. Etant Gardien du couvent de Florence, il y introduisit l'usage de rapiécer même les habits neufs, afin
de porter toujours les livrées de la pauvreté , à laquelle il ne cessait d'exciter ses confrères plus encore par ses exemples que par ses discours. Sur sa soutane usée il se ceignait d'une corde vile et grossière ; il marchait toujours et partout sans souliers, ni sandales ; aussi suffisait-il de le voir pour reconnaître en lui un véritable ami de la pauvreté , prêchant, par tout son extérieur, le mépris de la vanité et du monde.
Sa pauvreté dans le boire et le manger ne fut pas moins admirable : outre qu'il se restreignait sur la quantité, comme on le dira en parlant de sa tempérance, il prit toujours garde à ce que sa nourriture fût conforme à la stricte pauvreté dont il faisait profession. Il ne se nourrissait que d'herbages , de légumes et de fruits ; encore pour les fruits s'en accordait-il très-peu. A ceux qui l'exhortaient parfois à prendre quelque chose de plus pour supporter ses fatigues , il répondait : « Celui qui fait profession de pauvreté doit en ressentir les effets; satisfaire pleinement ses besoins , sans ressentir aucune incommodité, n'est point le propre d'un pauvre. » D'autres fois il faisait cette réflexion : à cause du vœu de pauvreté que nous avons fait, nous, religieux, les personnes bienfaisantes nous font l'aumône : il nous faudra un jour en rendre un compte sévère ; car nous mangeons le sang des pauvres; et plus nous mangeons, plus grande sera la dette que nous aurons à acquitter auprès de Dieu. » Quand il se trouvait qu'au couvent on était dépourvu même du nécessaire, ou que sur la table, en certaines circonstances, l'une ou l'autre chose venait a manquer, il en témoignait un contentement extraordinaire, et disait d'un air radieux: « Aujourd'hui nous avons été de véritables frères mineurs.» C'est par amour pour la pauvreté qu'il renonça , comme on l'a dit plus haut , aux secours que le Grand-Duc de
Toscane faisait passer aux religieux du couvent du Mont . et que, dans ses voyages , non-seulement il ne prenait aucune provision , mais qu'il ne voulut même jamais accepter les lettres de recommandation qu'on lui offrait, afin qu'il fût hébergé plus commodément dans les lieux où il arrivait; il disait qu'un véritable pauvre , tel qu'il était par profession . doit mendier son logement en route. Si dans le temps des missions il s'apercevait que la soupe était un peu mieux accommodée, parexemple, avecdu bouillon au lieu d'huile, il cessait aussitôt d'en manger , et disait à ses compagnons qui voulaient lui procurer cet adoucissement parce qu'ils le voyaient si épuisé : « Mes frères, pour un âne la paille est assez bonne; il ne faut pas l'habituer à l'avoine. «Sion lui offrait quelque chose pour sa subsistance , sa réponse était celle-ci : « Je ne m'occupe pas de ces choses-là. Mon unique occupation est de convertir des âmes à Dieu. Quant a mon corps , j'en ai abandonné le soin a mon compagnon.» Il était , en un mot, si détaché des choses de ce monde, qu'il n'accordait pas la moindre attention même à ce peu qu'il devait prendre pour se sustenter.
Dans sa chambre il n'y avait pour tous meubles que deux planches sur lesquelles il prenait son repos , une couverture , une chaise et une petite table pour écrire : pendant les neuf années qu'il fut supérieur à Florence, il n'en voulut même pas autant; il se servait, en guise de table, d'une planche clouée à la muraille , et il s'asseyait sur l'extrémité des planches qui lui tenaient lieu de lit. On voyait, suspendus à la muraille, deux ou trois images de papier , et le crucifix qu'il portait sur la poitrine dans ses voyages. Il ne voulait môme pas avoir près de lui ces petits objets de dévotion dont les supérieurs ont coutume de gratifier les bienfaiteurs et les quêteurs du couvent ; il en laissait la disposition a son vicaire. Ce qui est plus surprenant
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encore, c'est qu'il ne posséda jamais en propre certains objets indispensables , tels que ciseaux, canif, aiguilles et autres choses semblables; s'il en avait besoin, il les demandait a prêter, et après s'en être servi, les restituait immédiatement. Il ne gardait pour son usage particulier , outre ce qui a été dit, qu'un petit carton renfermant ses écrits , son bréviaire , sa règle , ses lunettes , son cilice , deux disciplines, une petite croix de bois avec des pointes, qu'il portait sur la chair nue, un chapelet, et un petit médaillon dont on a déjà parlé , représentant d'un côté l'image en papier de l'Immaculée Conception , et de l'autre, celle de saint Vincent Ferrier; il se servait de cet objet pour bénir les malades. C'était la toute sa richesse , tout le mobilier de sa cellule ; car, pour ce qui est de quelques livres, du crucifix, de l'image de la sainte Vierge et d'autres objets qu'il portait avec lui. et dont il se servait dans l'exercice de son ministère apostolique , il ne s'en occupait pas ; il en avait laissé tout le soin a son compagnon , à qui , avant de mourir, il recommanda de s'en dessaisir , en remettant au père Gardien les clefs des caisses qui les contenaient.
Son amour pour la pauvreté faisait qu'il aimait a se retirer de préférence dans les couvents les plus pauvres, comme dans la solitude de l'Incontro , et dans le couvent de Saint-Ange de Montorio ; c'est dans ces pauvres asiles qu'il trouvait ses délices , et qu'il se plaisait à vaquer aux exercices spirituels, comme on l'a déjà vu. Le même attrait le portait à user de parcimonie même dans les moindres choses; il savait que c'est par là qu'on arrive à la perfection de la vertu et que les Saints en ont toujours tenu compte. Ainsi, en écrivant même à des personnes de qualité , il n'employait que le papier strictement nécessaire ; et si parfois son compagnon lui faisait observer qu'il convenait de laisser la feuille entière . par respect
pour la personne a laquelle il s'adressait , il lui répondait : « Ce n'est pas là ce que m'enseigne la pauvreté. Ils savent bien que frère Léonard est pauvre , c'est pourquoi ils ne seront pas étonnés et ne se formaliseront pas si je leur écris de la manière dont les pauvres ont coutume de le faire. » Par la même raison , il ne donnait ni n'acceptait jamais aucun cadeau, quel qu'il fût; on ne sache pas qu'il ait jamais donnéjun chapelet, ni la plus petite image, et cela parce qu'il n'en avait pas. Invité par son compagnon , en certaines occasions , à prendre les objets de piété qui lui étaient offerts : « Mon frère , lui répondait-il , changez de langage , ne me parlez point de ces choses-là ; je ne veux rien accepter, rien recevoir. Je veux observer exactement le vœu de pauvreté. »
Bien souvent, dans les lieux où il prêchait, divers présents lui étaient offerts ou envoyés , soit par des particuliers, soit même par des communautés; mais, fidèle à ses résolutions, il les renvoyait en s'excusant de fort bonne grâce de ne pouvoir les accepter. A la suite de ses missions de Ferrare , l'archevêque monseigneur Crispi lui envoya une cassette remplie de très-beaux objets de piété, en témoignage de gratitude pour ses travaux apostoliques. Mais le Serviteur de Dieu, sans même ouvrir la cassette, la renvoya sur-le-champ par le commissionnaire qui l'avait apportée , en faisant remercier le prélat de sa bonne volonté , et en lui disant que ses peines avaient été déjà abondamment récompensées par le fruit opéré dans les âmes , puisque le peuple avait donné les signes les plus manifestes de son repentir et de sa réconciliation avec Dieu. Le vicaire- général de Frascati , frappé de voir combien il se fatiguait en prêchant le matin et le soir , lui envoya une quantité de bonbons et de pâtisseries , afin qu il se fortifiât la poitrine et que sa voix pût se maintenir.
Mais à peine cet austère partisan de la pauvreté eut-il aperçu ces friandises , lui qui avait en horreur toute espèce de délicatesse , qu'il dit au messager : «Reportez , reportez tout cela a Monsieur le vicaire-général , et dites-lui que cela ne va pas à la pauvreté à laquelle je suis tenu. Je songe à convertir des âmes à Dieu , et Dieu songera à me conserver la force de poitrine et d'organe nécessaire pour que je puisse prêcher , sans que j'aie recours à ces délicatesses qui ne conviennent point à un pauvre. »
En 1735, deux jours après qu'il avait commencé la mission à Civita Castellana , le vénérable évoque de cette ville, monseigneur Tenderini , fut atteint d'une violente maladie , qui le réduisit à l'extrémité , bien qu'il ait plu à Dieu de lui rendre la santé pour l'utilité de son diocèse. Le bienheureux Léonard l'assista avec le plus grand empressement ; il célébrait la messe tous les jours dans la chapelle de son palais, et chaque fois le communiait de ses propres mains. Le jour où devait avoir lieu le sermon sur la sainte Vierge , le pieux évêque pria le missionnaire de vouloir bien lui apporter la sainte image dans sa chambre, afin qu'il pût lui rendre ses hommages en particulier , et se dédommager de ne pouvoir le faire en public et à la vue de tout le monde. Le Bienheureux se rendit à son désir, et porta lui-même l'image auprès du lit du malade; celui-ci , après l'avoir vénérée avec une tendre dévotion , lui aurait volontiers fait hommage d'une chaîne et d'une petite croix en or. Mais notre amant de la pauvreté n'en voulut a aucun prix ; et commele vertueux prélat insistait pour qu'il ne le privât pas du mérite de faire ce don à la sainte Vierge : « Monseigneur , lui répondit-il , la sainte Vierge clans ce cas-ci se contente de la bonne volonté ; car ce n'est pas là un présent à être accepté par celui qui fait profession de la plus austère pauvreté , telle que celle
des frères mineurs. »Ce serait à n'en pas finir, si l'on voulait rapporter tous les cas où, pour le même motif, il a renoncé à de semblables présents ; car il ne se passait presque pas de missions sans qu'il y eût des offres ou des envois de cette nature.
Il ne voulut même jamais accepter , sous quelque prétexte que ce fût , la moindre part des aumônes , souvent très-abondantes , qu'on recueillait a la suite de ses sermons ; il en abandonnait l'entière disposition a d'autres . sans s'ingérer en aucune façon dans la distribution qui en était faite , recommandant tout au plus qu'on eût soin des pauvres, et qu'on fournit aux églises des ciboires, des baldaquins et d'autres objets servant a rehausser le culte du très-saint Sacrement.
En résumé , sa pauvreté fut toujours extrêmement rigoureuse , au témoignage de ceux qui l'ont connu et qui ont vécu longtemps avec lui. Il l'eut tellement à cœur que, non content de la pratiquer lui-même , il en poursuivait avec zèle la plus stricte observance de la part des autres. Etant Gardien, il exhortait ses confrères avec tant de force à vivre pauvres et détachés de toutes les choses de la terre, qu'il arriva bien souvent, que, touchés par l'efficacité de ses paroles , ils vinrent spontanément déposer à ses pieds tout ce qui était à leur usage, quoiqu'ils n'eussent que des objets pauvres et autorisés par la règle. 11 voulait que la pauvreté brillât , non-seulement au réfectoire, dans les cellules , dans tous les bâtiments du couvent, mais même dans la sacristie et à l'église. Ainsi, dans les constitutions du couvent de Florence , il recommanda fortement qu'on n'eût pas d'ornements en soie, et que les aubes et les rochets fussent simples , sans plissure et sans garniture de prix.
Cette pauvreté qu'on peut appeler extérieure , nous (ait comprendre combien il avait le cœur détaché de tout ce qu'il y a de caduc et de terrestre en ce monde. Ayant mis toutes ses espérances en Dieu , et n'aspirant qu'à la possession de Dieu et des biens éternels , il ne prenait aucun souci de ceux de cette vie , et les avait même en horreur ; il savait , d'après saint Bernard , que l'amour de ces faux biens nuit davantage à une âme que la possession réelle , parce que c'est cet amour profane qui nous empêche ordinairement d'aimer Dieu de tout notre cœur et de toutes nos forces , comme notre Bienheureux le désirait et comme il le fît.
CHAPITBE VII.
Charité du bienheureux Léonard envers Dieu.
Instruit par la foi que Dieu est le bien suprême et infini, la bonté par essence, renfermant toutes les perfections possibles , sans limite ni mesure aucune , que par conséquent il mérite toutes nos affections , tout notre amour; le bienheureux Léonard, dans sa dixième Bésolution, se proposa de l'aimer de tout son cœur , de toute son âme et de toutes ses forces , et de lui rapporter . comme a l'objet le plus aimable en soi , toutes ses pensées , toutes ses paroles , tous ses mouvements et toutes ses actions. Il résolut de produire souvent dans son cœur des actes de cet amour de Dieu, qu'on nomme amour de complaisance, en se réjouissant et en le félicitant de ses infinies perfections: d'amour de bienveillance, en formant le désir qu'il soit aimé , servi et glorifié par tout le monde : d'amour de préférence, en l'estimant plus que toutes les
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saintes paroles : Mon Jésus . miséricorde! j'entends faire l'acte le plus intense d'amour envers vous, et si vous récitez souvent celle oraison jaculatoire dans la journée. ce sera autant d'actes d'amour de Dieu. »
Une personne de qualité, qui se trouvait dans la peine, lui demanda un conseil ; voici la réponse qu'il lui fit : « La maxime qui vous convient c'est : souffrir et aimer ; le peu donc que vous souffrez , soit dans le corps par la maladie, soit dans l'âme par les désolations intérieures , souffrez-le avec un grand amour ; souffrez et aimez , et ce peu de souffrance plaira autant à Jésus et vous sera aussi profitable à vous-même qu'une grande croix , si elle est accompagnée d'un grand amour. » Une autre lettre de la même personne lui ayant fait découvrir qu'elle entretenait dans son cœur un attachement excessif pour son enfant, il lui écrivit en ces termes : « Tout l'amour qu'on donne aux créatures , c'est autant qu'on dérobe à Dieu. Aimonsles, sans doute, mais comme des images de Dieu, et avec un saint détachement , de manière à ne pas y concentrer nos pensées et beaucoup moins notre cœur. Notre plus proche parent, c'est Dieu, à qui nous avons des obligations infinies. Aimons-le de tout notre cœur , et figurons-nous bien qu'il n'y a au monde que Dieu seul qui soit digne de notre amour. »
Il n inculquait pas ces maximes aux autres sans en être intimement pénétré lui-même , puisqu'après avoir exhorté cette personne a souffrir et a aimer , comme nous venons de l'entendre, voici ce qu'il ajoute : « Mais je vous engage a souffrir, tandis que je fais le poltron. Il y a quarante ans que je n'ai été malade , j'entends de maladie qui réclame le secours du médecin. Je désire, il est vrai, les souffrances, mais Dieu sait que je n'en ferais pas un bon usage ; c'est pourquoi il ne m'en envoie pas. Priez Dieu de m'envoyer
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la maladie la plus douloureuse qu'un mortel ait jamais endurée, pourvu qu'en même temps il me donne un amour si ardent que je désire de souiïrir encore davantage ; et qu'il fasse que. le moment tant désiré d'aller jouir du souverain Bien approchant de plus en plus , je meure sous le pressoir delà croix, et consumé, réduit en cendre par le feu du saint amour. »
Comme le véritable amant se plaît a converser avec l'objet aimé, a se tenir près de lui, à lui demeurer uni, ainsi le bienheureux Léonard ne cherchait rien tant que cette étroite union, en sorte que toutes ses pensées étaient concentrées dans la contemplation des grandeurs divines, et dans un entretien continuel et familier avec Dieu dans l'oraison. Quand il était au couvent, il ne manquait jamais aux trois heures d'oraison mentale , partie de jour, partie de nuit , qui sont de règle dans les maisons de Retraite ; et si quelquefois un emploi quelconque le contraignait de sortir du chœur , il restituait a l'oraison le temps pendant lequel il avait dû s'en absenter, ou il tâchait de s'entretenir dans le recueillement tout en vaquant à ses occupations, qui n'étaient que des œuvres de charité; il demeurait donc uni au Créateur tandis qu'il se dévouait au service des créatures. Lorsqu'il était au chœur , appliqué à l'oraison mentale avec ses confrères, on l'eût pris pour une statue; on le vit toujours se tenir immobile , à genoux et sans appui, ce qu'il pratiqua jusque clans ses dernières années, c'est-à-dire lorsqu'il était complètement exténué par l'âge et par ses fatigues énormes. Si l'on avait besoin de lui pour confesser quelqu'un ou pour toute autre chose, il fallait souvent l'appeler plusieurs fois et même le secouer: car il était tellement absorbé dans la contemplation de son Dieu, qu'il était comme privé de l'usage des sens.
Bien que la majeure partie de sa vie ait été consacrée aux missions , comme on l'a vu , il sut néanmoins s'acquitter de cet emploi, de manière a n'en être pas détourné de l'oraison et de l'union avec Dieu. Même dans ses voyages si fréquents , après avoir récité avec ses compagnons les prières accoutumées , il se tenait un peu a l'écart pour continuer a prier, et élevait tellement son âme à Dieu qu'il marchait comme hors de lui-même et sans prendre garde où il mettait le pied ; de là il lui arrivait souvent de heurter contre des pierres et de se blesser , quelquefois même de s'enfoncer dans la fange et la boue , ce qu'il attribuait a une prétendue étourderie. Tout en préparant le sermon qu'il devait prêcher, il se laissait aller a méditer les maximes qu'il désirait imprimer dans le cœur de ses auditeurs , ayant coutume de dire que l'union avec Dieu dans la méditation importait beaucoup plus , que toute la diligence qu'il aurait pu mettre à procurer la sanctification des âmes. En temps de mission il avait dans sa chambre un petit réveil , afin de pouvoir se lever le matin de bonne heure, et faire avec ses compagnons la méditation d'usage qu'il n'omit jamais , nonobstant les fatigues accablantes endurées la veille, tant en chaire qu'au confessionnal.
Non content de ce qu'il faisait chaque jour pour traiter avec Dieu dans l'oraison et s'unir a lui comme a l'objet de son amour , deux fois l'an il se mettait en retraite , comme on l'a vu , dans quelque lieu solitaire. Là il conversait seul a seul avec Dieu, et s'embrasait de plus en plus de son amour ; c'est là qu'il composa ses Résolutions, inspirées par la ferveur de sa charité, et qui ont été déjà imprimées en partie pour l'édification du prochain. Il sortait en effet de la solitude animé d'une ardeur nouvelle, et s'élançait avec un nouveau courage à la conquête des âmes qu'il fallait arracher à l'ignorance et au vice ; il ne
s'inquiétait alors ni des fatigues ni des souffrances ; il faisait voir au milieu des travaux les plus étonnants que l'amour triomphe de tout , supporte tout, rend tout facile. Et qui donc aurait pu communiquer à notre Bienheureux la force d'entreprendre et de soutenir , avec tant de persévérance , une vie si pénible, si pénitente, si laborieuse, si ce n'est l'amour de Dieu , le désir de lui plaire et de lui être agréable? Souvent, en effet, on l'entendait dire : « Pour donner à Dieu plus de satisfaction et de gloire, je suis disposé a souffrir n'importe quoi, voire même à sacrifier mille vies et jusqu'à accepter l'enfer. »
Il n'est pas étonnant qu'avec un pareil amour pour Dieu il cherchât a faire tout ce qu'il jugeait devoir plaire à Dieu , et qu'il eût en même temps une haine souveraine pour le péché : c'est le propre de celui qui aime de s'attacher étroitement à l'objet aimé , et de fuir ou de repousser tout ce qui lui déplaît. Le bienheureux Léonard considérant la haine que Dieu porte au péché , faisait tous ses efforts pour le faire disparaître du monde, et souvent il s'écriait dans un élan de ferveur : « Pour moi , je proteste que je n'ai qu'un ennemi en ce mende , c'est le maudit péché mortel , et j'ai juré de lui faire la guerre jusqu'à mon dernier soupir. » Il en triompha en lui-même dès sa tendre enfance , comme on l'a dit au commencement de cette histoire ; et dans tout le cours de sa vie il l'eut tellement en horreur , qu'au témoignage de celui qui entendit plusieurs fois sa confession générale , il ne commit jamais aucun péché mortel. Dans son ardent désir d'en préserver les autres , ou d'en délivrer ceux qui avaient eu le malheur de le commettre , il s'écriait souvent, avec un profond soupir : « Oh ! si Dieu me faisait la grâce de sauver une âme , ou au moins d'empêcher un seul péché
mortel ! volontiers je donnerais mon sang et ma vie. Oui , je m'estimerais souverainement heureux, si , au prix de mon sang et de ma vie . je pouvais empêcher un seul péché mortel , qui cause à Dieu tant de déplaisir. » Tous ses travaux en chaire et au confessionnal n'eurent d'autre but que d'extirper le péché. C'est ce qui lui faisait compter pour rien les voyages les plus longs et les plus désastreux , entrepris au cœur de l'hiver , dans des contrées montagneuses : c'est ce qui lui inspira le désir d'aller évangéliser les infidèles , et de verser son sang pour la foi; en tout et toujours il n'eut en vue que d'empêcher l'offense de Dieu , et de lui prouver son amour. Il porta donc cet amour au plus haut degré , s'il est vrai , comme l'a dit le Sauveur , qu'il n'y a pas de charité plus grande que celle qui fait embrasser la mort par amour pour l'objet aimé.
Grâce à cet ardent amour envers Dieu , il aimait aussi tout ce qui peut lui plaire et lui être agréable : il haïssait, il avait en horreur tout ce qu'il jugeait pouvoir lui déplaire ou l'offenser , et réglait sa conduite d'après cet amour ; en sorte qu'il pratiquait la conformité la plus parfaite à la volonté de Dieu , ce qui est le signe le plus manifeste et le caractère indispensable d'une véritable et sincère amitié.
En effet , notre Bienheureux vivait dans une sainte indifférence à l'égard de tout ce qui le concernait , et ne connaissait d'autre motif de vouloir ou de ne pas vouloir une chose, que le bon plaisir de Dieu. Voici ce qu'il écrivit à ce sujet : « Je prétends n'avoir qu'un seul attachement : c'est d'exécuter la très-sainte volonté de Dieu , telle qu'elle me sera manifestée par mes supérieurs et mes pères spirituels. » En conséquence , quelque chose qu'on lui commandât , si difficile et si désagréable qu'elle fût , il l'accomplissait sur-le-champ , sans ouvrir la bouche ; qu'on
lui ordonnât, par exemple , d'interrompre une mission au moment où il en attendait les plus beaux résultats , ou bien d'entreprendre un long voyage , soit par terre , soit par mer , ou encore de quitter la solitude dans laquelle il aimait tant a se retirer pour converser avec Dieu seul , cette solitude cjui faisait ses délices , parce qu'il s'y donnait la mission a lui-même , selon son expression , et qu'il y faisait son noviciat pour le paradis ; il reconnaissait et adorait dans cet ordre la volonté du Seigneur, et s'empressait de s'y conformer. 11 avait tellement a cœur de faire la volonté de Dieu qu'avant d'entreprendre quoi que ce soit, il avait soin de s'assurer de la volonté de ses supérieurs , sûr alors de rencontrer celle de Dieu et d'aller au devant de son bon plaisir. Et comme cette sainte conformité est d'autant plus estimable et plus méritoire, que le jugement même se met d'accord avec les desseins de la Providence, le bienheureux Léonard s'étudia toujours , non-seulement a conformer sa volonté à celle de Dieu , mais même à juger que toutes les dispositions de Dieu à son égard étaient les meilleures , les plus propres a procurer la gloire de Dieu même , ainsi que sa propre perfection et son salut éternel. C'est pourquoi il avait souvent à la bouche cette oraison jaculatoire , qu'il enseignait aussi aux autres : Fiat in me , circa me , et circa meo omnia , solidissima , perfecfissima et amabilissima voluntas tua . Domine , nunc , et deinceps in œternum.*
S'il venait a rencontrer quelqu'un qui , au milieu des adversités, se répandit en plaintes et en murmures, il l'en reprenait avec bonté : « Mon frère , lui disait-il , nous
I » Que votre volonté très-sainte , très-parfaite , très-aimable , Seigneur , s'accomplisse en moi , par rapport à moi et à tout ce qui me concerne , maintenant et pendant toute l'éternité. »
avons un bien bon, un bien tendre père : c'est notre Dieu qui nous aime avec tendresse. Vous semble-t-il qu'un père si affectionné voudrait prendre une disposition quelconque au détriment de son enfant , pour lequel il a tant fait , et en faveur duquel , pourvu que celui-ci lui soit obéissant, il tient son paradis tout prêt? » Lorsqu'il voulait porter certaines âmes a penser sans cesse a Dieu , et à demeurer unies avec lui de cœur et d'esprit : « Aimez Dieu , leur disait-il , aimez-le tout de bon , et vous penserez toujours a lui ; et en pensant a lui , vous vous embraserez de plus en plus de son amour. » Ces paroles indiquent clairement qu'il pensait continuellement a Dieu, qu'il n'aimait que lui , ne cherchait qu'à s'unir à lui et à se conformer en tout a sa divine volonté : et, en effet , celui qui s'est passionné pour un objet , ne pense plus qu'à cet objet, ne parle plus que de cet objet , et n'aime à converser qu'avec cet objet ; il n'a à cœur que de se rendre agréable à ses yeux , il s'étudie de mille manières à lui rendre service , et il a en horreur tout ce qui pourrait lui déplaire ou l'offenser. Tels étaient les sentiments du bienheureux Léonard à l'égard de Dieu , comme il résulte de toute la suite de sa vis, et des Résolutions qu'il s'était tracées. Nous en citerons une dernière preuve; c'est ce qu'il écrivit l'année qui précéda sa mort à une personne spirituelle , qui lui communiqua l'état de son âme. « Quanta moi , lui dit-il , je voudrais mourir bientôt pour aller jouir de Dieu dans ce séjour où on l'aime parfaitement. Je suis vieux , et je sais maintenant par expérience que dans ce bas monde on n'arrive jamais à cette perfection qu'on désirerait ; au lieu de croître en amour , on va toujours clopin-clopant. Avec cela , je ne veux que ce que Dieu veut ; je n'ai d'autre but de mes pensées et de mes désirs que le parfait accomplissement de sa très-sainte volonté. »