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Enfin le bienheureux Léonard fit surtout éclater celte force chrétienne en acceptant et en entreprenant les missions du royaume de Corse. D'abord, Génois d'origine , il n'ignorait pas qu'il était envoyé à une nation ennemie de la sienne, qu'il devait s'adresser a un peuple divisé par les factions, en étal de révolte, en proie aux discordes et aux inimitiés intestines qui désolaient toute la contrée. Il parlit néanmoins et poursuivit son œuvre , quoique obligé bien des fois de prêcher à une foule armée , s' exposant à un péril évident de mort , sans s'en inquiéter , ni se déconcerter le moins du monde. Pour n'être pas trop long , qu'il me suffise de rapporter un trait entre mille qui prouve jusqu'où il portait cette force héroïque. Tandis qu'il parcourait cette île , on voyait paraître dans tous les lieux où il s'arrêtait pour donner la mission, un certain Marc-Aurèle , qui était regardé comme le grand-chancelier du prétendu roi Théodore. Ce personnage en grande estime auprès des siens , travaillait à maintenir et à accroître le parti du faux monarque. Quoiqu'on ne connût pas positivement les intentions qu'il avait en suivant les traces de notre missionnaire , il y avait tout lieu de les suspecter et de craindre. Pendant la mission d'Omessa , l'homme de Dieu parla , dans son sermon , des funestes effets que produisent les dissensions , et du gain qu'elles procurent a l'enfer. Marc-Aurèle lui fit dire sur-le-champ que s'il ne cessait de prêcher sur ce ton , on verrait se renouveler en Corse les martyres du Japon. Le bienheureux Léonard . sans se laisser intimider , le fit venir en sa présence et lui parla d'un ton ferme et persuasif ; cet homme si insolent ne sut que dire et ne trouva pas un mot a répondre au Serviteur de Dieu ; celui-ci cependant , voyant qu'il ne gagnait rien , lui commanda d'un ton de voix impérieux de se mettre à genoux , ce que l'autre fit , puis il ajouta :
« Ecoute bien , obstiné : puisque tu ne veux pas te rendre à la grâce , au moins fais ce que je te demande : récite chaque jour un Pater en l'honneur de saint Vincent Ferrier. » Après ces paroles , il le congédia en lui disant : « Lève-toi et pars. » Marc-Aurèle promit de réciter la courte prière qui lui était assignée et partit la tête baissée, Tous ceux qui étaient présents demeurèrent stupéfaits de la harrliesse avec laquelle le bienheureux Léonard avait harangué ce chef insolent des révolutionnaires, qui semait partout l'épouvante.
Quelques jours après, notre héros arriva à Corti, diocèse d'Aléria, un des endroits les plus considérables de l'île. Il vernit d'y ouvrir la mission , lorsqu'il reçut avis du gouverneur de Bastia qu'on faisait circuler une lettre en son propre nom, par laquelle les chefs et les notables des paroisses rurales étaient invités a se réunir à. Corti, un jour déterminé, pour traiter des articles concernant la pacification du pays. La circonstance était fort délicate et hérissée de dangers; d'un côté beaucoup de chefs étant déjà arrivés a Corti , et le nombre s'en augmentant de jour en jour, le Serviteur de Dieu comprit qu'à la faveur de son silence l'étincelle pourrait devenir un incendie ; d'un autre côté , s il parlait , il s'exposait au péril le plus grave et le plus manifeste.il n'hésita pas, et sans se mettre en peine de ce qui pouvait en résulter de fâcheux pour lui, le jour même où l'on découvrit la trame, il monta sur l'estrade et protesta devant tout l'auditoire qu'il n'était pas Fauteur de la lettre qu'on avait fait circuler sous son nom, qu'il n'en avait pas même eu connaissance. Il ajouta de plus « que c'était là une trame infernale, et que quiconque par ses manèges empêcherait le rétablissement de la paix, se rendrait coupable de tous les crimes qui continueraient à souiller le pays. » En entendant une pareille
déclaration, ces chefs accourus de différents côtés turent saisis d'étonnement, et tous comme subitement changés s'écrièrent d'une voix unanime : Paix! Paix! Dans le nombre se trouvait le fameux Marc-Aurèle , qui s'humilia enfin aux pieds du bienheureux Léonard , et d'après ses conseils , quoique proscrit et mis à prix pour une somme considérable , se rendit , muni d'une lettre de recommandation , auprès du gouverneur de Bastia ; il en fut bien accueilli et obtint sa grâce.
Notre Bienheureux ne montra pas moins d'énergie a Cascia , diocèse de Mariana. Il y avait là deux familles puissantes qui se haïssaient à mort ; a force de prédications et d'exhortations, il les porta à déposer leurs rancunes et à se réconcilier. Les deux familles se rendirent dans ce but avec leurs factions au couvent des frères Mineurs Observantins , où logeait le Bienheureux ; mais l'un des deux partis, repoussant les propositions d'arrangement faites par l'autre, on en vint aux armes ; un des partisans avait déjà le fusil à l'épaule, tenant son adversaire en joue ; il allait en résulter un affreux carnage entre les deux factions , qui étaient composées chacune de plusieurs centaines d'hommes armés. A la vue d'un si grave danger, notre héros, sans perdre sa présence d'esprit, se jette avec une admirable intrépidité au devant de celui qui allait lâcher son coup , et l'embrasse au milieu de la confusion générale , ne tenant aucun compte de sa vie pour empêcher la perte des âmes ; puis il se met à conjurer les uns, à exhorter les autres d'un ton si pathétique, qu'il parvient enfin à apaiser le tumulte , à réconcilier les esprits et à opérer la réunion. Je pourrais citer, si je ne craignais d'être trop long, une foule d'autres exemples de cette force héroïque à surmonter les difficultés, à vaincre les oppositions, à braver les dangers les plus extrêmes ; mais ce qui a été dit suffira, j'espère, pour faire
comprendre a quel degré notre Bienheureux fut doué de cette noble vertu.