‹ Œuvres compl`etes (volume 3)Chapitre 70 sur 154 · A MADAME LA DUCHESSE ACQUAVI VA STROZZI , A ROME · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE ACQUAVI VA STROZZI , A ROME

Derniers conseils pour la teine Marie-Clémentine d'Angleterre. — Demande de brûler toutes ses lettres. — Consolations.

Jesi , le \ y janvier 17 55.

Madame,

Que la grâce de l'Esprit-Saint soit avec vous.

Je viens m'entretenir avec Votre Excellence , pour la consoler et me consoler en même temps , de la fatale nouvelle que frère Etienne m'a donnée au sujet de notre bonne Reine. Ah ! de quelle douleur mon cœur a été percé ! Je me disposais précisément à répondre à une de ses lettres, où elle me découvrait les angoisses quelle éprouvait par suite de l'indiscrétion du sujet en question ; elle m'exposait le fait en détail, jusqu'à me dire qu'elle s'était soulagée en pleurant amèrement , et elle voulait savoir si je jugeais bon qu'elle choisit pour directeur l'autre sujet que vous savez. Voilà les cilices et les disciplines que le monde suppose avoir été la cause de la maladie précipitée de cette excellente princesse : ce sont les déboires continuels qu'elle a essuyés , et qui ont été une bien lourde croix pour cette âme ; mais en toutes choses il faut adorer la conduite de la divine Providence.2

J'ai maintenant une faveur à réclamer de Votre Excellence. Si cette lettre arrive à temps , c'est-à-dire avant

(l)263ede ledit, ital.

(2) Voyez l'appendice V.

LÉONARD DE PORTHWORICE. 1 4 1

qu'elle ait rendu le dernier soupir , veuillez lui dire que si je ne lui ai pas répondu sur-le-champ , c'est que je voulais le faire avec plus de calme et d'une manière plus satisfaisante pour elle ; que j'étais d'avis qu'elle s'adressât au second confident et lui ouvrit son cœur , que s'il y avait quelque chose qu'elle ne jugeât pas bon de dire au premier, quelle le confiât sans crainte au second , que pour sa plus grande consolation elle se confessât aussi à ce dernier , attendu que cette liberté s'accorde même aux religieuses les plus austères ; qu'enfin elle ne doute pas le moins du monde que tout ce que je lui écris, ne soit juste et raisonnable. En second lieu . qu'elle ne se trouble pas et ne se laisse pas aller a la défiance ; que si l'heure est venue , elle s'en aille à son Dieu avec amour . qu'elle croie qu'il lui a pardonné tous ses péchés et qu'il veut la récompenser de son bon cœur et de sa bonne volonté ; qu'elle se garde des vaines frayeurs . qu'elle dilate au contraire son cœur par l'amour , et dise souvent , au moins de cœur : « Mon Jésus , miséricorde ! » Dites-lui que je la recommande à Dieu jour et nuit . et que si Dieu l'appelle a lui , toutes les messes que je célébrerai pendant un an , étant en mission . je les appliquerai pour le repos de son âme.

Voilà ce que vous aurez a lui dire , si ma lettre arrive à temps. Je pense à une autre chose, c'est que, si jamais elle avait conservé les lettres que je lui ai écrites , vous vous les fassiez remettre toutes ; parce que dans quelques-unes , en parlant du premier confident qui lui avait causé de la peine , je la consolais ; et je ne voudrais pas que ces lettres fussent vues par d'autres que par Votre Excellence. En outre, l'excellente princesse ne souffrait pas que je lui donnasse le titre de Majesté , et voulait que je l'appelasse ma fille : celui qui ne sait pas tout , en se-

rait peut-être étonné. Faites en sorte , pour l'amour de Dieu , si c'est possible , d'avoir ces lettres ; dans le cas où elle fût déjà morte , vous pourriez , sauf meilleur avis, vous concerter avec Monsieur Félix Bomblé, afin qu'il fasse toutes les diligences convenables pour les recouvrer. Après tout , si la chose est impossible , nous nous en remettons à la garde de Dieu.

Et puis si le Seigneur l'avait déjà appelé à lui , que Votre Excellence se console ; car cette mère que vous aviez en elle sur la terre , vous l'aurez au ciel. Soyez assuré de son salut ; car pour moi . qui connais son intérieur , je vous dis que c'était une sainte âme. Tâchons d'imiter ses belles vertus , et d'être préparés comme elle lorsque notre tour arrivera. Si Votre Excellence daigne me répondre , qu'elle remette la lettre à frère Etienne : elle me sera envoyée en toute sûreté. En finissant, je vous hisse dans les plaies sacrées de notre bon Jésus, et je suis avec respect ,

De Votre Excellence ,

Le très-humble et très-dévoué Serviteur ,

Fr. Léonard de Port-Maurice ,

Missionnaire de Tordre des Récollets.

LÉONARD DE PORT-HAUB1CE. î 13

« AL FRÈRE ETIENNE li'lRBl.N A ROME.

Eloge de la Reine. — Sa douleur en la perdant.

[Jési, 19 janvier l~3o ]

Cher frère en Jésus-Christ ,

Que la paix de notre bon Jésus soit avec vous.

J'ai épouvé une grande affliction en apprenant la fatale nouvelle qui concerne la Reine , d'autant plus que je n'avais pas répondu sur-le-champ a une de ses lettres et qu'elle attendait ma réponse avec anxiété ; mais, ne connaissant pas son état, je différais pour lui écrire à tète reposée. Pour le cas où elle serait encore envie , j'écris la lettre incluse à Madame la duchesse Strozzi ; portez-la aussitôt , et si elle vous remet une réponse, envoyez-lamoi. Que si elle est morte, je désire être instruit des particularités de sa maladie , de ses funérailles , savoir où elle est ensevelie, et ce qu'on dit d'elle a Rome. Pour moi je vous assure , mon frère , que c'est une sainte âme , et je ne crois pas que je rencontrerai jamais plus un cœur aussi détaché du monde et de toutes ses grandeurs que le cœur de la Reine. J'en ai bien du regret pour ses jeunes enfants qui , privés d'un tel appui , seront exposés à des dangers2. Que la très-sainte volonté de Dieu soit faite en toutes cho-

(1) MedePédit. ita] .

(2) Elle laissait deux enfants : Charles , prince de Galles, qui avait 14 ans , et Henri , duc d'Yorck , qui n'en avait que dix. Voyez l'append. V.

1Ì1 CORRESPONDANCE DU RIENHEÙBEHX

ses. Je n'ai pas éprouvé une douleur aussi grande de la mort de mes plus proches parents que de celle de cette princesse ; elle m'avait confié son intérieur, et je connaissais les trésors que Dieu avait déposés dans cette âme. Encore une fois que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses !

Je me réjouis que la Dame Marie-Anne Cenci aille mieux. Je prierai pour sœur Marie-Fortunée et pour les Mères Salviati ; saluez-les toutes de ma part.

La mission de l'abbaye de Chiaravallé est terminée avec un succès admirable. Je suis de passage à Jési et demain , jour de saint Sébastien . nous commencerons nos travaux dans l'abbaye de cet évêque-ci , à sept milles de Jési , puis nous ferons encore une autre mission , après quoi cette campagne sera close. J'attends avec impatience la réponse du père Pierre. Saluez-le de ma part. Vive Jésus !

Votre très-affectionné en Jésus-Christ ,

Fr. Léonard.

P. -S Au moment de fermer ma lettre , je reçois la vôtre avec avis que la Reine vit encore. Portez vite l'incluse a la duchesse Strozzi, afin qu'elle exprime quelquestins de mes sentiments à la Reine avant sa mort. J'attends la réponse du père Pierre , pour savoir la résolution du cardinal Corradini. — Vive Jésus! — Faites savoir à la Mère abbesse de Sainte-Cécile que je lui écrirai par la prochaine occasion.

LÉONARD M POR T-M MIRICI 445

Page 1