RAPPORT ADRESSÉ AU GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBLIQUE DE GÈNES
Le bienheureux Léonard propose les mesures à prendre pour maintenir le bon ordre dans les missions en Corse et sur le territoire de Gènes. — Il demande l'approbation et le concours du gouvernement.
Premièrement le Père Missionnaire et ses compagnons supplient très- humblement les Sérénissimes Seigneurs composant l'Excellentissime Junte et les Collèges de vouloir bien approuver les points indiqués ci-après , afin que les missions se fassent sans trouble, pour la consolation des
missionnaires et le plus grand bien spirituel des populations.
En second lieu, on désire savoir si la première campagne doit se faire en Corse , ou bien dans les Rivières ; il importe pour plusieurs motifs que les missionnaires sachent à quoi s'en tenir à cet égard. S'il fallait commencer par les Rivières , comme les missionnaires sont plus rapprochés de celle du Levant , il paraîtrait plus commode de débuter par là. Si l'on en juge autrement et qu'on préfère qu'ils aillent d'abord en Corse , il leur serait fort agréable d'avoir le Barque le Soccorso, afin de faire la traversée avec plus de sécurité. En tout cas, vers le 20 ou 21 d'avril ils se trouveront à Livourne, prêts à s'embarquer soit pour la Corse , soit pour ailleurs, comme on voudra. Les Sérénissimes Seigneurs auront la complaisance d'écrire au susdit Missionnaire , au couvent du Mont , à Florence, pour lui faire connaître leurs résolutions et dire surtout s'ils approuvent les points suivants :
I. Le premier , c'est que leur méthode de faire la mission ne soit ni troublée ni modifiée; cette méthode approuvée et applaudie dans une multitude de villes et autres lieux d'Italie, consiste à varier les exercices , sans trop les multiplier, afin de ne pas fatiguer le peuple : le matin, ou fait une instruction ayant pour but d'éclairer l'entendement et d'instruire les ignorants ; elle est suivie d'un exemple relatif à la dévotion envers la sainte Vierge, après quoi on donne la bénédiction avec la relique. Le soir, on expose le Saint-Sacrement, et, après une courte allocution, on donne la bénédiction , puis a lieu le sermon qui tend à émouvoir la volonté et a convertir les pécheurs obstinés ; on fait en outre , selon les circonstances , deux ou trois processions de pénitence, afin de toucher les cœurs endur-
cis. Le reste du temps est employé au confessionnal a entendre les confessions générales ou extraordinaires et à mettre les consciences en ordre , ce qui est l'affaire la plus importante de la mission.
II. Le fruit qu'on prétend retirer de ces exercices , c'est de ramener les âmes à Dieu par une sincère contrition et une bonne confession , de réconcilier les esprits désunis , de faire réparer les dommages causés au prochain , de déraciner les scandales , de retrancher toutes les occasions de péché , telles que le jeu , les bals , les cabarets , les fréquentations , les réunions mondaines et la galanterie de nos jours. Bien que les missionnaires , en faisant la guerre au vice , n'emploient point d'autres armes que le crucifix , il peut néanmoins se présenter telle circonstance où le bras du prince séculier soit nécessaire pour réprimer les plus pétulants ; à la vérité ce cas arrive rarement et pour ainsi dire jamais ; toutefois , comme il y aura lieu d'inculquer au peuple, non-seulement l'obéissance a Dieu, mais aussi le respect envers le Souverain , afin de pouvoir dire avec courage : Rechiite quœ sunt Cœsaris Cœsari, et quœ sunt Dei Beo , il serait bon de pouvoir compter sur l'appui du pouvoir.
III. En conséquence , il semble qu'il serait nécessaire d'adresser une circulaire aux Evêques , particulièrement à ceux de la Corse , pour les disposer à recevoir de bon cœur la mission dans leurs diocèses; il faudrait leur donner l'assurance que les mission? ne leur seront nullement onéreuses, mais qu'elles leur allégeront plutôt le poids formidable de la charge des âmes que Dieu leur a confiée.
IV. Cosme III , grand-duc de Toscane , en envoyant nos missionnaires dans les îles d'Elbe et du Giglio , fit écrire à ses gouverneurs de prêter la main à tout ce qui
pourrait contribuer au succès des missions ; il semble que clans notre cas un ordre pareil ne serait pas inutile , sauf toutefois meilleur avis.
V. Conformément à ce que l'expérience nous a démontré , les populations seront presque toutes très-avides d'avoir la mission chez elles ; chacune voudra l'avoir la première, ou l'avoir au moment qui conviendra le mieux, et l'on aura recours a l'intervention de dames et autres personnages pour obtenir que les missionnaires aillent dans tel lieu plutôt que dans tel autre; tout cela est de nature à occasionner beaucoup de trouble et d'inquiétude tant aux Seigneurs de l'Excellentissime Junte qu'aux missionnaires ; si l'on veut obvier a ces inconvénients, il est plus que nécessaire d'adopter une règle d'avance.
VI. Le Missionnaire en propose une qui a été imaginée par le père Commissaire-Général de Rome. Au début de chaque campagne, celui-ci dressait un tableau de toutes les missions a faire dans le cours de l'année , d'après les demandes qui lui en avaient été adressées , laissant d'ailleurs aux missionnaires toute latitude en ce qui concerne l'époque où chacune devait avoir lieu ; s'il survenait quelque nouvelle demande , il justifiait aussitôt sa réponse négative, en montrant, la note en main, qu'il n'y avait plus possibilité pour cette année-là. Bien qu'à la première vue, ce moyen terme semble présenter des difficultés, il n'en est rien dans la pratique. En effet pour l'île de Corse , il n'y aura qu'à demander ces notes aux Evoques, qui détermineront les principales localités de leurs diocèses, et y donneront rendez-vous aux petites agglomérations circonvoisines. De même pour les Rivières, quelques personnes aptes à la chose pourraient être chargées de fixer les lieux les plus peuplés , où se rendraient tous les villages
des alentours. A Port-Maurice concourrait toute la vallée , à Finale tout le marquisat ; lorsque les populations qui se réunissent sont en grand nombre , on prolonge la mission afin de contenter tout le monde.
VII. Ces notes étant arrêtées, il faudra laisser aux missionnaires la latitude de commencer par où ils voudront , vu que dans certains lieux on ne peut aller en été , a cause du mauvais air ; dans d'autres au contraire , l'hiver est un obstacle à cause du froid excessif, et pour d'autres enfin on ne peut anticiper sans doubler les voyages et par suite la fatigue , comme par exemple , s'il fallait passer d'une extrémité à l'autre. Il paraît donc de toute nécessité de leur laisser la liberté a cet égard ; comme il est nécessaire aussi de ne point accepter de nouvelles charges avant d'avoir satisfait à tous les engagements déjà pris et enregistrés. On ne veut pas dire toutefois que si une localité désignée se montrait récalcitrante, on dût la forcer à recevoir la mission , non ; car il n'en résulterait guère de profit ; on désire seulement qu'il n'y ait pas de confusion et que les missionnaires ayant sous les yeux le tableau des travaux à entreprendre , puissent faire le calcul approximatif du temps à consacrer à chaque diocèse ou province.
VIII. Ce que les missionnaires ont à cœur par-dessus tout , ce qu'ils sont jaloux de faire respecter , c'est leur pauvreté , qui les oblige de vivre purement et simplement d'aumônes ; ils n'admettent aucune assignation de secours ni de la part des seigneurs , ni de la part des évêques , des curés ou des communautés ; ils veulent dépendre en tout et pour tout de la divine Providence. Aussi leur nourriture , qui est très-pauvre et maigre pendant toute l'année , ils la reçoivent de ceux qui ont l'inspiration de les secourir ; ils ont soin de refuser toute espèce de friandise,
LÉONARD DE l'OKT-M.VUHICE. 509
comme aussi tout ce qui s;>nt l'intérêt. Seulement ils exposent que les missions se faisant loin de Rome , comme il serait très-incommode qu'on dût leur envoyer de leurs couvents le vêtement nécessaire, ils accepteront avec reconnaissance, chaque année, quelques aunes de drap, tel qu'on en fabrique au couvent du Mont à Gènes , afin de raccommoder leurs soutanes ou de se préserver du froid.
IX. Enfin les besoins étant censés plus grands en Corse, à cause des troubles passés , il faut que les missionnaires y consacrent plus de temps et de soins. Ils emploieront les moyens les plus efficaces pour faire refleurir la piété dans cette île , en y ramenant la fréquentation des sacrements ; et afin qu'on s'en approche avec de meilleures dispositions on adressera aux ecclésiastiques tant réguliers que séculiers , et particulièrement aux confesseurs , un discours mystique et moral pour leur propre direction : car on espère que ceux-ci étant bien éclairés de leurs devoirs , la lumière et la réforme s'étendront à toute la contrée. C'est ce qui ne peut manquer , si l'on réussit à allumer dans tous les cœurs une tendre dévotion k la sainte Vierge , a l'adorable Sacrement de l'autel , à la Passion de notre divin Sauveur ; on introduit k cet effet dans chaque paroisse le saint exercice du Chemin de la Croix , et ce qui importe le plus , on réveille le zèle des curés pour l'instruction chrétienne des enfants et des adultes. Par ces moyens et d'autres analogues, on peut remporter une victoire complète sur l'enfer , et on la remportera infailliblement si k l'entrée de toutes les villes et autres localités, voire même sur la porte de chaque habitation particulière , on trace le nom sacré de Jésus ; ce sera la le signe tout-puissant qui bannira le démon de cette île, et la mettra a l'abri de toutes les embûches de l'enfer ; ceserà le calmant qui adou-
o10 CORRESPONDANCE DU BIENHEUREUX
cira les cœurs ulcérés et les pacifiera : en un mot, c'est le
remède qui rendra ces peuples plus obéissants a Dieu . plus soumis à leur souverain et plus unis entre <hin par les liens de la charité.
Le Missionnaire et ses compagnons supplient de nouveau les Sérénissimes Seigneurs de l'Excellenlissime Junte et des Collèges, tout en s'en remettant néanmoins a leurs sages avis , de daigner approuver les points susdits , s'ils les trouvent raisonnables ; afin que les missions réussissent et qu'on en obtienne la fin désirée , savoir , la plus grande gloire de 'Dieu . le salut des âmes , la tranquillité et l'honneur de notre Serenissime République.
XLY11
A MONSIEUR AUGUSTIN GAVOTTI2.
Succès des missions fie Ma-iana et de Casinga : — leur salutaire influence sur l'ile tout entière. — Faax bruits qui circulent. — D'où vient que l'entente ne se rétablit pas entre la Corse et la République? — Griefs fondés des Corses. — Plan proposé par le Bienheureux.
Casinga en Corse , le \bjuin 17 H.
Monsieur ,
Que la grâce de l'Esprit-Saint soit avec vous. Je reçois votre lettre du 24 mai , et pour obéir a nos Sérénissimes Seigneurs qui désirent être mis au courant
(1) 55e de l'édit.ital.
(2) Gavotti est apparemment un secrétaire soit de la Junte gouvernementale, soit de l'un des deux Conseils de Gènes.
de la marche de nos missions , je vous dirai que j'ai déjà écrit une longue lettre à Monseigneur Saporiti *, le digne Coadjuteur de l'Archevêque de Gènes , pour lui donner connaissance en détail des succès obtenus dans la première mission , qui fut celle de Mariana. Nous y trouvâmes trois factions sur le point de s'entr'égorger , et dès le premier sermon elles déposèrent les armes et s'embrassèrent publiquement. Mardi dernier , 9 de ce mois , ces ennemis réconciliés vinrent processionnellement recevoir la bénédiction papale qui se donnait à Casinga , paroisse distante de huit milles ; tous marchaient sous une même bannière , et ceux qu'on avait vus les plus acharnés l'un contre l'autre s'avançaient deux à deux avec la plus grande édification.
En partant de Mariana , nous reçûmes en route deux députations : on venait nous conjurer , pour l'amour de Dieu , et dans les termes les plus pressants , de courir a Casacconi et à Ampugnano , parce que les populations de ces deux plébanies2, étaient sous les armes ; il y avait cent hommes de chaque côté , et l'on devait s'attendre a une affreuse boucherie. Arrivé à Casinga, je suppliai les principaux de réunir quelque monde et de voler au secours de ces endroits-là , afin d'étouffer l'incendie. Je leur fis intimer l'ordre de ma part de suspendre les hostilités jusqu'au moment de la mission. Ils obéirent sur-le-champ et donnèrent leurs paroles de ne pas se nuire jusqu'à ce que la mission fût terminée. Mais puisqu'ils sont si fidèles à observer la trêve , j'espère qu'avec la grâce de Dieu ils
(I) Cotte lettre n'est point parvenue jusqu'à nous.
(%} La Corse était divisée en cantons qu'on nommait plébanies ou paroisses ; ce nom désigne aussi spécialement te chef-lieu du canton , où résidait le curé ou pléban.
512 COBRESPONDANCE DU BIENHEUREUX
en viendront a une réconciliation parfaite , comme il est arrivé dans cette paroisse même de Casinga. Au commencement, nous trouvâmes ici la population partagée entre deux factions ; il y avait cinquante hommes armés de part et d'autre ; infailliblement le massacre eût été épouvantable , car la division existait parmi les principaux de l'endroit , et ce peuple étant d'ailleurs le plus belliqueux et le plus féroce de la Corse ; on désespérai t. de la réconciliation , d'autant plus qu'il y a dans ce pays quatre chefs.
Le premier et le second jour, ils se rendirent aux exercices de la mission , armés comme des bandits; je dissimulai d'abord , puis je les suppliai de venir sans armes , et aussitôt ils obéirent. Enfin au sermon sur la sainte Vierge ils s'embrassèrent en public , et la paix fut conclue , non-seulement entre les habitants de cet endroitci , mais encore entre ceux de sept autres lieux qui avaient pris part a la mission de Casinga. Partout il a fallu se donner bien des peines pour empêcher les vindictes et pacifier les esprits. Après la bénédiction nous nous sommes partagés ; étant cinq prédicateurs, j'ai assigné à chacun son endroit pour aller y établir le Chemin de la Croix et recevoir l'engagement de renoncer à la vengeance pour toujours , engagement que l'on fait authentiquer par la main du notaire; de plus on établit dans chaque commune quatre pacificateurs, qui, a la moindre rumeur , se rendent sur les lieux pour maintenir la paix.
Outre Casinga , j'ai visité deux autres lieux, non sans transpirer considérablement . car les routes sont trèsescarpées , fort rudes et bonnes seulement a fournir occasion de mériter. Eh bien ! parmi ces populations les plus indomptables de l'île , j'ai trouvé beaucoup de bienveillance et de soumission ; tous m'ont promis de sortir sans
arme?. Jc no leur enlève pas leurs armes , mais je les astreins à les laisser chez eux et il ne point les porter, particulièrement quand ils se rendent à l'église. Lorsqu'on a appris le changement opéré ici , tout le monde a dit que c'est un miracle que ces gens se soient soumis. Louange en soit rendue au Très-Haut! Nous partons très-satisfaits de cette paroisse , d'autant plus que c'est une de celles qui montraient le plus de répugnance à souscrire aux Capitules ; mais maintenant ils ont écrit a Bastia , qu'ilssont prêts à se soumettre en tout.
J'omets de vous parler de l'immense concours des fidèles qui sont accourus même de très-loin , oubliant pour un temps leurs affaires les plus indispensables. Pour les engager à venir, je leur dis que tous les travaux qui se feraient pendant le temps des sermons tourneraient mal , et Dieu a permis quelques événements miraculeux qui ont confirmé mes menaces. Un cultivateur voulut aller labourer son champ : sa charrue qui était neuve se brisa par le milieu. Il en prit une autre déjà vieille : le soc blessa un "bœuf au pied et l'estropia, et le pauvre homme, tout confus, rentra en lui-même. Une femme choisit le temps des exercices de la mission pour arroser des oignons ou des tomates , et ces légumes se desséchèrent tous. Un autre individu, qui ne voulait pas aller au sermon, tira sur un milan avec un pistolet, la charge revint contre lui , et il eut un bras tout, fracassé.
Je ne parle pas des conversions merveilleuses d'un grand nombre de personnes qui étaient en état évident de perdition ; je n'en ai pas le temps. Je vous dirai cependant que le bruit de ces faits se répand dans toute la Corse , et que partout on désire nos missions , que Dieu se plaît a bénir. Mais il manque un clou pour fixer d'une manière stable tout le bien qui se fait : permettez-moi donc de
parler clairement et de fournir quelques renseignements nécessaires à nos Sérénissimes Seigneurs. — Je me prive de repos pour vous écrire cette lettre ; mais j'en espère quelque mérite devant Dieu , parce qu il me semble que toutes les choses que j'ai a vous dire sont d'une grande importance.
Avant tout, je dois vous informer de certains bruits. Lorsque je débarquai a Bastia, on médit qu'il venait d'arriver en Corse une lettre du fameux Théodore ' a ses partisans, et que ces derniers s'efforçaient d'empêcher l'arrangement avec une république gouvernée par un grand nombre de maîtres. Ici, a Casinga , on me confirme la même nouvelle , en ajoutant qu'avant la fin du présent mois de juin le susdit Théodore abordera en Corse. Ce bruit n'a aucune vraisemblance, mais chat échaudé craint l'eau froide, c'est pourquoi il ne faut pas tout à fait le mépriser. — Un autre bruit c'est que les partisans d'une Couronne (on ne m'a pas spécifié laquelle), tentent aussi d'empêcher le susdit arrangement. — Enfin une troisième nouvelle, qui me fait plus de peine et qui m'a été affirmée par des personnes religieuses et dignes de foi , c'est qu'un gentilhomme, membre de votre serenissime Conseil, a écrit a quelques paroisses de n'admettre aucun accommodement ; s'il en était ainsi , nos Sérénissimes Seigneurs auraient le serpent dans leur sein. Mais ces bruits ne me font pas grande impression , parce que je les regarde comme très -improbables.
Ce qui m'étonne , c'est que l'accommodement d'où ' dépend la tranquillité de ce royaume et de notre république, et qui serait la condition la plus efficace de la stabilité des fruits de nos missions, est désiré de part et d'autre,
(i) Aventurier étranger qui s'était fait proclamer roi de Corse. — Voy. l'appendice H.
et cependant ne se réalise pas. — Nos Sérénissimes Seigneurs le désirent, puisque le gouverneur de Bastia, que je crois être un gentilhomme distingue par sa droiture et sa prudence, ami des Corses, mais non moins, fidèle exécuteur désordres des sérénissimes Collèges, a assuré que raccommodement est imminent et que nos Seigneurs aspirent à en voir la conclusion. — Les Corses le désirent aussi, car ayant eu conférence avec quelques-uns des chefs et un vieux capitaine qui dirige tous les autres , je leur ai entendu dire qu'il ne dépendait pas des Corses que l'arrangement ne fût conclu, et on m'en a donné des preuves fort plausibles. Ainsi, l'inconstance des résolutions qui se sont succédé depuis le mois de février jusqu'il ce jour , porte à croire que l'entrave aux arrangements est plustôt à Gènes qu'en Corse , et que l'empêchement réel provient de la divergence des opinions au sein des Conseils. Voici des faits qui sont publics dans tout ce royaume.
Les chefs des Corses ont été mandés a Bastia , et après y avoir fait un séjour de deux mois, fort dispendieux et très-désagréable , ils ont été renvoyés chacun dans leur pays , avec la parole donnée de la part de nos Seigneurs qu'on faisait remise a tous les habitants de l'île de la taille de 1 742 , pourvu que le Bailli et les Pères de chaque commune souscrivissent l'accommodement qui contient les concessions faites. Dans le cours de la tournée faite par les chefs Corses, ils trouvent en arrivant à Orezza une lettre où l'on déclare que l'on n'entendait plus remettre le tribut de 1742. Première variation. — A la vérité, au commencement de mai , tandis que nous étions a Bastia , on reçut malgré cela la condonation de cet impôt, et l'excellenlissime Gouverneur me fit part de cette nouvelle; on recueillit donc les signatures et on les envoya a Bastia ; mais voilà qu'ensuite on les juge insuffisantes et comme
non-avenues, après tant de peine de la part des chefs. — On forma le projet d'élire dans chaque paroisse, un ou deux procureurs qui, au nom des populations, jureraient fidélité. Mais ce moyen ne fut pas accepté, car les Corses appréhendaient quelque supercherie , attendu que le point essentiel qui les touche au vif, c'est de ne pas être déclarés sujets naturels , mais seulement sujets de convention ; d'ailleurs on n'eût trouvé personne qui voulût accepter cette charge de procureur , laquelle n'aurait rapporté que des frais et des désagréments. — Survint ensuite une autre décision ; c'était qu'au moins l'acceptation des dites concessions eût lieu au moven d'une publication qui en serait faite sous^a signature authentique d'un notaire. — Cette dernière résolution a fait ouvrir les yeux aux Corses; ils concluent que tant d'inconstance dans les sentiments ne peut provenir que d'un profond désaccord parmi nos Seigneurs et que l'arrangement ne verra jamais le jour ; déjà j'entends murmurer à demi-voix qu'ils reconnaîtront à chaque plébanie le droit de faire ses statuts et de se gouverner par elle-même. Cet état de choses m'afflige beaucoup : car si le bras du prince ne se fait pas sentir et si la paix n'est pas rétablie dans le royaume , le fruit des missions ne sera pas durable.
Après cela , si vous désirez que je dise mon sentiment , le voici : Ou nos Sérénissimes Seigneurs veulent accorder les grâces reprises dans les Capitules susmentionnés, et se contentent que les Corses restent soumis en qualité de sujets par convention, ou non : si non, qu'ils parlent clairement , et la question est tranchée. S'ils sont d'accord , voici le moyen : qu'ils fassent imprimer quatre ou cinq cents exemplaires des dits Capitules, en prenant garde qu'ils ne différent point d'un iota de ce qui a été accepté par les paroisses ; car les Corses ne sont pas lourds ; ils
ont au contraire l'esprit très-subtil ; qu'un exemplaire soit muni du sceau de la serenissime République, et les autres légalisés par la main du chancelier ; qu'on envoie ces imprimés en Corse et qu'on les fasse lire, non-seulement aux chefs des plébanies. mais dans toutes les terres et à toutes les populations. Je me fais fort de les faire accepter partout par acte authentique du notaire , et avec toutes les formalités désirables. — Ayant communiqué ce plan à des chefs Corses, à des prêtres, à des religieux, tous d'une voix unanime m'assurent que ce serait le moyen de ramener la paix dans le royaume. Par conséquent, si quelqu'un met obstacle à son exécution , je le cite au tribunal de Dieu , et il me rendra compte de tant d'âmes qui se perdent. Que l'on sache que depuis deux ans que la justice ne se rend plus dans ce pays , ni au nom des Corses, ni au nom des Impériaux , ni au nom des Français , ni au nom de la République . on a compté deux mille soixante homicides, ce qui n'arTiverait pas si le bras du Prince dominait, et si l'on établissait une justice rigoureuse, comme je l'ai insinué en écrivant a Monseigneur Saporiti.
Je continuerai adonner mes missions; mais si j'apprends que l'accommodement n'a pas lieu , je les donnerai avec peu d'espoir d'un succès durable, et je me confirmerai dans le sentiment que j'ai exprimé a ce Prélat. Vive Jésus !
De votre Seigneurie ,
Le très-humble serviteur ,
Fr. Léonard de Port-Maurice missionnaire récollet.
"318 CORRESPONDANCE l»l BIENHEUREUX
XLVÏI1.
Al! FRÈRE ETIENNE D* URBIS , A ROME.
Un projet de vengeance qui avorte deux fois.
[Castel d'acqua], 29 juin [ 1 744].
MON CHER FRÈRE EN JéSUS-ChRJST ,
Que la paix de notre bon Jésus soit avec vous.
Ayant écrit quelques lettres et ne voyant pas de réponse, je crains qu'elles n'aient fait naufrage, d'autant plus que la mer est infestée de pirates. — Nous avons appris l'élection du Vicaire-Général ; nous désirons savoir s'il se montre affectionné à notre Institut.
Avant-hier nous éprouvâmes une vive anxiété, qui s'est ensuite changée en joie et en allégresse : je vous ai écrit dans une lettre précédente le prodige qui est arrivé , savoir l'évanouissement soudain d'un chef de bataillon de cent hommes armés , qui voulaient en venir à un acte de vengeance , etqui se calmèrent tout à coup. Mais de retour dans leur pays, un prêtre les excita à la guerre, de sorte qu'en passant par là nous trouvâmes toutes les têtes bouleversées ; je me mis à prêcher , mais avec peu de succès ; j'apostrophai ensuite rudement ce prêtre , il s'humilia et nous remportâmes une victoire complète. Au lieu de tirer les uns contre les autres , comme ils l'avaient résolu , ils déchargèrent tous leurs mousquets en l'air , en signe de
(1) tOe de ledit, ital.
réjouissance et s'embrassèrent fraternellement. Ce fait nous aplanira la voie pour les dix autres missions.
Oh ! mon frère , que de peines on a avec ces réconciliations. Ils font aussi peu de cas de tuer un homme que d'abattre un oiseau. Priez pour nous ; car on espère opérer un grand bien et faire renaître dans ce royaume la tranquillité et la paix.
Salut au père Directeur, au père Vicaire et à tout le monde. Vive Jésus!
Aujourd'hui, jour de saint Pierre, on fera l'ouverture de la quatrième mission.
À vous de cœur,
Fr. Léonard.