‹ Œuvres compl{grave}etesChapitre 109 sur 152 · LB LUNDI QU^NZIÈUB JUIN · texte numérisé non relu

LB LUNDI QU^NZIÈUB JUIN

Messieurs,

Il seroit dUTicile d'avoir Thonneur de se trouver au milieu de vous, d'avoir devant ses yeux TAcadémie françoise, d'avoir lu l'histoire de son établissement, sans penser d'abord à celui à qui elle en est redevables et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui doive moins vous déplaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent le devoir et la coutume, par quelques traits où ce grand cardinal soit reconnoissable, et qui en renouvellent la mémoire.

Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins faits pour relever le mérite de celui que l'on veut peindre, que pour montrer tout le feu et toute la vivacité de l'orateur. Suivez le règne de

1. Le cardinal de Richelieu, qui fonda l'Académie française en 1635.

Louis le Juste : c'est ia vie du cardinal de Richelieu, c*est son éloge et celui du prince qui I*a mis en œuvre. Que pourrois-je ajouter à des faits encore récents et si mémorables? Ouvrez son Testament politique ^y digérez cet ouvrage : c'est la peinture de son esprit; son âme tout entière s'y développe; Ton y découvre le secret de sa conduite et de ses actions; Ton y trouve la source et la vraisemblance de tant et de si grands événements qui ont paru sous son administration : Ton y voit saus peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu agir sûrement et avec succès, et que celui qui a achevé de si grandes choses, ou n'a jamais écrit, ou a dû écrire comme il a fait.

Génie fort et supérieur, il a su tout le fond et tout le mystère du gouvernement ; il a connu le beau et le sublime du ministère ; il a respecté l'étranger, ménagé les couronnes, connu le poids de leur alliance; il a opposé des alliés à des ennemis; il a veillé aux intérêts du dehors, à ceux du dedans. 11 n'a oublié que les siens ; une vie laborieuse et languissante, souvent exposée, a été le prix d'une si haute vertu ; dépositaire des trésors de son maître, comblé de ses bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne sauroit dire qu'il est mort riche.

Le croiroit-on, messieurs ? cette âme sérieuse et austère, formidable aux ennemis de l'État, inexorable aux factieux, plongée dans la négociation, occupée tantôt à affoiblir le parti de l'hérésie, tantôt à déconcerter une ligue, et tantôt à méditer une conquête, a trouvé le loisir d'être savante, a goûté les belles-lettres et ceux qui en

1. Testament politique d'Armaad du Plessis, cardinal de Richelieu^ etc. Amsterdam, 1088.

faisoient profession. Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes dévoués à la fortune, qui par le succès de vos affaires particulières, vous jugez dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour des génies heureux et pour de bonnes têtes ; qui dites que vous ne savez rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour marquer l'inutilité des sciences, ou pour paroître ne devoir rien aux autres, mais puiser tout de votre fonds*. Apprenez que le cardinal de Richelieu a su, qu'il a lu : je ne dis pas qu'il n'a point eu d'éloignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aimés, caressés, favorisés, qu'il leur a ménagé des privilèges, qu'il leur destinoit des pensions, qu'il les a réunis en une Compagnie célèbre, qu'il en a fait l'Académie françoise. Oui, hommes riches et ambitieux, contempteurs de la vertu, et de toute association qui ne roule pas sur les établissements et sur l'intérêt, celle-ci est une des pensées de ce grand ministre, né homme d'État, dévoué à l'État, esprit solide, éminent , capable dans ce qu'il faisoit deà motifs les plus relevés et qui tendoient au bien public comme à la gloire de la monarchie ; incapable de concevoir jamais rien qui ne fût digne de lui, du prince qu'il servoit, de la France, à qui il avoit consacré ses méditations et ses veilles.

1. Voyez, dans les Caractères, le chap. de l'Homme, n° 67 (t. I, p. 378), où ron a cru voir uae allusion à Louvois. En supposant que, dans ce chapitre, La Bruyère ait songé à Louvois, il est plus que douteux qu'il fasse ici allusion à ce ministre, mort cinq ans auparavant, et auquel ne s'appliqueraient pas sans injustice ces mots : « hommes dévoués à la fortune, qui, par le succès de vos affaires particulières, vous jugez dignes que Ton vous confie les affaires publiques. » Il y a évidemment ici une allusion plus générale à ce que Ton appelle les gens (Vaffaires, et c'est avec une évidente sincérité que La Bruyère, dans sa Préface (plus haut, p. 247), proteste contre toute application particulière de ce passage.

Il savoit quelle est la force et l'utilité de l'éloquence, la puissance de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux hommes la justice et la probité» qui porte dans le cœur du soldat l'intrépidité et l'audace» qui calme les émotions populaires, qui excite à leurs devoirs les compagnies entières ou la multitude. Il n'ignoroit pas quels sont les fruits de l'histoire et de la poésie, quelle est la nécessité de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences; et que pour conduire ces choses à un degré de perfection qui les rendît avantageuses à la République, il falloit dresser le plan d'une compagnie où la vertu seule fût admise, le mérite placé, l'esprit et le savoir rassemblés par des suffrages. N'allons pas plus loin : voilà, messieurs, vos principes et votre règle, dont je ne suis qu'une exception.

Rappelez en votre mémoire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse, rappelez ce grand et premier concile où les Pères qui le composoient étoient remarquables chacun par quelques membres mutilés, ou par les cicatrices qui leur étoient restées des fureurs de la persécution; ils sembloient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette assemblée générale de toute TÉglise : il n'y avoit aucun de vos illustres prédécesseurs qu'on ne s'empressât de voir, qu'on ne montrât dans les places, qu'on ne désignât par quelque ouvrage fameux qui lui avoit fait un grand nom, et qui lui donnoit rang dans cette Académie naissante qu'ils avoient comme fondée. Tels étoient ces grands artisans de la parole, ces premiers maîtres de l'éloquence françoise ; tels vous êtes, messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux qui vous ont précédés.

L'un, aussi correct dans sa langue que s'il l'avoit

apprise par règles et par principes, aussi élégant dans les langues étrangères que si elles lui étoient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours parler celui de son pays : il a entrepris, il a fini une pénible traduction, que le plus bel esprit pourroit avouer, et que le plus pieux personnage devroit désirer d'avoir faite *.

L'autre* fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les grâces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin, en bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable et le naturel.

Un autre', plus égal que Marot et plus poète que Voiture, a le jeu, le tour, et la naïveté de tous les deux ; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe desbètes, élève les petits sujets jusqu'au sublime : homme unique dans son genre d'écrire, toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise, qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même dinficlle à imiter.

Celui-ci* passe Juvénal, atteint Horace, semble créer

1. La plupart des commentateurs ont vu ici une allusion à Tabbé de Choisy, traducteur des Psaumes et de Y Imitation de Jésus 'Christ, Nous croyons plutôt, avec M. Servois, qu'il s'agit de Tabbé Régnier des Marais (1632-1713), secrétaire perpétuel de TAcadémie, Tun des principaux auteurs du Dictionnaire de VAcadémie, traducteur de la Pratique de la perfection chrétienne du P. Rodriguez (1676), et qui a plus tard publié une Grammaire françoise et des Poésies françaises , italiennes, espagnoles et la^ tines.

2. Segrais (1624-1701), qui avait publié une traduction de VÊnéide, et devait en donner une des Géorgiques. Ses romans, publiés de 1648 à 1659, sont : Athis, Bérénice, Nouvelles françaises ou les Divertissements de la princesse Aurélie, le Tolédan ou Histoire romanesque de don Juan d*i4utriche. On lui attribuait quelque part aux romans de M"'" de Lafayetto Il est à remtirquer que La Bruyère ne parle pas du seul ouvrage pour lequel on se souvienne encore de Segrais, les Églogues, dont Boileau a parlé avec éloge. M. Brédif a donné une Étude sur la vie et les œuvres de Segrais, 1863.

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