‹ Œuvres compl{grave}etesChapitre 133 sur 152 · LA BRUYÈRE A MENAGEA · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE A MENAGEA

ïlepl 'ASoAeay laç, xepi AaXixç, ireol AoyoTcoiio^. Ces trois chapitres des Carac/^re^deThéophrasteparoissent d'abord rentrer les uns dans les autres, et ne laissent pas au fond d'être très-différents. J'ai traduit le premier titre : du Diseur de rien-^ le second, du Grand parleur ou du Babil '^ et le troisième, du Débit des nouvelles. Il est vrai, monsieur, que dans la traduction que j'ai faite du second de ces trois chapitres, intitulé : du Babily je n'ai fait aucune mention des Dionysiaques parce qu'il n'en est pas dit un seul mot dans le texte; j'en parle dans celui ^u Diseur de rien y en grec ^epl A^oXe(j)^iaç, où ma traduction, si vous prenez la peine de la lire, doit vous paroître conforme à l'original ; car étant certain que les grandes Bacchanales ou les Dionysiaques se célébroient au commencement du printemps, qui est le temps propre pour se mettre en mer, il me semble que j'ai pu traduire : // dit qu'au printempsy où commencent les Bacchanales j la mer devient navigable^ d'autant plus que ces mots : Ty;v GaXaTTotv ex AiovuGiwv TCXa)ïj/.ov eïvai, peuvent fort bien signifier que la mer s'ouvroit, non pas immédiatement après que les Dionysiaques étoient passées, mais après qu'elles étoient commencées, et je crois lire ce même sens dans le commen-

1. Lettre qu'on assure avoir été trouvée parmi les papiers de Ménage, et dont l'original appartient à M. le comte d'Hunolstein ; publiée pour la première fois par M. Destaillcur, au tome I*"^ de son édition.

taire de Casaubon et dans quelques autres scoliastes : de sorte, monsieur, que je croîs vous faire ici un long verbiage ou tomber moi-même dans le babil, et que vous vous êtes déjà aperçu que le chapitre où vous avez lu pour tiU*e : du Babil ou du Grand parleur^ et que vous avez pris pour celui Trepi \^okt<sj(iaç^ a fait toute la méprise.

Pour ce qui regarde SocrateS je n'ai trouvé nulle part qu'on ait dit de lui en propres termes que c'étoit un fou tout plein d'esprit : façon de parler à mon avis impertinente, et pourtant en usage, que j'ai essayé de décréditer en la faisant servir pour Socrate, comme l'on s'en sert aujourd'hui pour diffamer les personnes les plus sages, mais qui, s' élevant au-dessus d'une morale basse et servile, qui règne depuis si longtemps, se distinguent dans leurs ouvrages par la hardiesse et la vivacité de leurs traits et par la beauté de leur imagination. Ainsi Socrate ici n'est pas Socrate : c'est un nom qui en cache un autre. Il est vrai néanmoins qu'ayant lu l'endroit de Diogëne que vous citez*, et l'ayant entendu de la manière que vous dites vous-même que vous l'avez expliqué d'abord, et ayant encore dans la Vie de Socrate du même Diogène Laërce, observé ces mots : lioXk(h.i<; ^i fiiaioxepov h raîç XjiTf.atfsi. ^MfXc-yoïJLevov xov^u'Xi^eaGai xal 7capaTi>.>.e96at, to ttXêov T£ 'yeXxcjôai xaTa<ppovoup.£vov'*, et ayant joint ces deux endroits avec cet autre : 'Hv ^'ixavoç xai twv ax(i>77TovT6>v «ùtov

1. Allusion au n^ 66 du chapitre des Jugements, où La Brayère parait parler de lui-même, en se déguisant sous le nom de Socrato.

2. Allusion à un passage do la vie de Diogène le cynique par Diogène deLaôrte(VI, 54).

3. (( Souvent, dans les vives discussions qu'amenait son habitude d'interroger, il recevait des coups de poing, on lui tirait les cheveux, et U plupart du temps on riait de lui avec mépris. » (Diogène de Lafirte, Vu de Socrate, M, 11.

Oirepopov^, j'ai iDféré de là que Socrate passoit du moins dans l'esprit de bien des gens pour un homme assez extraordinaire, que quelques-uns alloient même jusqu'à s'en moquer, ainsi qu'Aristophane l'a fait publiquement et presque ouvertement dans ses Nuées; et que je pouvois par ces raisons faire servir le nom de Socrate à mon dessein. Voilà, monsieur, tout le mystère, où je vous prie surtout de convenir que selon même votre observation, quoique très-belle, le pLaivdjjLevoç reste toujours un peu équivoque, puisque le grec dit ou que Diogène étoit comme Socrate qui deviendroit fou, ou comme Socrate lorsqu'il n'est pas en son bon sens, et cette dernière traduction me seroit favorable*.

Voilà, monsieur, toute la réponse que je sais faire à votre critique, dont je vous remercie comme d'un honneur singulier que vous avez fait à mon ouvrage des Caractères. M. l'abbé Régnier*, à qui je dois l'avantage d'être connu de vous, a bien voulu se charger de vous dire la raison qui m'a empêché de vous faire plus tôt cette réponse; il vous aura dit aussi combien j'ai été sensible aux termes civils et obligeants dont vous avez accom-

1. « Mais il était d*un caractère à dédaigner même les railleries. » (Diogène de Lafirte, Vie de SocrcUe, XI, 27.)

2. La Bruyère fait ici allusion à une correction excellente, aujourd'hui universellement adoptée, que Ménage avait, dans son édition, faite au texte jusque-là reçu de Diogène de Laérte. Au lieu de : 'EpcoTYiOslç <mo Ttvoç. Ilotô; Ti; aoi^ AtÔYeveç, Soxeî Icoxpary);; elice, Maiv6{uvo;. « Quelqu'un demandait à Diogène : Qu'est-ce que Socrate? — Un fou, répondit-il. » Ménage avait prouvé, en rapprochant de ce passage un antre d*Élien {Histoires variées, XIV, 33), où le môme mot est cité, qu'il fallait lire : « '£p<«»m6el; (iTcà Tivo;. floTôç Tt; aot AïoyévY]; 6ox£t; S/oxpary);, eiTce, (xaîvo[jLevoc. • Comme on demandait à Platon : Qu'est-ce que Diogène? 11 répondit : Un Socrate en délire. » Il faut avouer que La Bruyère fausse un peu le sens du mot grec iiaiv6(uvo;, dans le passage ainsi restitué.

3. Régnier des Marais, secrétaire perpétuel de l'Académie française.

pagné vos observations, comme au plaisir de connoltre que j'ai su par mon livre me concilier l'estime d'une personne de votre réputation. Je tâcherai de plus en plus de m'en rendre digne et de la conserver chèrement, et j'attends avec impatience l'occasion de mon retour à Paris, pour aller chez vous, monsieur, vous continuer mes trèshumbles respects.

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