‹ Œuvres compl{grave}etesChapitre 14 sur 152 · Voyez Tartuffe, UI · texte numérisé non relu

Voyez Tartuffe, UI

2. Allusion à la vu* scène du V* acte do Tartuffe où Texempt dit à

Orgon :

Remettez- vous, monsieur, d'une alarme si chaude :

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,

Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,

El que ne peut tromper tout l'art des imposteurs...

Celui-ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre,

E de pièges plus fins on le voit se défendre.

médisance lui suffit pour ce pieux dessein, et c*est le talent qu'il possède à un plus haut degré de perfection ; il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas laisser inutile : il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé en conscience* de décrier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, à qui il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans se donner même la peine d'ouvrir la bouche : on lui parle d*Eudoxey il sourit ou il soupire ; on rinterrop[e, on insiste, il ne répond rien; et il a raison : il en a assez dit ^.

[25] Riez, Zélie\ soyez badine et folâtre à votre ordinaire ; qu'est devenue votre joie? « Je suis riche, dites-vous, me voilà au large, et je commence à respirer. » Riez plus haut, Zélie, éclatez : que sert une meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse? Imitez les grands qui sont nés dans le sein de l'opulence : ils rient quelquefois, ils cèdent à leur tempérament, suivez le vôtre ;

" a En conscience. » Ajouté dans la 7* édition. »> Édition 6«.

1. Pour Zélie, la plupart des clefs désignent M*^ de Pontchartrain, femme du contrôleur général. Le portrait que trace Saint-Simon de M*"* de Pontchartrain n*a qu*un rapport bien lointain avec celui de Zélie. « Elle étoit fille de Maupeou, président d*une des chambres des enquêtes et peu riche, mais bon parti pour Pontchartrain, qui Tétoit encore moins quand il Tépousa. On ne peut guère être plus laide.... Elle a?oit beaucoup d'esprit sans Jamais litouloir le montrer, et beaucoup d*agrément, de tour et d'adresse dans Tesprit... Personne ne s'entendoit si parfaitement à donner des fêtes... Délicieuse à la campagne et en liberté, dangereuse à table pour la prolonger, pour se connoitre en bonne chère sans presque y t&ter, et pour y faire crever ses convives; quelquefois fort plaisante, sans jamais rien de déplacé; toujours gaie, quoique quelquefois elle ne fût pas exempte d'humeur. La vertu et la piété la plus éclairée et la plus solide, qu'elle avoit eue toute sa vie, crût toujours avec la fortune. » {Mémoires^ t. XI, p. 71.) 11 est difficile de croire que La Bruyère, l'ami de Pontchartrain, ait été plus sévère dans son jugement que Saint-Simon.

ne faites pas dire de vous qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de rente de plus ou de moins vous font passer d'une extrémité à l'autre. « Je tiens, ditesvous, à la faveur par un endroit. » Je m'en doutois, Zélie ; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en passant, comme autrefois : ne craignez rien, je n'en serai ni plus libre ni plus familier ^ avec vous; je n'aurai pas une moindre opinion de vous et de votre poste; je croirai également que vous êtes riche et en faveur. « Je suis dévote, » ajoutez-vous. C'est assez, Zélie, et je dois me souvenir que ce n'est plus la sérénité et la joie que le sentiment d'une bonne conscience étale sur le visage; les passions tristes et austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors : elles mènent plus loin, et Ton ne s'étonne plus de voir que la dévotion * sache encore mieux que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière et dédaigneuse''.

[26] L'on a été loin depuis un siècle dans les arts, et dans les sciences, qui toutes ont été poussées à un grand point de raffinement, jusques à celle du salut, que l'on a réduite en règle et en méthode, et augmentée de tout ce que l'esprit des hommes pouvoit inventer de plus beau et de plus sublime. La dévotion * et la géométrie ont leurs façons de parler, ou ce qu'on appelle les termes de l'art : celui qui ne les sait pas n'est ni dévot ni géomètre. Les premiers dévots, ceux mêmes qui ont été dirigés par les

• « Familière. » (Édit. C«.) ^ Édition 7«.

i. Fausse dévotion. {Note de La Bruyère.) 2. Fausse dévoiion. {Noie de La Bruyère.)

apôtres, ignoroient ces termes, simples gens qui n'avoient que la foi et les œuvres, et qui se réduisoient à croire et à bien vivre ^.

[27] C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse ^ : instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence, il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilège ; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie.

[28] C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de distribuer des grâces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur, à un joueur de flûte, à un flatteur, à un complaisant : ils ont un mérite fixe et des talents sûrs et connus qui amusent les grands et qui les délassent de leur grandeur; on sait que Favier est beau danseur, et que Lorenzani fait de beaux motets ^ Qui sait au contraire si l'homme dévota de la vertu ? Il n'y a rien pour lui sur la cassette ni à l'épargne *, et avec raison : c'est un métier aisé à contrefaire, qui, s'il étoit récompensé, exposeroit le Prince à mettre en honneur la dissimulation et la fourberie, et payer pension à r hypocrite S

■ Édition 4*.

•» « Et la rendre pieuse. » (Édit. 1".)

c Édition 8«.

1. Favier, danseur de TOpéra, était maître de danse du duc de Bourbon, l'élève de La Bruyère. Les motets de Paoio Lorenzani, maître de musique d'Anne d*Âutriche, ont été imprimés en 1693.

2. C*est-^dire : il n*a aucune pension sur la cassette du roi, ni aucune rente sur le trésor public.

[29] L'on espère que la dévotion de la cour ne laissera pas d'inspirer la résidence »*.

[30] Je ne doute point que la vraie dévotion ne soit la source du repos ; elle fait supporter la vie et rend la mort douce : on n'en tire pas tant de l'hypocrisie **.

[31] Chaque heure en soi comme à notre égard est unique ; est-elle écoulée une fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront pas. Les jours, les mois, les années s'enfoncent et se perdent sans retour dans l'abîme des temps; le temps même sera détruit* : ce n'est qu'un point dans les espaces immenses de l'éternité, et il sera effacé. 11 y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le temps môme aura disparu? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps ^

• a L*oa croit que la dévotion de la cour inspirera enfin la résidence. » (Édit l""*-?».) ^ Édition 4«.

« Édition 5«.

i. Boileau, Êpitre I, v. 89:

Mais à rambition d'opposer la prudence, C'est aux prélats de cour prêcher la résidence.

2. Apocalypse (chap. x, verset 6) : Tempus non erit amplius, « il n'y aura plus de temps. i>

[1] Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles *.

11 y en a de tels que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils étaient nobles •.

Quelques autres se couchent roturiers, et se lèvent nobles '.

Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers !

[2] Tel abandonne son père, qui est connu et dont l'on cite le greffe ou la boutique, pour se retrancher sur son aïeul qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise; il montre ensuite un gros revenu, une grande charge, de belles alliances, et pour être noble, il ne lui manque que des titres ■.

* Édition 4*.

i. Secrétaires du roi. {Note de La Bruyère,) « Cette note était dans les quatre premières éditions et a été supprimée dans les suivantes. Ces charges de secrétaires du roi s*achetaient et donnaient la noblesse, et on les nommait des savonnettes à vilain. » (Walckenaer, Remarques et éclair' cissements.) Peut-être La Bruyère a-t-il supprimé cette note parce que cette charge n'était pas la seule qui confér&t la noblesse.

2. Vétérans. {Note de La Bruyère.) On appelait vétérans les conseillers qui, après avoir exercé vingt ans, s'étaient défaits de leurs charges, tout en conservant les privilèges qui y étaient attachés.

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