Boileau, Satire des femmes (1093), vers
Tai-je encore décrit la dame brelandière Qui des joueurs chez gui 5e fait cabaretière, Ht souiïru des affronts que ne souflriroit pas L'hôtesse d'une auberge à dix sols par repas?
]l ajoute, dans une note, que bon nombre de femmes u donnoient à souper aux joueurs qu'elles reccvoient, de peur de ne plus les revoir, s'ils sor-
paroissoit dans la ville que pour y passer avec précipitation : nul entretien, nulle familiarité; que tout y étoit farouche et comme alarmé par le bruit des chars qu'il falloit éviter, et qui s'abandonnoient au milieu des rues, comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on apprendra sans étonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillité publique, des citoyens entroient dans les temples, alloient voir des femmes, ou visitoient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y avoit presque personne qui n'eût à son côté de quoi pouvoir d'un
toient de leur maison. » La Bruyère, par ces mots de payer pour entrer, fait sans doute allusion à un usage qui était général au XYir et au xviii* siècle : les joueurs laissaient de i*argent sur les tables de jeu pour payer les cartes. Cet argent était supposé laissé aux domestiques, qui fournissaient la bougie pour les Joueurs, le foin, Tavoine et la paille pour les chevaux. Mais souvent, dans les plus grandes maisons, les maîtres ne rougissaient pas de retenir cet argent. Tallemant des Réaux le dit dans une de ses Historiettes (t. VI, p. 361, in-8", 3* édition). Un des imitateurs de La Brtiyère, l'avocat Brillon, montre Arténice établissant dans sa maison « un brelan continuel », et ayant, outre le gain du jeu, le revenant-bon des car/e5. Il ajoute : « Ce profit ne devroit pas faire le revenu d'une duchesse; s'il est le principal, il n'est pas certainement le plus noble. » {Théophraste moderne ou Nouveaux Caractères des mœurs, p. 631, cdit. do 1701.) Baron, dans sa comédie le Rendez-vous des Tuileries (1680), acte I, scène m, représente la femme de chambre d'une marquise disant à sa maîtresse : « Encore dans le temps qu'on nous laissoit le profit des cartes, passe! Il est vrai que l'on fournissoit la bougie, le foin, l'avoine et la paille; mais baste ! on ne laissoit pas que de s'y sauver encore. Mais je ne sais quel mauvais exemple vous suivez aujourd'hui, et tout à fait indigne d'une personne de qualité comme vous : vous ne nous en laissez pas la moindre...— Ah! s'écrie alors la marquise, voici donc l'enclonurc! Si tu ne nous avois point parlé des cartes, ta morale auroit pu faire quelque effet! » — M. Éd. Fournier (la Comédie de La Bruyère, p. 193, 2« édit.) renjarque avec raison que les tripots ofticieux, tenus par des brelandières bourgeoises ou mùme de qualité, s'étaient surtout multipliés depuis la défense des brelans publics en 1086. Le Discours sur Théophraste parut en 1687. — Quant à ces maisons commodes à tout commerce, le jugement de La Bruyère est confirmé par celui de Duclos, qui a dit : a Une femme dont la maison est livrée au jeu s'engage ordinairement à plus d'un métier. »
seul coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront après nous, rebutés par des mœurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique et de nos satires, pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par cette fausse délicatesse , de la lecture de si beaux ouvrages, si travaillés, si réguliers, et de la connoissance du plus beau règne dont jamais l'histoire ait été embellie?
Ayons donc pour les livres des anciens cette même indulgence que nous espérons nous-mêmes de la postérité, persuadés que les hommes n'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles, qu'elles changent avec les temps, que nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé, et trop proches de celles qui régnent encore, pour être dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. Alors ni ce que nous appelons la politesse de nos mœurs, ni la bienséance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence ne nous préviendront pas davantage contre la vie simple des Athéniens que contre celle des premiers hommes, grands par eux-mêmes, et indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées pour suppléer peut-être à cette véritable grandeur qui n'est plus.
La nature se montroit en eux dans toute sa pureté et sa dignité, et n'étoit point encore souillée par la vanité, par le luxe et par la sotte ambition. Un homme n'étoit honoré sur la terre qu'à cause de sa force ou de sa vertu ; il n'étoit point riche par des charges ou des pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses serviteurs ; sa nourriture étoit saine et naturelle, les fruits de la terre, le lait de ses animaux et de ses brebis ; ses
vc^tements simples et uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une grande récolle, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la paix dans sa famille. Rien n'est plus opposé à nos mœurs que toutes ces choses ; mais Téloignement des temps nous les fait goûter, ainsi que la distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des nations étrangères.
Ils racontent une religion, une police, une manière de se nourrir, de s* habiller, de bâtir et de faire la guerre, qu'on ne savoit point, des mœurs que Ton ignoroit. Celles qui approchent des nôtres nous touchent, celles qui s'en éloignent nous étonnent ; mais toutes nous amusent. Moins rebutés par la barbarie des manières et des coutumes de peuples si éloignés, qu'instruits et môme réjouis par leur nouveauté, il nous suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois, Nègres ou Abyssins.
Or ceux dont Théophraste nous peint les mœurs dans ses Caractères étoient Athéniens, et nous sommes François; et si nous joignons à la diversité des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que nous considérions que ce livre a pu être écrit la dernière année de la cxv® olympiade, trois cent quatorze ans avant l'ère chrétienne*, et qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivoit ce peuple d'Athènes dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnoître nous-mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles
1. Il y a ici uno légère erreur. L'an 31i avant J.-C. répond à la dernière année de la cxvi« olympiade, et non de la cxv'.
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soit si entière. En effet, les hommes n'ont point cljangé selon le cœur et selon les passions; ils sont encore tels qu'ils étoient alors et qu'ils sont marqués dans Théophraste : vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux. 11 est vrai, Athènes étoit libre ; c'étoit le centre d'une république; ses citoyens étaient égaux; ils ne rougissoient point Tun de l'autre; ils marchoient presque seuls et à pied dans une ville propre, paisible et spacieuse, entroient dans les boutiques et dans les marchés, acheloient eux-mêmes les choses nécessaires; l'émulation d'une cour ne les faisoit point sortir d'une vie commune ; ils réservoient leurs esclaves pour les bains, pour les repas*, pour le service intérieur des maisons, pour les voyages; ils passoient une partie de leur vie dans les places, dans les temples, aux amphithéâtres, sur un port, sous des portiques, et au milieu d'une ville dont ils étoient également les maîtres. Là le peuple s'assembloit pour délibérer** des affaires publiques; ici il s'entretenoit avec les étrangers; ailleurs les philosophes tantôt enseignoient leur doctrine, tantôt conféroient avec leurs disciples. Ces lieux étoient tout à la fois la scène des plaisirs et des affaires. Il y avoitdans ces mœurs quelque chose de simple et de populaire, et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue; mais cependant quels hommes en général que les Athéniens, et quelle ville qu'Athènes! quelles lois! quelle police 1 quelle valeur! quelle discipline ! quelle perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle politesse dans le commerce ordinaire et dans
■ « Pour les bains, les repas. » (Édit. l'^^-S*.)
*• « Pour parler ou pour délibérer. » (Édit. 1*'*'-.V.)
ni DISCOURS SUR THÉOPHRASTE.
le langage ! Théophraste, le même Théophraste dont on vient de dire de si grandes choses, ce parleur agréable, cet homme qui s'exprimoit divinement, fut reconnu étranger et appelé de ce nom par une femme de qui il achetoit des herbes au marché, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui manquoit et que les Romains ont depuis appelé urbanité^ qu'il n'étoit pas Athénien; et Cicéron rapporte * que ce grand personnage demeura étonné de voir qu'ayant vieilli dans Athènes, possédant si parfaitement le langage attique et en ayant acquis Taccent par une habitude de tant d'années, il ne s'étoit pu donner ce que le simple peuple avoit naturellement et sans nulle peine ^ Que si l'on ne laisse pas de lire quelquefois, dans ce traité des Caractères^ de certaines mœurs qu'on ne peut excuser et qui nous paroissent ridicules, il faut se souvenir qu'elles ont paru telles à Théophraste, qu'il les a regardées" comme des vices dont il a fait une peinture naïve, qui fit honte aux Athéniens et qui servit à les corriger.
Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui reçoivent froidement tout ce qui appartient aux étrangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs mœurs, on les ajoute à cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de suivre
•»•«... Qui les a rcgardi«:s. « Édit. l'*-7'.)
1. Brutus, cliap. xlvi. — C'est au môme passage que La Bruyère emprunte le rapprochement quMl vient d'établir entre ratticisme et Turbanité : « Omnino, sicut opinor, in nostris est quidam urbanoram, sicut illic atticorum, sonus. »
2. « La Bruyère, sans marquer précisément en quoi Théophraste aroit manqué, insinue très-clairement que ce n'étoit pas contre l'accent. Le même, malgré le silence des anciens, a deviné que la vieille qui mortitia de la sorte Théophraste étoit une herbière. » {Menagiana, t. I, p. 401, édition de 1715.)
le projet de ce philosophe, soit parce qu'il est toujours pernicieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si c'est d'un ancien ou d'un auteur d'une grande réputation; soit encore parce que cette unique figure qu'on appelle description ou énumération, employée avec tant de succès dans ces vingt-huit chapitres des Caractèren^ pourroit en avoir un beaucoup moindre, si elle étoit traitée par un génie fort inférieur à celui de Théophraste.
Au contraire, se ressouvenant que parmi le grand nombre des traités de ce philosophe rapportés par Diogène Laërce, il s'en trouve un sous le titre de Proverbes^ c'est-à-dire de pièces détachées, comme des réflexions ou des remarques^ que le premier et le plus grand livre de morale qui ait été fait porte ce même nom dans les divines Écritures, on s'est trouvé excité par de si grands modèles à suivre selon ses forces une semblable manière ^ d'écrire des mœurs; et l'on n'a point été détourné de son entreprise par deux ouvrages de morale* qui sont** dans les mains de tout le monde, et d'où**, faute d'attention ou par un esprit de critique, quelques-uns pourroient penser que ces remarques sont imitées.
L'un, par l'engagement de son auteur, fait servir la métaphysique à la religion, fait connoltre Tâme, ses passions, ses vices, traite les grands et les sérieux motifs pour conduire à la vertu, et veut rendre l'homme
■ M Qui sont encore. » (Édit. l'*-5*.) ^ a Et de qui. » (Édit. i".)
i. L'on entend cette manière coupée dont Salomon a écrit ses Proverbes, et nullement les choses, qui sont divines et hors de toute comparaison. {Mote de La Bruyère,)
2. Ce sont les Pensées de Pascal, publiées pour la première fois en 1C70, et les Maximes de La Rochefoucauld (1065).
chrétien. L'autre, qui est la production d'un esprit instruit par le commerce du monde et dont la délicatesse I étoit égale à la pénétration, observant que Famour- I propre est dans l'homme la cause de tous ses foibles, l'attaque sans relâche, quelque part où il le trouve; et cette unique pensée, comme multipliée en mille manières différentes^, a toujours, par le choix des mots et par la variété de l'expression, la grâce de la nouveauté.
L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à la traduction des Caractères^ il est tout différent des deux autres que je viens de toucher : moins sublime que le premier et moins délicat que le second, il ne tend qu'à rendre l'homme raisonnable, mais par des voies simples et communes, et en l'examinant indifféremment, sans beaucoup de méthode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les âges, les sexes* et les conditions, et par les vices, les foibles et le ridicule qui y sont attachés.
L'on s'est plus appliqué aux vices de l'esprit, aux replis du cœur et à tout l'intérieur de l'homme que n'a fait
■ « Comme multipliée ea mille autres. » (Édit. l^-ô".)
i. On a plusieurs fois remarqué (M™* de Stael, De la Uiléralure, ch. iv, Havct, Sur la Rhétorique d'Aristote, p. 78) qu'on ne trouve pas un seul portrait de femme dans les Caractères de Théophraste. « Peut-être, dit M. Bggcr {Mémoires de littérature ancienne, p. 439), ne faut-il rien conclure de cette lacune dans un livre qui, selon toute apparence, ne nous est pas parvenu complet. » — Il nous parait difficile d*admettre que cette omission tient aux lacunes du livre, dont la division appelait aussi bien des remarques sur les femmes que sur les hommes. Théophraste avait sans doute pour les femmes Tindifférence d'un Grec et le dédain d'un philosophe. On peut le croire, à en juger par les définitions de Tamour qui lui sont attribuées par Stobée {Florilegium, LXIV, 28 et suiv.) : « C'est l'excès d'une ardeur irréfléchie, dont l'invasion est rapide et la retraite lente. » Et ailleurs : u C'est la passion d'une àme qui n'a rien à faire. »
DISCOURS SUR THÉOPHRASTE, i
Théophrasie; et Ton peut dire que, comme ces Caractères^ par mille choses extérieures qu'ils font remarquer dans rhomme, par ses actions, ses paroles et ses démarches, apprennent quel est son fond, et font remonter jusques à la source de son dérèglement, tout au contraire, les nouveaux Caractères^ déployant d'abord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes, découvrent le principe de leur malice et de leurs foiblesses, font que Ton prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire, et qu'on ne s'étonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont leur vie est toute remplie.
Il faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est trouvé presque égal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne plaisent point assez, l'on permet d'en suppléer d'autres; mais à l'égard des titres des Caractères de Théophraste, la même liberté n'est pas accordée, parce qu'on n'est point maître du bien d'autrui. Il a fallu suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus proche de la diction grecque, et en même temps selon la plus exacte conformité avec leurs chapitres; ce qui n'est pas une chose facile, parce que souvent la signification d'un terme grec, traduit en fyançois mot pour mot, n'est plus la même dans notre langue : par exemple, ironie est chez nous une raillerie "" dans la conversation, ou une figure de rhétorique, et chez Théophraste c'est quelque chose entre la fourberie et la dissimulation, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre*', mais précisément ce qui est décrit dans le premier chapitre.
* « Ou une raillerie... ou... » (Édit. i''*-4'^.) »» « M rune ni Tautre. » (Édit. l^'-S».)