‹ Œuvres compl{grave}etesChapitre 93 sur 152 · C'est-à-dire des comptes, des mémoires · texte numérisé non relu

C'est-à-dire des comptes, des mémoires

c'est le débris de quelques vaisseaux qui ont fait nau^ f rage sur cette côte; aussi tremble-l-il au moindre flot qui s'élève, et il s'infomie avec soin si tous ceux qui navigent' avec lui sont initiés ^ S'il vient à remarquer que le pilote fait une nouvelle manœuvre, ou semble se détourner comme pour éviter un écueily il Vinterroge^ il lui demande avec inquiétude s'il ne croit pas s'être écarté de sa route, s'il tient toujours la haute mer, et si les dieux sont propices *. Après cela il se met à raconter une vision qu'il a eue pendant la nuit, dont il est encore tout épouvanté, et qu'il prend pour un mauvais présage. Ensuite ses frayeurs venant à croître, il se déshabille et ôte jusques à sa chemise ' pour pouvoir mieux se sauver à la nage ; et après cette précaution, il ne laisse pas de prier les nautoniers de le mettre à terre. Que si cet homme foible, dans une expédition militûre oii il s'est engagé, entend dire que les ennemis sont proches, il appelle ses compagnons de guerre, observe leur contenance sur ce bruit qui court, leur dit qu'il est sans fondement, et que les coureurs n'ont pu discerner si ce qu'ils ont découverte la campagne sont amis ou ennemis; mais si Ton n'en peut plus douter par les clameurs que l'on entend, et s'il a vu

■ Navigent était Torthographe de La Bruyère. (Richelet, Dictionn. fr,, 1680) donne naviger et naviguer.

i. Les anciens navigeaient rarement avec ceux qui passoient pour impies, et ils se faisoient initier avant de partir, c*est-à-dire instruire des mystères de quelque divinité, pour se la rendre propice dans leurs voyages. Voyez ci-dessus le chapitre de la SuperstUion, {Xote de La Bruyère.)

2. Ils consultoient les dieux par les aacriflces ou par les augures, c'est-à-dire par le vol, le chant et le manger des oiseaux, et encore par les entrailles des hôtes. {Note de La Bruyère.)

3, Le tQite ajoute quUl « la donne à son esclave » .

lui-même de loin le commencement du combat, et que quelques hommes aient paru tomber à ses yeux, alors feignant que la précipitation et le tumulte lui ont fait oublier ses armes, il court les quérir dans sa tente, où il cache son épée sous le chevet de son lit, et emploie beaucoup de temps à la chercher pendant que d*un autre côté son valet va par ses ordres savoir des nouvelles des ennemis, observer quelle route ils ont prise et où en sont les affaires; et dès qu'il voit apporter au camp quelqu'un tout sanglant d'une blessure qu'il a reçue, il accourt vers lui, le console et l'encourage, étanche le sang qui coule de sa plaie, chasse les mouches qui l'importunent, ne lui refuse aucun secours, et se mêle de tout, excepté de combattre. Si, pendant le temps qu'il est dans la chambre ^ du malade, quil ne perd pas de vue^ il entend la trompette qui sonne la charge: u Ah! dit-il avec imprécationy puisses-tu être pendu, maudit sonneur qui cornes incessamment^ et fais un bruit enragé qui empêche ce pauvre homme de dormir! » Il arrive même que, tout plein d'un sang qui n'est pas le sien, mais qui a rejailli sur lui de la plaie du blessé, il fait accroire à ceux qui reviennent du combat qu'il a couru un grand risque de sa vie pour sauver celle de son ami; il conduit vers lui ceux qui y prennent intérêt, ou comme ses parents, ou parce qu'ils sont d'un même pays*, et là il ne rougit pas de leur raconter quand et de quelle manière il a tiré cet homme des ennemis et l'a apporté dans sa tente '.

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