XLII. — PllOSAIRE
1. J’aurais aimé à copier en entier un Prosaire. L’occasion était propice. Puisse-t-elle se représenter et je ne lanégligerai certes pas! Un tel travail, long et patient, intéresse au triple point de vue de la poésie, du rythme et de l’archéologie. La poésie la plus suave et la plus pieuse déborde dans ces séquences, d’un mètre facile et coulant, jadis si populaires. Leur chant simple, mais si bien accentué, demanderait à être remis en honneur. Quant à l’exécution calligraphique, elle ne laisse rien à désirer; c’est un monument comme savait les faire le xm® siècle, toujours bien inspiré. Cette étude d’ensemble n’existe nulle part, elle manque tout à fait
Didron, qui fut mon maître et ami, aimait d’instinct le moyen âge, surtout la belle époque de saint Louis. Après avoir démontré que l’architecture et l’ornementation de cette période étaient le nec plus iillrà de l’art chrétien, il établit l’analogie qui existait entre ces deux branches de l’art et deux autres branches jusque-là négligées, la poésie et le chant. Par ses Annales archéologiques, \\ gagna vite la cause de nos séquences françaises : de là sont nés les chants dits de la Sainte-Chapelle, que tout le monde connaît actuellement. Quel n’eût pas été son enthousiasme si, dans son voyage en Italie, il se fût trouvé en face des admirables Prosaires de Bari ! Mais quel
1. L’Esprit-Saint fécondant les eaux, commell est dit dans la (îenèse. Il y est fait allusion dans la bénédiction des fonts : « Deus, cujus Spiritus super aquas, inter ipsa mundi primordia, ferehatur, utjam tune virtutem sanctificationis aquarum natura conciperct ».
2. J'ai recommandé au P. Dreves les Prosaires et Ilymnaires de Bari pour son précieux recueil Analecla hymnica medii ævi.
T. XIV
est l’arcliéologuc qui se dérange de sa route, toute tracée par les Guides, pour aller visiter la Fouille et sa capitale ?
Ces Prosaires sont pleins d’avenir.
Les archidiocèses de Lyon et de Paris ont cwV audace deprésenter à l’approbation de la Sacrée Congrégation des Rites les proses de nos modernes Missels gallicans. Rome a toléré l’usage de ces pièces, qui ne sont pas des chefs-d’œuvre, ni comme style, ni commechant.
Il fallait avoir le courage de remonter plus haut. Les manuscrits eussent fourni une ample moisson de séiiuences, admirables sous tous les rapports. On les avait chantées sans interruption pendant près de six siècles; clics étaient démodées. On leur a préféré les platitudes qui leur avaient été substituées, alors que tout ce qui portait l’étiquette gothique était sacrifié sans pitié. Tôt ou tard, il y aura à revenir sur celte mesure arbitraire et irrélléchie.
A Rome, des amateurs ont donné plusieurs fois des concerts historiques (|ui out eu le succès qu’ils méritaient. On fut timide au début, le xv° siècle n’était pas dépassé. En 1876, à l’instigation de quelques Anglais, le plain-chant du moyen âge a été le point de départ de la série. Que l’on continue dans cette voie! Les proses fouiniront un appoint considérable et certainement qui sera con.«idéré.
2. Je suis heureux de pouvoir fournir à mes lecteurs, d’après un des Prosaires de Rari, un spécimen des proses du xiii' siècle et de la Sainte-Chapelle de Paris. Je choisis de préférence celle de l’Annonciation, dont je vais essayer de faire ressortir les beautés L
Elle se compose de dix-sept strophes ou périodes, groupées deux par deux pour le chant, dont la môme formule mélodique se répète ainsi deux fois successivement. La formule finale seule varie.
Le chant est syllabiiiue, caractère propre du xiii* siècle, c’est-àdire que chaque syllabe ne porte qu’une seule note. Il n’y a exception que vers la fin, où le redoublement accidentel des notes tend à donner plus de solennité. Le chant syllabique est une difficulté réelle en composition musicale, parce (ju’alors chaque note doit produire directement son effet, sans l’allendre du concours d un groupe antécédent ou subséijuent.
1. Le Rév. Ch.Maugin m’a fait savoir qu’il a trouvé celle même prose notée, à la Bibliothèque nationale, dans un Graduel du .xv' siècle, à l’usage du diocèse du Mans. Elle a pour litre : « Prosa in Purilicatione B. M. V. »
De ce système résulte une grande simplicité, accompagnée d’un calme particulier. Le chant, même quand il atteint la corde aiguë, n’est ni mouvementé ni passionnel. C’est une prière où l’âme est constamment maîtresse d’elle-même et ne se laisse pas entraîner par une ardeur intempestive. On dirait un ruisseau qui coule, limpide et pur, sur un lit toujours égal.
Le début est un récitatif, où le poète expose qu’à cause de la solennité du jour le peuple en fêle doit célébrer les louanges de Marie, en joignant à l’élan de son cœur les accords d’une symphonie, suave et douce comme le nectar. Symphonia nectarea, voilà bien l’expression vraie pour caractériser cette poésie et ce chant du xiii® siècle.
Suit une invocation à Marie, l'eine des vierges, seule très chaste, cause du salut, porte de vie, grâce abondante du cre/; toutes expressions qui conviennent parfaitement à Celle qui est l’objet du mystère de l’Annonciation.
Le poète reprend son récit pour raconter la scène évangélique, puis commence un dialogue plein de charme et de naïveté.
Après les paroles de l’ange, allongées en trois périodes, xMarie répond par un même nombre de modulations, chef-d’œuvre de grâce et de candeur.
Gabriel, envoyé d’en haut, reprend sur un ton plus élevé pour mieux persuader de sa mission ; mais le poète juge nécessaire, par une période préliminaire, de l’introduire en scène, et quatre strophes achèvent son discours, qui est sans réplique, car Marie a si bien accepté d’être mère du Fils de Dieu que déjà l’xVrchange lui dit : « Tu portes dans le cloître de ton sein Celui qui gouverne les choses éternelles. » A l’instant, il employait le futur, plena fies ; tout d’un coup, il s’écrie portas.
Toute cette mise en scène est admirablement entendue.
La finale a un caractère propre d’originalité. L’Amen se complète par un mot qui montre Marie, rachetée, en vue de sa maternité, de la faute originelle, et devenue par là môme rédemptrice, coopérant avec son divin Fils au rachat du genre humain.
Cette prose modeste n’est -elle pas véritablement tout un poème, où l’on admire ensemble la grâce exquise de la diction et la finesse naturelle du rythme? Le compositeur s’est mis de suite à la hauteur
du poète. Qu’on en juge, et puissé-je faire partager mon admiration pour cette page digne de l’Église qui l’a inspirée I ^