‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 54 sur 98 · LXI. — De tous les hommes, excepté Sylla l'homi · texte numérisé non relu

LXI. — De tous les hommes, excepté Sylla l'homi

» God made the country, and man made the town. a. p.

cide, qui passe pour avoir été si heureux clans sa vie el dans sa mort, de tous les grands noms qui appellent notre attention, le général Boon *, habitant des bois du Kentucky, fut le plus heureux sous tous les climats ; car ne tuant jamais que des ours ou des chevreuils, il jouit des jours innocents et solitaires de sa verte vieillesse dans les déserts les plus profonds 2.

LXII. — Le crime n'approcha point de lui : — il n'est pas l'enfant de la solitude. La santé ne l'abandonna pas, car elle aime pour séjour les déserts peu frayés, où les hommes ne la cherchent pas, et préfèrent la mort à la vie, pardonnez-leur, — puisqu'ils se laissent séduire par l'habitude en faveur de ce que leurs propres cœurs abhorrent, — dans les cages des cités. — Mais ici je veux en venir à dire que Boon vécut en chassant jusqu'à sa quatre-vingt-dixième année.

LXIII. — Et, ce qui est le plus étrange, il laissa après lui un nom, pour lequel vainement les hommes se déciment ; un nom fameux, et, qui plus est, fameux à bon titre ; véritable exception sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de taverne. Boon vécut simple, calme, aux antipodes de la honte, inaccessible aux

i Le général Daniel Boon fut le fondateur du premier établissement du Kentucky : après y avoir vécu plus de trente ans, il s'en éloigna lorsqu'il le vit se peupler, et alla chercher à trois cents milles plus loin d'autres déserts, d'autres forêts, encore vierges des traces de l'homme. Il ne serait pas impossible que le général Boon eût fourni au romancier de New-Yorck l'idée de son personnage de Bas-de-Cuir, dont nous avons entendu vanter avec admiration l'original par sir Walter Scott. Voyez la Prairie, tome I. a. p.

2 Back-woodsman, homme des forêts reculées : mot plus américain qu'anglais. On appelle ainsi en Amérique les colons qui vivent les plus éloignés des villes et défrichent les déserts au profit de celte civilisation dont ils fuient cependant l'approche; comme les Pionniers des romans de Fenimore Cooper. a. p.

traits cruels de la haine et de l'envie ; — ermite actif; enfant de la nature jusque dans sa vieillesse, véritable homme de Ross * devenu sauvage.

LXIV. — Il est vrai qu'on le vit fuir les hommes, même de sa nation, lorsqu'ils vinrent bâtir sous ses arbres chéris. — Il se transporta à quelques centaines de milles plus loin, pour y trouver une retraite entourée de moins de maisons, et plus paisible. — L'inconvénient de la civilisation, c'est que vous ne pouvez ni plaire, ni trouver personne qui vous plaise; mais partout où Boon rencontrait l'homme individuel, il se montrait aussi bon qu'un homme peut se montrer.

LXV. — U n'était pas seul : autour de lui croissait une famille d'enfants des bois et de la chasse, formant un jeune monde encore dans les douceurs de son premier repos, et non troublé par le glaive ou la douleur. Son front était serein ; et sur le front de la nature, comme sur celui de l'homme, vous n'auriez pu trouver une ride de souci ni une cicatrice ; — la forêt conservait ce peuple tel qu'elle l'avait reçu, libre et indépendant comme le torrent ou l'arbre sauvage.

LXVI. — Grands, robustes et agiles étaient tous les compagnons de Boon, bien plus que les pâles avortons de vos cités de nains, parce que leurs pensées n'avaient jamais été rétrécies par le souci ou la soif du lucre : les forêts vertes étaient leur héritage ; aucun affaiblissement de l'intelligence ne leur disait qu'ils se fai-

* L'homme de Ross que Pope célèbre dans son épître morale sur les richesses,

Rise, lise, honest Muse, sing the man of Ross,

était John Kyle, résidant à Ross, comté d'Hereford, où il consacrait si fortune à des actes de bienfaisance et d'utilité. Cette fortune n'était pas considérable, mais son industrieuse humanité semblait la doubler. John Kyle, ou l'homme de lioss, vivait en 1700. a. p.

savent vieux ; aucune mode ne les soumettait à la singerie de ses contorsions. Ils étaient simples plutôt que sauvages; et leurs carabines, quoique excellentes, n'étaient pas employées pour des bagatelles.

LXVII. — Le mouvement remplissait leurs jours, le repos leurs nuits ; la gaieté était la compagne de leurs travaux. — Ni trop nombreux, ni trop faibles en nombre, leurs cœurs n'étaient pas un sol qui pût recevoir les semences de la corruption. Les attraits de la luxure, les embarras de la richesse ne tourmentaient jamais ces libres habitants des bois ; elles étaient paisibles et nullement sombres, les solitudes de cet heureux peuple.

LXVIII. — J'ai tracé ce tableau de nature pour varier. Je retourne à tes grands plaisirs, — civilisation ; et je retrouve les douces conséquences d'une nombreuse société : la guerre, la peste, les ravages du despotisme, les exactions des rois, la soif des honneurs, les victimes égorgées à millions par des soldats qui gagnent à ce prix leur ration, des scènes semblables à celles du boudoir de Catherine à soixante ans, et les récréations du siège d'Ismaïl.

LXIX. — On était dans la ville. — D'abord une première colonne s'était frayé une route sanglante, — puis une seconde. — La baïonnette fumante et l'étincelante épée se croisaient avec les cimeterres; les mères et les enfants étaient entendus de loin, maudissant le ciel. — Les nuages de soufre étouffaient le souffle du matin et celui de l'homme, là où, pied à pied, les Turcs disputaient encore Ismaïl avec fureur.

LXX. — Koutousow, celui qui depuis (aidé de la neige et des glaces) repoussa Napoléon dans sa course hardie et sanglante ; Koutousow fut lui-même repoussé

d'Ismaïl *. — C'était un joyeux compagnon qui aimait à plaisanter en présence d'un ami ou d'un ennemi, même quand il y allait de la mort ou de la victoire ; mais il paraît que ses bons mots ne prirent pas cette fois-là :

LXXI. — Car s'étant jeté dans un fossé 2, suivi de près par plusieurs grenadiers dont le sang enrichit considérablement la fange, il parvint en grimpant jusqu'au parapet; mais il n'alla pas plus loin dans son dessein. — Les musulmans le rejetèrent lui et les siens des remparts. — (Entre autres morts, le général Ribaupierre fut surtout regretté.)

LXXII. — Heureusement quelques troupes égarées survinrent, sans savoir où elles étaient 3. Apportées par le fleuve, elles avaient perdu la tête, errant comme dans un songe, jusqu'à ce qu'au retour du jour elles s'arrêtèrent dans ce lieu, qui leur paraissait être une porte. Sans leur secours imprévu, le grand et joyeux Koutousow aurait pu rester lui-même dans le fossé avec les trois quarts de sa colonne qui y sont encore.

LXX1II. — Rôdant autour du rempart, après la prise

i « Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus était commandée par le général Koutousow (aujourd'hui prince de Smolensk). Ce brave militaire réunit l'intrépidité à un grand nombre de connaissances acquises ; il marche au feu avec la même gaieté qu'il va à une fêle; il sait commander avec autant de sang-froid qu'il déploie d'esprit et d'amabilité dans le commerce habituel de la vie. » Hist. de la Nouvelle Russie.

2 Le brave Koutouzow se jeta dans le fossé, fut suivi des siens, et ne pénétra jusqu'au haut du parapet qu'après avoir éprouvé des difficultés incroyables. (Le brigadier Ribaupierre perdit la vie dans cette occasion : il avait fixé l'estime générale, et sa mort occasionna beaucoup de regrets.) Les Turcs accoururent en grand nombre; cette multitude repoussa deux fois le général jusqu'au fossé. »

Uid.

5 « Quelques troupes russes, emportées par le courant, n'ayant pu débarquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, etc. »

Ibid.

du cavalier, et au moment même où les enfants perdus l de Koutousow recevaient en caméléons la couleur de la crainte, ces mêmes troupes ouvrirent la porte appelée Kilia 2 aux groupes de héros désappointés, qui s'enfonçaient jusqu'aux genoux dans la fange, glacée naguère, maintenant dégelée en un marais de sang humain.

LXXIV. — Les Kozaks, ou, si vous préférez, les Cossacques (je ne me pique pas d'être très-exact sur l'orthographe, pourvu que je ne fasse pas de fautes grossières dans les faits, la statistique, la tactique, la politique et la géographie) ; les Cossacques ayant l'habitude de servir à cheval, et n'étant pas très-forts dans la topographie des forteresses, mais combattant partout où leurs chefs l'ordonnaient, — furent tous taillés en pièces 3.

LXXV. — Leur colonne, malgré les foudres de l'artillerie turque, avait atteint le rempart, et pensait naturellement pouvoir piller la ville sans autre empêchement. — Mais, comme cela arrive aux plus braves, ils s'abusèrent. — Les Turcs d'abord prétendirent n'avoir reculé que pour les attirer entre deux bastions, d'où ils fondirent sur ces railleurs chrétiens 4.

» Forlorn of hopes , voyez la note de la strophe lxii du chant VII. a. p.

2 « Longèrent le rempart après la prise du cavalier, et ouvrirent la porte, dite de Kilia aux soldats de Koutousow. » Hist. de la Nouvelle Russie.

s « Il était réservé aux Kosaks de combler de leurs corps la partie du fossé où ils combattaient; leur colonne avait été divisée entre MM. Platow et d'Orlow... » Ibid.

* La première partie devant se joindre à la gauche du général Arseniew, fut foudroyée par le feu des batteries , et parvint néanmoins au haut du rempart.

« Les Turcs la laissèrent un peu s'avancer dans la ville, et firent deux sor.ies par les angles saillants des bastions. » Ibid.

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LXXVL — Étant alors pris en queue, — revers aussi fatal aux évêques * qu'aux soldats, — ces Cossacques furent tous, comme je l'ai dit, taillés en pièces au point du jour, et trouvèrent qu'ils avaient eu tort de compter sur une plus longue vie. — Mais ils périrent sans frissonner, sans reculer, laissant pour échelles leurs cadavres amoncelés , au lieutenant-colonel Tesouskoï, qui s'avança avec le brave bataillon de Polousky 2.

LXXVII. — Ce vaillant guerrier tua tous les Turcs qu'il rencontra; mais il ne put les manger, étant Lue à son tour par quelques Turcs qui ne pouvaient encore consentir à voir leur ville brûlée sans résistance. Les remparts étaient aux chrétiens; mais c'était encore une question desavoir laquelle des deux armées aurait gain de cause. C'était coup pour coup, et le terrain était disputé pouce par pouce ; les uns ne voulaient pas battre en retraite, ni les autres lâcher pied 3.

LXXVIII. — Une autre colonne souffrit aussi beaucoup; et ici nous pouvons remarquer avec l'historien, qu'il ne faut donner que peu de cartouches aux troupes qui doivent combattre avec la plus grande gloire; autrement, quand on doit décider l'affaire à la baïonnette, au lieu de s'élancer en masse, les soldats s'amuseront

i Allusion à une scène scandaleuse qui fit du bruit à l'époque où ce chant fut composé. Voyez, dans le premier volume du Voyage historique et littéraire en. Angleterre et en Ecosse, l'anecdote de Vévêque Jocelyn. Le poëte y a déjà fait allusion dans la préface des chants VI, VII et suivants. a. p.

2 « Alors, se trouvant prise en queue, elle fut écrasée; cependant le lieutenant-colonel Tesoukoï, qui commandait la réserve, composée d'un bataillon du régiment de Poloski, traversa le fossé sur les cadavres des Kosaks. » Hist. de la Nouvelle Russie.

s Et extermina tous les Turcs qu'il eut en tête; ce brave

homme fut tué durant l'action. » Jbid.

quelquefois, pour prolonger leur vie, à tirailler d'une folle distance '.

LXXIX. — En l'absence du général Meknop 2, qui, mal secondé, avait succombé quelque temps auparavant, les hommes de ce général opérèrent enfin leur jonction avec ceux qui osèrent escalader une seconde fois le rempart qui vomissait la mort; et, quoique la résistance des Turcs fût sublime, ils prirent le bastion que le Séraskier leur fit payer cher 3.

LXXX. — Juan et Johnson, et quelques volontaires des plus avancés, lui offrirent quartier, mot qui sonne mal aux oreilles des Séraskiers, ou du moins qui sonna mal à celles de ce vaillant Tartare. Il mourut digne des larmes de sa patrie, espèce de martyr militaire et sauvage. Un officier de la marine anglaise, qui voulait le faire prisonnier, fut aussi expédié 4.

LXXXI. — Car pour toute réponse à sa proposition, une balle de pistolet le renversa roide mort; là-dessus

i a L'autre partie des Kosaks, qu'Orlow commandait, souffrit de la manière la plus cruelle : elle attaqua à maintes reprises, fut souvent repoussée, et perdit presque les deux tiers de son monde. Et c'est ici le lieu de placer une observation, que nous prenons dans les mémoires qui nous guident; elle fait remarquer combien il est mal vu de donner beaucoup de cartouches aux soldats qui doivent emporter un poste de vive force, et par conséquent où la baïonnette doit principalement agir; ils pensent ne devoir se servir de cette dernière arme que lorsque les cartouches sont épuisées; dans cette persuasion ils retardent leur marche, et restent plus longtemps exposés au canon et à la mitraille de l'ennemi. » llist. de la Nouvelle Russie.

2 Capitaine turc. a. p.

3 « La jonction de la colonne de Meknop (le général étant mal secondé, fut tué) s'étant effectuée avec celle qui l'avoisinait, ces colonnes attaquèrent un baslion et éprouvèrent une résistance opiniâtre; mais bientôt des cris de victoire se font entendre de toutes parts et le baslion est emporté. Le Séraskier défendait cette partie. »

Hist. de la Nouvelle Russie.

4 Un oflicier de marine, anglais, veut le faire prisonnier et

reçoit un coup de pistolet qui l'étend roide mort. Ibid.

les autres, sans autre délai, commencèrent à faire usage de l'acier et du plomb, métaux les plus nécessaires en pareille circonstance. On n'épargna pas un cheveu de la tête des musulmans. — Trois mille Turcs y périrent, et seize baïonnettes percèrent le Séraskier *.

LXXXII. — La ville est prise, — mais prise pied à pied; — la mort est soûle de sang 2. — Il n'est pas de rue où ne résiste jusqu'au dernier soupir quelque guerrier au désespoir, dont le cœur cessera bientôt de battre pour ceux qui inspirent son dévouement. Ici la guerre oublia ses propres arts destructeurs, mais la nature se montra plus barbare qu'elle. La chaleur du carnage, comme la vase brûlée du Nil, engendra des crimes sous des formes monstrueuses.

LXXXIII. — Un officier russe, s'avançant d'un pas martial sur un monceau de cadavres, sentit son talon saisi, comme si c'eût été par la gueule du serpent dont, grâce à Eve, les dents meurtrières sont ressenties encore par la race humaine. En vain l'officier secoua le pied ; en vain il jura, s'emporta et cria au secours, comme un loup hurle quand il est affamé. — Les dents ne lâchèrent pas prise, pas plus que ne l'eussent fait les serpents subtils d'autrefois.

LXXXIV. — Un musulman mourant, qui avait senti sur lui le pied d'un ennemi, l'avait saisi, et avait mordu le tendon délicat que quelque Muse antique, ou quelque bel esprit moderne a nommé d'après toi, ô

i « Les Russes passent trois mille Turcs au fil de l'épée; seize baïonnettes percent à la fois le Séraskier. » Hist. de la Nouvelle Russie.

2 La ville est emportée ; l'image de la mort et de la destruction se représente de tous côtés; le soldat, furieux, n'écoute pas la voix de ses officiers; il ne respire que le carnage; altéré de sang, tout est indifférent pour lui. » Ibid.

Achille '. Les dents s'y imprimèrent profondément, et ne le quittèrent pas même avec la vie ; car (à moins qu'on n'ait menti) la tête tranchée resta encore fixée à la jambe vivante.

LXXXV. — Quoi qu'il en soit, il est à peu près sûr que l'officier russe fut estropié jusqu'à sa mort, car les dents du Turc serrèrent comme des brochettes 2, et le laissèrent parmi les invalides et les opérés. Le chirurgien du régiment ne put guérir son malade, et fut peut-être plus à blâmer que cette tête de l'opiniâtre ennemi, qui, même séparée du tronc, laissa à peine aller la jambe.

LXXXVI. — Mais un fait est un fait, et c'est le devoir d'un vrai poète d'échapper à la fiction chaque fois qu'il le peut ; car il y a peu d'art à affranchir la poésie, comme la prose, des restrictions de la vérité, à moins que ce ne soit pour obéir aux lois de la diction poétique, et à cet horrible appétit de mensonges dont Satan se sert comme de mouches pour pêcher les âmes à la ligne.

LXXXVII. — La ville est prise, mais non rendue ! — Non! il n'est pas un musulman qui ait mis bas les armes. Le sang peut couler comme les flots du Danube, au pied des murs de la ville ; mais aucun acte, aucun mot des vaincus n'a avoué la crainte de la mort ou du vainqueur. En vain le cri de victoire! est poussé par le Moscovite : — son gémissement répond comme un écho lugubre aux gémissements du dernier ennemi.

LXXXVIII. — La baïonnette perce, et le sabre

i Le tendon d'Achille. a. p.

2 Stewer, broche de fer pour maintenir la viande , dans l'art culinaire. a. p.

tranche; les mourants sont dispersés çà et là, comme au déclin de l'année les feuilles rougies, quand la forêt dépouillée fléchit et gémit sous les coups des ouragans. C'est ainsi que cette ville peuplée est frappée, privée de tout ce qui en faisait l'ornement, et livrée à la solitude ; mais elle tombe avec de vastes et d'imposants débris, telle que les chênes renversés sous le poids de mille hivers.

LXXXIX. — C'est un thème imposant; mais ce n'est pas mon rôle d'être jamais terrible, car le lot de la vie, bigarré comme il est, de bien, de mal, et de pire encore, matière féconde d'une triste gaieté, deviendrait soporifique si on le montrait toujours du même côté. — Bon gré, mal gré, n'en déplaise à mes amis et à mes ennemis, je dessine le monde tel qu'il est.

XC. — Une bonne action au milieu des crimes est tout à fait rafraîchissante l, selon la phrase affectée de ce siècle pharisien et doucereux, partisan des moyens à l'eau sucrée 2 : une bonne action peut donc rafraîchir un peu ces vers, après le feu et l'éclat de la conquête et de ses conséquences, qui enrichissent de si précieux détails la poésie épique.

XCI. — Sur un bastion enlevé aux Turcs, et couvert d'un millier de morts, un groupe de femmes à peine égorgées, qui avaient cru vainement trouver là un reluge, attristait le cœur et faisait frissonner. — Vermeille comme le mois de mai, une jeune fille de dix ans cherchait à cacher son sein palpitant entre ces

* Refreshing. a. p.

2 Nous donnons ici l'équivalent de la phase anglaise, milk-andwaler ways : moyens doux comme le mélange de lait et d'eau. Nous disons en français, par une figure du même genre, des paroles emmiellées ou à l'eau de josc, elc. A. p.

cadavres endormis au sein d'un repos sanglant *...

XGII. — Deux brigands de Cossacques, l'œil en feu et les armes à la main, poursuivaient la jeune fille. Comparé à eux, l'animal le plus féroce, qui erre dans les déserts de la Sibérie, est sensible, et aussi poli qu'un... diamant; l'ours est civilisé, le loup plein de douceur, auprès de ces deux sauvages. Et à qui nous en prendrons-nous ? à leur nature ? ou aux — souverains, qui emploient tous les arts pour instruire leurs sujets dans l'art de détruire?

XGIII. — Leurs sabres brillaient sur cette petite tête, dont les blonds cheveux se hérissaient d'effroi ; son visage était comme plongé au milieu des cadavres. Quand Juan entrevit ce triste spectacle, je ne dirai pas précisément ce qu'il dit, parce que cela pourrait déplaire à des oreilles polies 2; mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur le dos des Cossacques, moyen meilleur pour raisonner avec de pareils drôles.

XCIV. — Il balafra la cuisse de l'un, fendit l'épaule de l'autre, et les força d'aller voir, en hurlant, si quelque chirurgien serait capable de guérir les blessures qu'ils avaient si bien méritées. Leurs cris étaient ceux de la douleur et de la rage déçue, pendant que, devenu plus calme, Juan retirait sa jeune captive du monceau de corps morts qui eût été sa tombe un moment plus tard 3.

i Je sauvai la vie à une fille de dix ans, dont l'innocence et la candeur formaient un contraste bien frappant avec la rage de tout ce qui m'environnait. En arrivant sur le bastion où le combat cessa et où commença le carnage, j'aperçus un groupe de quatre femmes égorgées, entre lesquelles cette enfant, d'une figure charmante, cherchait un asile contre la fureur de deux Kosaks qui étaient sur le point de la massacrer. » Duc de Richelieu.

a Dut never mention hell to ears polite. Pope.

5 « Ce spectacle m'attira bientôt, et je n'hésitai pas, comme on le peut croire, à prendre entre mes bras cette infortunée que les

XCV. — Elle était presque comme eux, glacée du froid de la mort. Une trace de sang sur son visage annonçait de combien peu il s'en était fallu qu'elle ne partageât la destinée de sa famille ; car le même coup qui avait égorgé sa mère avait effleuré son front, en y laissant sa trace de pourpre, comme le dernier lien qui l'unissait à tout ce qui lui fut cher; mais, sans autre blessure d'ailleurs, elle ouvrit ses grands yeux, et regarda Juan d'un air de surprise effarée *.

XGVI. — Us se regardaient attentivement l'un l'autre : dans les yeux de Juan on lisait à la fois la peine, le plaisir, l'espoir et la crainte; sa joie de sauver la jeune fille était balancée par la peur de quelque événement fâcheux pour elle. Dans les yeux de sa protégée, l'expression d'une terreur enfantine et d'une angoisse pénible n'altérait pas cependant la pureté, la candeur et la beauté de son visage, semblable à un vase d'albâtre à travers lequel brille une clarté. —

XCVII. — Au même instant survint John Johnson; je ne l'appellerai pas Jack 2 (ce nom serait vulgaire, froid et trivial dans une grande circonstance comme l'assaut d'une ville) ; John Johnson survint avec plus de cent autres soldats, en s'écriant :

« — Juan, Juan, en avant, mon garçon, de la vigueur, et je parie la valeur de Moscow contre un dollar

barbares voulaient y poursuivre encore; j'eus bien de la peine à me retenir et à ne pas percer ces misérables du sabre que je tenais suspendu sur leur tête : — je me contentai 'cependant de les éloigner, non sans leur prodiguer les coups et les injures qu'ils méritaient. » DUC DE RlCHELIKO.

i « J'eus le plaisir d'apercevoir que ma petite prisonnière n'avait d'autre mal qu'une coupure légère que lui avait faite au visage le même fer qui avait percé sa mère. »

Hist. de la Nouvelle Russie.

2 Jack répond à notre diminutif familier de Jeannot. a. p.

que nous allons gagner le collier de Saint-Georges *. —

XCVIII. — « Le Séraskier est assommé; mais le bastion de pierre résiste, et le vieux pacha s'y tient encore, assis au milieu de quelques centaines de cadavres, fumant paisiblement sa pipe au bruit de son artillerie et de la nôtre. Nos morts, dit-on, sont entassés autour de la batterie ; mais elle tire encore et fait pleuvoir sa mitraille, comme une vigne laisse tomber ses grains de raisin 2.

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