LAMENTATIONS DU TASSE
I, — Que les années sont longues ! quelle épreuve pour le corps débile et pour l'âme fière d'un enfant des muses, de supporter de longues années de calomnie, -de souffrance et d'outrage ; de se voir accusé de folie, -et plongé dans la solitude d'un cachot ! 0 cruelles angoisses d'un cœur que dévore la soif impatiente de la lumière et de l'air pur des cieux ! Porte abhorrée, à jamais fermée sur moi, dont l'ombre hideuse obscurcit les rayons du soleil, et vient tomber sur ma prunelle tremblante avec une sensation de pesanteur et de tristesse ! Le démon de la captivité veille avec un rire moqueur devant ces noirs barreaux qui ne laissent parvenir jusqu'à moi qu'un jour lugubre, et ce pain longtemps amer qu'on daigne accorder au prisonnier délaissé ! Mais enfin, étendu comme une bête féroce dans la cage devenue mon repaire forcé, et qui peut-être sera mon tombeau, je puis nourrir ma sombre mélan-
colie! Voilà le sort fatal qui me mine peu à peu; mais je dois le supporter. Je ne me suis point abaissé jusqu'au désespoir ; j'ai résisté avec courage à mes douleurs; j'ai su me donner des ailes pour m'échapper du cercle étroit de mon cachot, et aller arracher le saint sépulcre aux infidèles. Je me suis transporté avec délices au milieu d'une armée de héros ; inspiré par un sujet religieux, mon génie a plané sur la Palestine; j'ai chanté la guerre sacrée, entreprisa en l'honneur de Dieu, qui guida lui-même les chrétiens, et qui a daigné fortifier du haut des cieux mon corps et mon âme. Pour obtenir de ce Dieu sauveur que les maux que j'endure servissent d'expiation à mes fautes, j'ai employé le temps de ma captivité à célébrer la conquête de Solyme et l'armée pieuse qui alla adorer le Christ sur son tombeau *.
IL — Mais il est terminé cet ouvrage plein de charmes ! Consolation fidèle de mes années de malheur, si j'efface tes derniers vers par mes larmes, qu'on sache que mes chagrins n'ont pu m'en arracher une seule : mais toi, enfant de mon imagination, qui fus toujours à mes côtés me souriant sans cesse, et m'entraînant dans un doux oubli de moi-même, tu me quittes, tous mes plaisirs finissent avec toi ; je pleure, et mon cœur gémit de ce dernier coup porté à un roseau déjà brisé. Que me restera-t-il? Cornaient supporter les douleurs qui me menacent encore? Je l'ignore; mais c'est à l'énergie naturelle de mon âme que je dois demander de nouvelles consolations ; mon âme n'est point abattue, car elle n'a point senti le re-
Canto l'armi pietose, e'I Capitano, Che'l gran Sepolcro libero di Crislo.
Début de la Jérusalem délivrée, a. p.
mords et ne peut le connaître : on veut que je sois insensé; et pourquoi? — OLéonorelne répondras-tu pas? Mon cœur était sans doute en délire quand il osa élever son amour jusqu'à une mortelle placée dans un si haut rang ; mais ma folie n'est point une folie do l'esprit : je reconnus ma témérité, et je ne sens pas moins mon châtiment, pour l'endurer sans faiblesse : tu étais belle et je n'étais point aveugle, voilà le crime qui m'a arraché du milieu des hommes. Mais qu'ils me prodiguent l'outrage et les tourments, mon cœur sait encore multiplier ton image. L'amour heureux s'éteint lui-même dans la jouissance. Les malheureux sont les amants fidèles ; leur destinée est de voir anéantir tous leurs sentiments, excepté un seul, et toutes les passions se confondre dans leur amour, comme des fleuves qui iraient grossir les eaux d'un océan sans fond et sans rivage.
III. — Mais qu'entends-je au-dessus de moi? c'est le cri furieux et prolongé de ceux dont l'esprit et le corps sont également captifs. J'entends le fouet qui les déchire, leurs hurlemens qui redoublent, et leurs blasphèmes à demi articulés. Il est ici des hommes qui, égarés par une frénésie pire que celle des malheureux qu'ils tourmentent, se plaisent à les irriter, obscurcissent encore, par d'inutiles tortures, la faible lumière qui reste à ces esprits épuisés, tant leur tyranmque volonté trouve son plaisir à faire le mal ! Voilà les bourreaux et les victimes avec qui je suis classé ; c'est au milieu de ces cris affreux et d'un tel spectacle que j'ai passé de longes années et que ma vie peut finir! Eh bien qu'elle finisse ! je pourrai alors goûter le repos.
IV. — J'ai été patient, je veux l'être encore ; j'avais oublié la moitié de ce que je voulais oublier ; mais le souvenir se réveille dans mon cœur... Hélas ! que ne
puis-je tout oublier comme on m'oublie moi-même! N'éprouverai-je aucun ressentiment contre ceux qui m'ont donné pour demeure ce vaste réceptacle de tant de douleurs? Ici le rire n'est plus la gaieté, la pensée n'est plus le produit de l'esprit. Les mots ne sont plus une langue ; les hommes eux-mêmes ne sont plus des hommes ; les cris répondent aux menaces, les sanglots aux coups : chacun est torturé dans son enfer séparé ; car nous sommes une foule dans notre solitude, et chacun de nous est isolé par un mur dont l'écho répète les paroles, sans suite, de la folie ; tous peuvent s'entendre ; aucun ne peut comprendre les plaintes de son voisin, excepté un seul, le plus misérable de tous, qui n'était point fait pour être confondu avec eux, ni enchaîné entre des malades et des insensés. N'éprouveraije aucun ressentiment contre ceux qui m'ont placé ici, qui m'ont dégradé dans l'esprit des hommes, qui ont voulu me priver du mien, détruire le bonheur de ma vie au milieu de ma carrière, et calomnier mes pensées comme des choses à fuir et à redouter ? Ne serais-je pas bien aise de leur rendre ces angoisses, et de leur apprendre le cri étouffé de la douleur; de leur faire sentir ce qu'il en coûte pour être calme, et ce froid décourageant qui déjoue notre stoïcisme dans son triomphe?... Non! trop fier pour chercher la vengeance, j'ai pardonné aux princes leurs outrages, et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain! c'est pour toi que j'arrache démon cœur toutes pensées amères : elles ne doivent point rester dans un lieu que tu habites. Ton frère hait... moi, je ne puis haïr : tu ne connais pas la pitié, mais je ne puis cesser d'aimer.
V. — Vois un amour qui ne sait | oint se désespérer, mais qui, ardent encore, est mon plus cher espoir, la meilleure partie de moi-même ; il demeure renfermé
profondément dans mon cœur silencieux ainsi que la foudre au milieu du nuage qui la recèle dans ses tournoyantes vapeurs , comme dans un sombre linceul, jusqu'à ce qu'il crève et laisse échapper le trait brûlant du ciel. C'est ainsi qu'au choc électrique de ton nom ma pensée rapide éclate dans tout mon être ; et, pendant quelques instants, tous les objets voltigent autour de moi tels qu'ils furent jadis... ils s'évanouissent... je redeviens le même.
Cependant mon amour s'accrut sans ambition ; je connaissais ton rang et le mien, et je n'ignorais pas qu'une princesse ne peut être l'amante d'un poète ; mes lèvres, mes soupirs ne trahirent point ma flamme: elle se suffisait à elle-même. Elle était sa propre récompense ; et, si mes yeux la révélèrent, ils furent, hélas ! punis par le silence des tiens. Ai-je jamais hasardé une plainte ? Tu étais pour moi une relique sacrée enfermée dans une châsse de cristal, que j'adorais à une respectueuse distance, et baisant avec humilité la terre d'alentour. Ce n'était pas une princesse que j'adorais en toi ; mais l'amour t'avait revêtue de gloire ; il avait répandu dans tes traits une beauté qui faisait naître la crainte, ou plutôt ce respect religieux qu'inspirerait un habitant du ciel. Dans cette douce sévérité, il y avait quelque chose qui surpassait la douceur elle-même ; je ne sais comment, mais ton génie maîtrisait le mien, mon étoile palissait devant la tienne... Si c'était une présomption que d'aimer ainsi sans dessein, cette triste fatalité m'a coûté cher ; mais je t'aime encore, et sans toi je serais en effet devenu digne de cette cellule qui m'humilie. Le même amour qui m'a chargé de ces chaînes rend plus légers de moitié leurs anneaux ; le poids qui reste est lourd encore, mais l'amour m'a donné la force de le supporter.
Grâce à lui, je tourne vers toi mon cœur, que rien ne peut distraire, et je triomphe des tourments dont une persécution ingénieuse veut m'accabler.
VI. — Pourrait-on s'en étonner ?... Depuis ma naissance mon âme connut l'ivresse de l'amour, qui s'incorporait, se mêlait à tout ce que je voyais sur la terre ; je faisais des idoles de tous les objets inanimés; les fleurs agrestes et solitaires, les rochers où elles s'abritent, devenaient pour moi un paradis. Là je m'étendais sous l'ombrage mobile des arbres, et je passais de longnes heures à rêver, malgré ceux qui m'en faisaient un reproche. Les sages vieillards, en me regardant, balançaient leurs têtes blanchies ; ils disaient que c'était ainsi qu'étaient faits les hommes destinés au malheur ; qu'un enfant si oisif finirait mal , et qu'il lallait le châtier pour toute leçon. Alors ils me frappaient : je ne pleurais pas, mais je les maudissais au fond de mon cœur; et, retournant à ma solitude, je pleurais dès que j'étais seul, pour me livrer ensuite de nouveau à ces visions qui naissent sans sommeil. Avec l'âge, je sentis peu à peu mon âme palpiter par le sentiment confus d'un trouble étranger et d'une peine qui n'était pas sans douceur ; tout mon cœur s'exhalait dans un seul besoin indéfini et vague, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais... Cet objet, c'était toi. Dès ce moment je perdis mon être, qui s'absorba tout entier dans le tien! Le monde disparut... Tu anéantis toute la terre pour moi.
VII. — J'aimais la solitude... mais je ne me doulais point que je passerais je ne sais quel temps de ma vie, sevré de toute communication avec l'espèce humaine, si ce n'est avec des insensés et avec leurs tyrans. Si je leur avais ressemblé, il y a déjà plusieurs années que mon âmo, corrompue comme la leur, m'eût fait
descendre dans la tombe ; mais qui m'a vu dans les convulsions? qui m'a entendu délirer?
Peut-être dans une pareille cellule nous souffrons plus que le matelot qu'un naufrage jette sur une plage déserte. Le monde est devant lui... il est tout entier pour moi dans cet étroit cachot, qui contient à peine deux fois l'espace qu'on accordera à mon cercueil. Le matelot est sûr de périr ; mais il peut lever les yeux et maudire le ciel par son regard... Je ne lèverai point les miens pour lui adresser un tel reproche, quoique la voûte de mon cachot soit comme un nuage entre le ciel et moi.
VIII. — Cependant je sens parfois mon esprit décliner avec la conscience de sa ruine... Je vois des lumières inaccoutumées briller sur les murs de mon cachot; parfois un étrange démon me tourmente par d'importunes idées; je sens ces petites douleurs que méprise l'homme sain et libre, mais cruelles pour l'infortuné qui souffre depuis si longtemps ; j'éprouve la maladie du cœur, l'incommodité d'une étroite prison, et tout ce qui peut abattre l'âme et l'avilir. Je croyais n'avoir que des hommes pour ennemis ; mais des esprits ont pu se liguer avec eux, alors que la terre m'abandonne, et que le ciel m'oublie. Les mauvais génies profitent peut-être du moment où je suis privé de toute défense pour me tenter plus sûrement, et pour triompher de la créature épuisée qu'ils attaquent. Pourquoi mon âme est-elle éprouvée dans cette fournaise comme l'acier dans le feu? serait-ce parce que j'aimai?... Oui, j'aimai une femme qu'on ne peut voir sans l'adorer, à moins d'être au-dessus ou au-dessous d'un mortel.
IX. — Je sentais vivement jadis... Ce temps n'est plus. De dures cicatrices se sont formées sur mes plaies... Autrement j'aurais brisé ma tête contre ces barreaux,
en voyant les rayons du soleil les traverser comme pour insulter à mes malheurs! Ah! si je puis supporter si longtemps tout ce que je viens de dire et tout ce que le langage des hommes ne saurait exprimer, c'est que je ne veux point mourir, et sanctionner par ce suicide l'absurde accusation qui m'a conduit ici... Je ne vc \ point attacher la honte à ma mémoire, et, mettant le sceau à la sentence que mes ennemis ont prononcée contre moi, chercher l'outrageante pitié qu'on accorde au nom d'un insensé ; ce nom sera immortel ; je ferai de ma cellule un temple que les nations à venir visiteront à cause de moi. Et toi, Ferrare, lorsqu'un jour tu ne seras plus la demeure de tes princes, et que tu verras tes foyers déserts et tes palais tomber en ruines, le laurier d'un poëte sera ton unique couronne, et sa prison ta plus grande gloire, alors que les étrangers verront avec surprise la solitude de tes remparts *. Et toi, Léonore ! toi qui avais honte a être aimée par un homme tel que moi, toi qui rougissais d'apprendre que tu inspirais de l'amour à d'autres qu'à des monarques; va, dis à ton frère que mon cœur a résisté à l'épuisement de ma douleur et de ma longue captivité, peutêtre même à un peu de cette folie dont il voudrait me voir atteint; dis-lui que du fond de cet antre, dont l'infection se communique à l'âme, mon cœur t'adore toujours ; et ajoute que, lorsqu'on aura abandonné les palais qui protègent les heures joyeuses de ses banquets, de ses danses et de ses fêtes, cette cellule sera un lieu consacré.
Mais toi, lorsque tout ce qui t'entoure du charme magique de la naissance et de la beauté ne sera plus,
i Voyez le quatrième chant de Cliilde-IIarold, sLophe n xv suivantes. A. p.
tu auras une moitié du laurier qui ombragea ma tombe. Aucune puissance ne saurait séparer nos noms après le trépas, comme aucune ne peut t'arracher de mon cœur pendant la vie. Oui, Léonore! ce sera notre destinée d'être réunis à jamais... mais trop tard !
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