LE SIÈCLE DE FER
Je sais quels ennemis ont entrepris ma perte;
Leurs desseins sont connus, leur trame est découverte;
Mais mon cœur n'en est pas à tel point abattu...
APOLLOX.
Contre tant de grandeur, contre tant de vertu. Tous les monstres d'enfer, unis pour ta défense,
PRE M I i: R E JOURNÉE. 235
\c feroient qu'une Foible et vaine résistance. L'univers, opprimé de ton joug rigoureux, Va goûter, par ta fuite, un destin plus heureux. il est temps de céder à la loi souveraine Que t'imposent les vœux de cette auguste Reine; Il tM temps de céder aux travaux glorieux D'un Roi favorisé de la terre et des cieux. liais ici trop longtemps ce différend m'arrête; \ de plus doux combats cette lice s'apprête, Minus la faire ouvrir, et ployons des lauriers Pour couronner le front de nos fameux guerriers.
Tous ces récita achevés, la course <lc bague commença, en laquelle, après que le Roi eul l'ait admirer l'adresse et la grâce qu'il a en cet exercice . comme en tous les autres, et après plusieurs belles courses de tous les chevaliers, le duc de Guise, les marquis de Soyecourl e1 <le La Vallière demeurèrent à la dispute, dont ce dernier emporta le prix, qui fut une épée d'or enrichie de diamants, avec des boucles de baudrier de valeur, que donna la Heine mère, et dont elle l'honora de sa main.
La nuit vint cependant à la fin des courses, par la justesse qu'on avoit eue à les commencer: et un nombre infini de lumières ayant éclairé tout ce beau lieu, l'on vit entrer dans la même place :
Trente-quatre concertants fort bien vêtus, qui dévoient précéder les Saisons, et faisoient le plus agréable concert du monde.
Pendant que les Saisons se chargeoient des mets délicieux qu'elles dévoient porter, pour servir devant Leurs Majestés la magnifique collation qui étoit préparée, les douze Signes du Zodiaque, et les quatre Saisons, dansèrent dans le rond une des plus belles entrées de ballet (prou eut encore vues.
Le Printemps parut ensuite sur un cheval d'Espagne, représenté par M11' Duparc, qui, avec le sexe et les avantages d'une femme, faisoit voir l'adresse d'un homme. Son habit étoit vert, eu broderie d'argent <'t de fleurs au naturel.
L'Été I»' suivoit, représenté par le sieur Duparc, sur un éléphant couvert d'une riche housse.
L'Automne, aussi avantageusement vêtu, représenté par le sieur de La Thorillière, venoit après, monté sur un chameau.
L'Hiver, représenté par h1 sieur Béjart, suivoit sur un ours.
Leur suite étoit composée de quarante-huit personnes, qui portoient toutes sur leurs têtes de grand bassins pour la collation.
Les douze premiers, couverts de fleurs, portoient, comme des jardiniers, des corbeilles peintes de vert et d'argent, garnies d'un grand nombre de porcelaines, si remplies de confitures et d'autres choses délicieuses de la saison, qu'ils étoient courbés sous cet agréable faix.
Douze autres, comme moissonneurs, vêtus d'habits conformes à cette profession, mais fort riches, portoient des bassins de cette couleur incarnate qu'on remarque au soleil levant, et suivoient l'Été.
Douze, vêtus en vendangeurs, étoient couverts de feuilles de vigne et de grappes de raisin, et portoient dans des paniers feuille -morte, remplis de petits bassins de cette même couleur, divers autres fruits et confitures, à la suite de l'Automne.
Les douze derniers étoient des vieillards gelés , dont les fourrures et la démarche marquoient la froideur et la foiblesse, portant, dans des bassins couverts d'une glace et d'une neige si bien contrefaites qu'on les eût prises pour la chose même, ce qu'ils dévoient contribuer à la collation , et suivoient l'Hiver.
Quatorze concertants de Pan et de Diane précédoient ces deux divinités avec une agréable harmonie de flûtes et de musettes.
Elles venoient ensuite sur une machine fort ingénieuse, en forme d'une petite montagne ou roche ombragée de plusieurs arbres; mais ce qui étoit plus surprenant, c'est qu'on la voyoit portée en l'air, sans que l'artifice qui la faisoit mouvoir se pût découvrir à la vue.
Vingt autres personnes les suivoient, portant des viandes de la ménagerie de Pan et de la chasse de Diane.
Dix-huit pages du Roi, fort richement vêtus , qui dévoient servir les dames à table, faisoient les derniers de cette troupe: laquelle étant rangée, Pan, Diane et les Saisons se présentant devant la Reine, le Printemps lui adressa le premier ces vers :
LE PRINTEMPS, à la Reine.
Entre toutes les fleurs nouvellement écloses
Dont mes jardins sont embellis, Méprisant les jasmins, les œillets et les roses, Pour payer mon tribut, j'ai fait choix de ces lys,
Que, dès vos premiers ans, vous avez tant chéris. Louis les fait briller du couchant à l'aurore. Tout l'univers charmé les respecte el les craint; Mais leur règne esl plus doux et plus puissant encore Quand ils brillent sur votre teint.
l'kté.
Surpris un pou trop promptement, J'apporte à cette fête un léger ornement;
liais, avant que ma saison passe,
Je ferai Taire à vos guerriers, Dans les campagnes de la Thrace,
Une ample moisson de lauriers.
l'ai tomne.
Le Printemps, orgueilleux de la beauté des fleurs
Qui lui tombèrent en partage, Prétend de cette fête avoir tout l'avantage, El nous croit obscurcir par ses vives couleurs; Hais vous vous souviendrez, Princesse sans seconde. De ce fruit précieux qu'a produit ma saison,
Et qui croit dans votre maison, Pour faire quelque jour les délices du monde.1
l'uinkp..
La neige, les glaçons, que j'apporte en ces lieux, Sont des mets les moins précieux:
Mais ils sont des plus nécessaires Dans une fête où mille objets charmants, De leurs œillades meurtrières.
Font naître tant d'embrasements.
ni \\i , h la Reine.
Nos bois, nos rochers, nos montagnes.
Tous nos chasseurs, et mes compagnes, Qui m'ont toujours rendu des honneurs souverains. Depuis que parmi nous ils vous ont vu paroître,
Ne veulent plus me reconnoltre; Et, chargés de présents, viennent avecque moi Vous porter ce tribut pour marque de leur foi. Les habitants légers de cet heureux bocage, De tomber dans mis rets font leur sort le plus doux,
Et n'estiment rien davantage
Que l*heur de périr de vos coups.
Amour, dont vous avez la grâce et le visai:'' .
A le même secret que vous.
1. Allusion au Dauphin, né le l« no\. 1661. ( Vov. tome II, page 251.)
Jeune divinité, ne vous étonnez p;is.
Lorsque nous vous offrons en ce fameux repas
L'élite de nos bergeries;
Si nos troupeaux goûtent en paix
Les herbages do nos prairies, Nous devons ce bonheur à vos divins attraits.
Ces récits achevés , une grande table, en forme de croissant. ronde du côté* où Ton devoit couvrir, et garnie de fleurs de celui où elle étoit creuse, vint à se découvrir.
Trente-six violons, très-bien vêtus, parurent derrière sur un petit théâtre, pendant que messieurs de La Marche et Parfait, père , frère et fils , contrôleurs généraux , sous les noms de l'Abondance, de la Joie, de la Propreté et de la Bonne Chère, la firent couvrir par les Plaisirs , par les Jeux , par les Ris et par les Délices.
Leurs Majestés s'y mirent en cet ordre, qui prévint tous les embarras qui eussent pu naître pour les rangs.
La Reine mère étoit assise au milieu de la table, et avoit à sa main droite :