‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 236 sur 342 · IX» M. I IV IRE · texte numérisé non relu

IX» M. I IV IRE

Quoi0

S G AN A II E LLE , se retournant vers son maître.

Monsieur...

DON JUAN, en le menaçant.

Si...

SGANARELLE

Madame, les conquérants, Alexandre et les autres mondes sont cause de notre départ. Voilà , monsieur, tout ce que je puis dire.1

DONE ELVIRE

Vous plaît-il , Don Juan, nous éclaircir ces beaux mystères?

Madame, à vous dire la vérité...

DONE ELVIRE

Ah ! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de vous voir la confusion que vous avez.* Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi vous

* Var. J'ai pitié de voir la confusion que vous avez. (1694.)

1. On trouvera une imitation de cette scène dans le Chevalier à la mode de Dancourt, acte III, scène iv.

ACÏi: I . SCE NE III 383

souffrez ce que souffre un corps qui es1 séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.1

Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point <[ue je suis toujours dans les mêmes sentiments pour VOUS, et que je brûle de vous rejoindre», puisque enfin il est assuré <pie je ne suis parti que pour vous fuir, non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. 11 m'est venu des scrupules, madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisois. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. J'ai cru que notre mariage n'étoit qu'un adultère déguisé, qu'il nous attireroit quelque disgrâce (Yen haut, et qu'enfin je devois tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez -vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les bras? que par...

1. Elvire a la simplicité do croire que Don Juan est interdit, qu'il no suit que répondre; et elle se croit bien habile en imaginant ce qu'il auroit dû dire pour sa justification. Elle ne le connoît pas encore, et il en sait un peu plus qu'elle : il va le lui prouver. Au lieu de ces faussetés banales dont, suivant elle, il devoit la payer, il va forger un mensonge, je ne dis pas plus adroit, mais cent fois plus odieux , un mensonge où sera réuni tout ce qu'il peut y avoir do plus offensant pour Elvire et de plus injurieux pour la divinité. 11 ne veut point tromper ici ; il ne veut qu'outrager, se moquer de Dieu et des hommes. (Alger.;

DONE EL VI RE

Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connois tout entier; et, pour mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connoissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer; mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.

DON JUAN

Sganarelle , le ciel î

SGANARELLE

Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.*

DON JUAN

Madame...

DONE ELVIRE

Il suffit. Je n'en veux pas ouïr davantage, et je m'accuse même d'en avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte; et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit prendre son parti, ^'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures; non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance.** Je te le dis encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais; et si le ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d'une femme offensée.1

* Dans l'édition cartonnée de 1682, l'interpellation faite par Don Juan à Sganarelle et la réponse de celui-ci sont omises. ** Var. Pour ma vengeance. (1G04.)

1. On remarquera que Molière n'a point pour objet d'attirer l'intérêt sur l'aventure de Done Elvire. 11 s'attache uniquement à mettre en relief le type de Don Juan. Tout concourt à ce but, soit directement, soit par opposition. C'est pourquoi il n'est pas vrai de dire que la pièce est décousue; elle offre

\ < : l l : i, SC EN B IV. 385

Page 1