COMEDIE - BALLET EN THOIS ACTES
15 septembre 1G65
Le 15 septembre 1665, 1 fut représenté à Versailles un impromptu «mêlé d'airs, de symphonies, de voix et de danses,» que Molière avoit intitulé l'Amour Médecin. « Molière, dit M. Bazin, y parai— nii de nouveau dans 1(3 caractère de Sganarelle, cette fois père de famille, malin, entêté et pourtant crédule... » Ce qui donne une véritable importance à ce simple crayon, c'est qu'il commence ré élément la guerre de l'auteur comique contre la médecine et les médecins. Le Médecin volant ne sauroit être en efl'ci considéré comme une attaque sérieuse. Les railleries que contenoit le festin de Pierre venoient de Don Juan, impie en cine comme en tout le reste, et d'un valet qui ne savoit que compromettre les causes qu'il essayoit de défendre. Mais cette fois le coup étoit direct 'in in ci vigoureusement porté. « Toute superstition, tout.' profession, dit Auger, dont les succès se fondent sur la foiblesse et la crédulité dos hommes, est bien plus gravement compromise par l'indiscrétion de ceux qui on vivent
1. t On avoit jusqu'ici, dit M. Tasclioreau dans la nouvelle édition de son Histoire de Moi us fixé cette représentation à la cour au 1G septembre. Le
manuscrit intitule Journal des Bienfaits du /loi la fixe au lô. Le registre de La Grange établit aussi qu'ell ire au 1G, m. us il donneroit à penser qu'elle dut avoir
lieu le 14. » Nous ne demanderions pas mieux que de faire honneur a M. Taschereau de la rectifii ation ; mais nous devons constater que la date du 15 septembre est donnée exactement par tout le monde, par Aimé Martin, par Auger, et par La Grange et Vinot dans l'édition de 1682.
,K, NOTICE PKÉLIJIINAIK E.
que par la sottise de ceux qui en sont dupes ou par la malignité de ceux qui s'en moquent. Quel tort fait à la médecine la ridicule infatuation d'un vieillard qui se croit malade comme Argan ; quel tort lui font les raisonnements et les railleries d'un homme qui se porte bien comme Béralde, si on les compare à cette fameuse scène où quatre médecins consultant à huis clos, parlent de tout excepté de la maladie pour laquelle ils sont appelés , et à cette autre scène où M. Filerin vient gourmander ses confrères qui , au lieu de s'entendre aux dépens des malades, se querellent, et, par leurs dissensions imprudentes, découvrent au peuple la forfanterie de leur art? »
Il paroît certain que dans cette comédie Molière attaqua nonseulement les médecins en général, mais tels médecins déterminés, connus, indiqués par l'imitation de leurs gestes, de leur langage, de leurs habitudes. Guy Patin, médecin lui-même, mais médecin frondeur, écrit à la date du 22 septembre : « On a joué depuis peu à Versailles une comédie des médecins de la cour, où ils ont été traités de ridicules devant le roi, qui en a bien ri. On y met en premier chef les cinq premiers médecins, et, pardessus le marché, notre maître Élie Béda, autrement le sieur Des Fougerais, qui est un grand homme de probité et fort digne de louanges, si l'on croit ce qu'il en voudroit persuader. » A la date du 25 septembre, Guy Patin écrit encore : « On joue présentement à l'hôtel de Bourgogne l'Amour malade. Tout Paris y va en foule pour voir représenter les médecins de la cour, et principalement Esprit et Guénaut, avec des masques faits tout exprès. On y a ajouté Des Fougerais, etc. Ainsi on se moque de ceux qui tuent le monde impunément. » Guy Patin étoit sans doute à l'affût de tout ce qui se faisoit et se disoit à l'égard des médecins, mais il fréquentoit peu le théâtre, et il est clair qu'il ne parle ici que par ouï -dire : il se trompe sur quelques circonstances du fait qu'il raconte; il met six médecins au lieu de cinq, il prend l'hôtel de Bourgogne pour le Palais -Royal; de l'Amour médecin il fait l'Amour malade. On tient aussi pour suspecte son assertion relative aux masques ressemblants qu'il prête aux acteurs, quoique cette circonstance ne puisse être considérée comme absolument impossible.
Mais ce qui ressort clairement de ce témoignage, c'est que la
\oi\ publique désignoil les personnages mis en scène par Molière. Les «cinq premiers médecins» étoienl en effel cinq personnes de (•«■ne profession, ayant chacun le titre de « premier médecin b dan- les maisons royales; el il n'y en avoit réellemenl ni plus ni moins, savoir : pour le roi, Valot; pour la reine-mère, Seguin; pour la reine, Guénaut; pour Monsieur, Esprit; et pour Madame, ïvelin. Des Fougerais n'étant pas de ce nombre et figurant dan- li consultation comique, il s'ensuit que deux dos cinq ont été épargnés, puisque quatre médecins ridicules seulement y prennent part.
Voici, si Ton en croit Gizeron-Rival, quels étoient les véritable- personnages* Boileau auroit composé les noms grecs destinés à couvrir des allusions transparentes. Desfonandrès (autrement dit tueur d'hommes), c'étoit Des Fougerais; Bahis (jappant, aboyant) désignoit Esprit, qui bredouilloit; Macroton étoit le pseudonyme de Guénaut qui parloit avec une extrême lenteur; enfin Tomes l'homme aux incisions, le saigneur) représentoit Daquin. M. Raynaud croit avec raison que Cizeron-Rival trompé pou* ce dernier, qui étoit un partisan de l'antimoine, et, par conséquent, un adversaire de la saignée, et que Tomes figure Valot, alors premier médecin du roi, qui saignoit en effet beaucoup, à commencer par son maître. Daquin d'ailleurs n'étoit encore à cette époque que médecin par quartier.
Quant à M. Filerin, il est communément admis qu'il personnifie la Faculté, qu'il symbolise l'art médical lui-même. On fait venir son nom des mots grecs ceîx&; êpéëeoç, qui veulent dire : ami de la mort. M. Soulié, qui a rencontré, dans ses recherches parmi les actes notariés du temps,1 le nom d'un André Filerin, maître d'armes, -<>roit porté à croire que Molière a plutôt emprunté le nom de son personnage à un artiste apprenant aussi, de son côté, à « tuer son homme par raison démonstrative.»
1 . Les résultats de ces recherches \ tonnent d'être publiés en un volume in-8" (1363). Ils n'ajoutent pas un trait nouveau à la physionomie de Molière; mais ils précisent ou confirment di biographie. Nous les ferons amplement connoître, en
laissant, bien entendu, au patient investigateur à qui on les doil Le mérite de la découverte. Nous aurons dément de tout ce qui pourroit se révéler encore pen.i in1 de la publication que nous avons entreprise, et do {aire en sorte que notre édition, par l'ensemble des renseignements qu'elle présente, porte la date, non du jour où elle a été comnr - du jour ou elle aura pris lin.
Il nous semble que les deux explications sont cherchées à peu près aussi loin l'une que l'autre. Ce qui est certain, c'est que ce type de M. Filerin est plus général, plus impersonnel; et qu'à ce titre seulement il peut lui être permis de trahir si ouvertement les secrets de la profession.
M. Raynaud donne sur les quatre médecins figurant à la consultation comique les renseignements suivants : Des Fougerais, en 1665, devoit être un vieillard d'environ soixante-dix ans, car sa réception au doctorat date de 1621. Il se nommoit Élie Béda, de son véritable nom, auquel, de son autorité privée, il ajouta celui de Des Fougerais. Il comptoit dans sa clientèle les plus grandes familles de l'aristocratie et de la haute magistrature. Né protestant, il se convertit en I6Z18, avec un certain éclat, qui put faire douter de sa sincérité : « Je pense, disoit Guy Patin, que si cet homme croyoit qu'il y eût au monde un plus grand charlatan que lui, il le feroit empoisonner. Il a dans sa poche de la poudre blanche, de la rouge et de la jaune. Il fait rage de promettre: il assure de guérir tout le monde ; que tel et tel ne savent que saigner et purger, mais que lui a de grands secrets. Vénérable et détestable charlatan, s'il en fut jamais: mais il est homme de bien, à ce qu'il dit, et n'a jamais changé de religion que pour faire fortune et mieux avancer ses enfants. »
Esprit, après avoir été l'un des médecins de Richelieu, devint celui de Mazarin et de toute sa famille; lors de la consultation pour le roi en 1658, il se trouvoit attaché à la personne de Monsieur. Ce seroit lui, d'après Guy Patin, qui auroit ouvert l'avis de donner de l'émétique au roi : « Voyez la belle politique de notre siècle ! dit son hargneux confrère. Le médecin du prochain héritier de la couronne et successeur immédiat adhibetur in consilium pro rege et venenatum slibium audet prœscribere. S'il en eût été cru, et que le roi fût mort, son maître eût été roi et lui premier médecin du roi ! Non sic erat in priiicipio : autrefois on n'appeloit jamais chez le roi malade les médecins des princes du sang, pour des raisons poli-tiques très-fortes. Mais aujourd'hui tout est renversé. »
Guénaut étoit assurément le plus célèbre et le plus répandu des médecins de l'époque. La cour et la ville ne juroient que par lui. Devenu successivement premier médecin du prince de Condé,
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puis de la reine, il avoil souvent, dans ^a longue pratique, été appelé à donner des soins soit au roi, soit à presque tous les princes du sang, l a homme de qualité ne pouvoil décemmenl être malade sans l'appeler au moins une lois. \ lui seul, il avoit l'aii les trois quarts de la fortune de l'antimoine; l'antimoine et
lui. C'étoil tout un :
On comptèrent plutôt combien, en un printemps, Guénaul el l'antimoine ont fait mourir de gens?
Il y avoit fait fortune, d'autant mieux qu'il savoit le prix de son temps. Tous les contemporains, qui on ont beaucoup parlé, s'accordent à nous montrer en lui un homme fort âpre au gain. On lui prêtoil là-dessus toutes sortes de bons mots. Ses hautes influences en faisoienl une manière de grand seigneur, qu'il y avoit du courage à attaquer de Iront.
Le premier médecin du roi étoit aussi un personnage important, grand officier de la maison royale, placé sur le même rang que le grand chambellan, ayant titre héréditaire de comte, et exerçant une juridiction sur l'exercice de la médecine et de la pharmacie dans tout le royaume. Valot, qui succéda en 1652 à Vautier dans cette charge de premier médecin, l'avoit payée 30,000 écus au cardinal Mazarin. C'est Valot qui commença le Journal de la sanlê de Louis XIV, édité récemment par M. J.-A. Le Roi 1 862 ) ; on peut le juger en parfaite connoissance de cause d'après ce document, où il a laissé à la postérité toutes les formules, qui lui étoient « inspirées du ciel » pour l'entretien de la santé du monarque; on y admire une étrange variété de compositions pharmaceutiques : purgatifs et cordiaux sont prescrits au hasard et tour à tour. Les saignées sont généreuses : cinq fois dans la petite vérole; neuf fois dans la scarlatine. Tout ce qui étonne, c'est que la santé du roi put résister à de pareilles épreuves. On sait que ce même Valot fut accusé d'avoir causé la mort de Madame Henriette d'Angleterre , en lui administrant à contre-temps uni,' dose d'opium. On fit contre lui, à ce propos, l'épigramme suivante :
roirez-vous, race future, Que la fille du grand Henri Eut, en mourant, môme aventure Que feu son pore et son mari !
Tous trois sont morts par assassin , Ravaillac, Cromwell, médecin:
Henri, d'un coup de baïonnette, Charles finit sur un billot, Et maintenant meurt Henriette Par l'ignorance de Valot.
Plein d'une suffisance bouffonne, courtisan et flatteur à outrance, se mêlant de faire des prédictions comme un astrologue, Valot devoit tenter la comédie et la satire. Il mourut dans la campagne de Flandre, en 1671, et ce fut alors que Daquin, son neveu par alliance, lui succéda.
On a cherché les motifs qui avoient provoqué les attaques de Molière contre la médecine et les médecins. On a prétendu les trouver dans une contestation que Mlle Molière auroit eue avec la femme d'un médecin. On trouve cette anecdote rapportée tout au long dans Élomire hypocondre , où Le Boulanger de Chalussay fait ainsi parler Élomire, c'est-à-dire Molière lui-même :
Mon Amour médecin, cette illustre satire
Qui plut tant à la cour, et qui la fit tant rire,
Ce chef-d'œuvre qui fut le fléau des médecins,
Me fit des ennemis de tous ces assassins ;
Et du depuis leur haine à ma perte obstinée
A toujours conspiré contre ma destinée...
Écoutez. L'un d'entre eux, dont je tiens ma maison,
Sans vouloir m'alléguer prétexte ni raison,
Dit qu'il veut que j'en sorte et me le signifie.
Mais n'en pouvant sortir ainsi sans infamie,
Et d'ailleurs ne voulant m'éloigner du quartier,
Je pare cette insulte, augmentant mon loyer!
Dieu sait si cette dent que mon hôte m'arrache
Excite mon courroux ! Toutefois je le cache ;
Mais quelque temps après que tout fut terminé,
Quand mon bail fut refait, quand nous l'eûmes signé,
Je cherche à me venger, et ma bonne fortune
M'en fait trouver d'abord la rencontre opportune.
Élomire raconte comment sa femme, ayant aperçu un jour celle du médecin, qui étoit venue à la comédie, la fit mettre à la porte par les employés du théâtre; comment le mari, irrité de ce procédé, monta une cabale, et se fit rendre justice :
Car par un dur arrêt, qui fut irrévocable,
On nous ordonna presque une amende honorable.
Je vais, je viens, je cours; mais j'ai beau tempêter, On me ferma la bouche, el loin de m'écouter: «Taises -tous, me dit-on, petit vendeur de baume, ii croyei qu'Esculape esl plus grand dieu que Mome. •> après ce coup de foudre, il fallut tout Bouffrir; Ma Femme en enragea, je faillis d'en mourir; là ce qui fui le pis, pendant ma maladie. Fallut de mes bourreaux souffrir la tyrannie...
Unsi, d'après Le Boulanger de Chalussay, dont le récit a été répété par Grimarest, une querelle entre propriétaire et locataire fut la cause de la guerre que L'auteur comique déclara à la Faculté. Mais personne n'a attaché la moindre importance à cette explication. Il eu esl eu effel une beaucoup meilleure dans le triste spectacle qu'offroil la médecine à cette époque, dans le formalisme étroit et intolérant, la routine aveugle, la fausse érudition, la pédanterie seolastique, la jalousie et l'arrogance des médecins. Molière, d'ailleurs, ne fut pas Fauteur de cette guerre, il n'en fut que le continuateur le plus vigoureux et le plus acharné. Sans remonter jusqu'à Rabelais ni jusqu'à Montaigne , on peut voir VEuphormion de Barclay, la lettre de Cyrano de Bergerac contre les médecins, le Mariage de rien, comédie de Mouilleur) scène i\ . plusieurs passages du Roman comique de Scarron, la lettre de Boursault en tête du Médecin volant, etc. Citons l'épigramme suivante, que recommande au moins sa
brièveté :
Affecter un air pédantesque,
Cracher du grec et du latin, Longue perruque, habit grotesque, De la fourrure et du satin, Tout cela réuni fait presque Ce qu'on appelle un médecin.
Depuis Molière, la médecine n'a plus été attaquée que rarement sUr h- théâtre. Après lui, en effet, on ne peut recommencer la guerre qu'à la condition de faire des chefs-d'œuvre; ce qui mel Tan des modernes Valot presque à l'abri de la raillerie comique. C'esl là un des nombreux el éminents services que Molière a rendus au corps médical.
Fa satire des médecins a'esl pas tout ce qu'il faut signaler dan- ce petil impromptu, o 11 s'ouvre par un-' scène excellente
qui esl le pendant de la non moins excellente scène par laquelle commence le Mariage forer. Les deux scènes, avons-nous dit, renferment tout c:> qu'on peut étaler de foiblesse ou de ridicule, soit qu'on demande des conseils, soit qu'on en donne. M. Bazin a fait remarquer que, dans cette première scène de l'Amour médecin, Molière jette un trait plaisant sur la profession de son père : « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse! » mot devenu proverbial, n'est que la moitié de la leçon comique adressée aux donneurs d'avis; l'autre regarde « monsieur Guillaume, qui vend des tapisseries. »
Le personnage de Sganarelle est digne d'une attention particulière. Lui , qui saisit si bien le travers des gens qui donnent des avis intéressés, il sollicite, comme le Sganarelle du Mariage forcé, des conseils pour ne pas les suivre : c'est-à-dire que d'avance il a excepté dans son âme la seule chose qu'il soit raisonnable de lui conseiller, le mariage de sa fille; et, après qu'il a promis par serment à la pauvre Lucinde de lui accorder tout ce qu'elle pourroit demander, la chose qu'elle demande est précisément celle qu'il refuse. Cependant il aime tendrement sa fille ; il perd la tête de douleur en apprenant qu'elle est malade : mais il s'aime encore plus lui-même; il trouve ridicule de se priver d'une partie de ses biens et des soins d'une enfant chérie en faveur d'un étranger ; et rien ne lui semble « plus tyrannique que cette coutume où l'on veut assujettir les pères. » Étrange préoccupation de l'égoïsme, qui a été bien souvent mise au théâtre depuis Molière, sous toutes les formes de la comédie ou du drame.
L'Amour médecin eut trois représentations à Versailles; puis il fut joué, le 22 septembre, à la ville et eut vingt-six représentations consécutives. Il fut publié au commencement de l'année suivante. « V Amour médecin, comédie, par J.-B. P. Molière. A Paris, chez Pierre Trabouillet, au Palais, dans la salle Dauphine près la porte, à la Fortune. 1666. Avec privilège du roi. » Le privilège porte la date du 30 décembre 1665. 11 est cédé à Pierre Trabouillet, Nicolas Legras et Théodore Girard. L'achevé d'imprimer est du 15 janvier 1666.
Une deuxième édition fut faite deux ans plus tard. L'achevé d'imprimer pour la seconde fois est du 20 novembre 1668: le
frontispice porte la date de 1669. C'est ce texte qui a été inséré dans l'édition de 1673,
Cette pièce figure enfin dans l'édition de i(>82 avec cette mention : « Représentée pour la première lois à Versailles, par ordre du roi, le 15 septembre 1665, el donnée depuis au public, à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal, le K2K2 du même mois do septembre \i\(\'\ par la troupe du roi. »
Non- suivons l'édition princeps et nous donnons les variantes des deux autres éditions.