RÉ COI B T
Et moi, pour vingt bons coups de fouet, je vous assure.1
1. Ce souhait n'est pas d'un homme très-délicat sur le point d'honneur.
Faut-il voir dans rrtte phrase un trait de caractère? ou n'est-ce qu'une
MOLIÈRE
Vous voilà tous bien malades, d'avoir un méchant rôle à jouer! Et que feriez-vous donc si vous étiez en ma place?
MADEMOISELLE BEJART.
Qui, vous? vous n'êtes pas à plaindre; car, ayant fait la pièce, vous n'avez pas peur d'y manquer.
MOLIÈRE
Et n'ai-je à craindre que le manquement de mémoire? Ne comptez-vous pour rien l'inquiétude d'un succès qui ne regarde que moi seul? Et pensez-vous que ce soit une petite affaire, que d'exposer quelque chose de comique devant une assemblée comme celle-ci ; que d'entreprendre de faire rire des personnes qui nous impriment le respect , et ne rient que quand ils veulent? Est-il auteur qui ne doive trembler lorsqu'il en vient à cette épreuve? Et n'est-ce pas à moi de dire que je voudrois en être quitte pour toutes les choses du monde ?
MADEMOISELLE BEJART.
Si cela vous faisoit trembler, vous prendriez mieux vos précautions, et n'auriez pas entrepris en huit jours ce que vous avez fait.
MOLIÈRE
Le moyen de m'en défendre, quand un roi me l'a commandé ?
MADEMOISELLE BEJART.
Le moyen? Une respectueuse excuse fondée sur l'impossibilité de la chose dans le peu de temps qu'on vous donne; et tout autre, en votre place, ménageroit mieux sa réputation, et se seroit bien gardé de se commettre comme
façon de parler? Avec Molière, c'est la première hypothèse qui est toujours la plus vraisemblable.
vous faites. Où en serez- vous, je vous prie, si L'affaire réussit mal: et quel avantage pensez-vous qu'en prendront tous vos ennemis?
\l \ DEMOISELLE DE I» RI B.
En effet, il falloit s'excuser avec respect envers le roi, ou demander du temps davantage.
MOU ÈRE
Mon Dieu! mademoiselle, les rois n'aiment rien tant qu'une prompte obéissance, et ne se plaisent point du tout à trouver des obstacles. Les choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent; et leur en vouloir reculer le divertissement, est en ôter pour eux toute la grâce. Us veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre, et les moins préparés leur sont toujours les plus agréables. Nous ne devons jamais nous regarder dans ce qu'ils désirent de nous, nous ne sommes que pour leur plaire: et, lorsqu'ils nous ordonnent quelque chose, c'est à nous à profiter vite de l'envie où ils sont. Il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent, que de ne s'en acquitter pas assez tôt; et, si l'on a la honte de n'avoir pas bien réussi, on a toujours la gloire d'avoir obéi vite à leurs commandements.1 Mais songeons à répéter, s'il vous plaît.
I. M. Guizol a t'ait remarquer qu'il y a une différence sensible pour le développement du goût et des lettres entre la protection d'un roi et celle d'une Foule de courtisans plus ou moins éclairés: si la protection royale impose dos lois plus sévères, elle assujettit à une contrainte moins habituelle; fîacine, Boilean et Molière, lorsqu'ils avoienl quitté Versailles, pouvoient vivre entre eux, et, délivrés de l'écrasante nécessité de plaire ions les jours à une multitude d'amateurs, ils pouvoient consulter plus librement leur sentiment naturel pour le vrai et le beau. Ces observations sont justes et fines; mais il faut en ajouter une autre à laquelle j'attacherois plus d'importance encore. Louis XIV, en devenanl le protecteur des belles-lettres, apporta un contrepoids à l'influence jusque-là unique de la vie de société. Il représentoit la seule idée qui pût alors donner un but élevé à l'activité purement littéraire:
MADEMOISELLE BEJART.
Comment prétendez-vous que nous fassions, si nous ne savons pas nos rôles?
MOLIÈRE
Vous les saurez, vous dis-je; et, quand même vous ne les sauriez pas tout à fait, pouvez-vous pas y suppléer de votre esprit, puisque c'est de la prose, et que vous savez votre sujet?