CLÉANTE
On dit que le dessein en est assez nouveau; Enfin l'on y travaille, el j'en Bais bien le titre; El l'on doit Bnemenl dessus certain chapitre...
M MARQUIS
Hé, mon bien! nostre ami, ne te tourmente point; Bien hupé qui pourra l'attraper sur ce point.
La première comédie jouée en réponse à l'Impromptu esl eelle dont dous extrayons ces vers : l'Impromptu de l'hôtel de
Condé, par Montfleury fils. La seconde, qui est annoncée par le Personnage de Géante, c'est la Vengeance des Marquis, de Villiers, où, pour répondre sans doute à quelques traits du rôle de Mlle Molière, indiquant chez son mari une confiance trop présomptueuse, on se proposoit de railler finement Molière sur certain chapitre auquel font justement allusion les vers qu'Arnolphe répond à Chrysalde, et que le marquis emprunte à l'École dès Femmes.
V Impromptu de l'hôtel de Condé, œuvre d'Antoine - Jacob Montfleury, fils du comédien parodié dans l'Impromptu de Versailles, fut probablement joué pour la première fois à l'hôtel de Condé, d'où lui est venu le titre que l'auteur opposa à celui de Molière. Tandis que le grand Condé eut pour Molière une estime et une amitié constantes, son fils, M. le duc d'Enghien, semble avoir été au moins impartial entre Molière et ses détracteurs. C'étoit à ce prince que Boursault avoit dédié son Portrait du Peintre, et, dans sa dédicace, il s'autorisoit hautement de son approbation et de sa faveur.1 Nous avons déjà dit que la pièce de Montfleury est d'une grande nullité : on n'y rencontre que la caricature du jeu de Molière dans le tragique, caricature qu'on s'accorde à regarder comme assez exacte. «Je trouvois Élomire, dit un contemporain,2 un comique admirable, soit qu'il prêchât une Agnès, soit qu'il me montrât les chagrins pathétiques d'un. misanthrope, ou que naïvement il contrefît le malade d'imagination; mais je le trouvois ridicule et je le sifflois lorsqu'il vouloit faire l'Auguste dans Cinna. »
Toutes les autres critiques sont puériles. Montfleury prétend que l'Impromptu de Versailles est un impromptu de trois ans. confondant sans doute les scènes d'imitation qui pouvoient en effet n'être pas nouvelles, et la réplique au Portrait du Peintre qui étoit, à coup sûr, toute récente. Puis reviennent toujours les mêmes accusations de larcin, de plagiat. Citons seulement encore ces quelques vers; la marchande Alis demande au marquis ridicule de quel auteur il veut avoir les œuvres :
1. D'autre part, nous lisons sur le registre de La Grange : « Le mardi, 11 déc. 1663, la troupe fut mandée et joua à l'hôtel de Condé , au mariage de son A. S. UV le Duc , la Critique de l'École (les Femmes et l'Impromptu de Versailles. »
■2 l e Noble, l'Esprit d'Ésope. On se reportera à la page cxv de notre I" volume.
De qui? belle demande!
De Molière i morbleu! de Molière, de lui, De lui, df cet auteur burlesque d'aujourd'hui, De ce daubeur de mœurs, qui , sans aucun scrupule , Fait UD DOltrail naïf de chaque ridicule:
De ce fléau des cocus, de ce bouffon du temps, De ce héros «le farce acharné sur les gens; Dont pour peindre les mœurs la veine es1 si Bavante Qu'il paroil toul semblable à ceux qu'il représente.
Décidément toul cela étdït trop anodin, <i L'hôtel de Bourgogne avoil besoin de trouver quelque chose de plus piquant; ce fut de Villiers qui s,- chargea de l'affaire. De Villiers a la gloire gloire assurémenl peu em iable d'avoir dépassé en acharnement tous les détracteurs de Molière. Il vint, le premier d'abord, avec la Zélinde, qui n'eut d'autre tort que de ne pouvoir être jouée. La Vengeance des Marquis l'ut jugée digne de la représentation : elle vaut moins encore littérairement que Z(;li>!<l(> ; mais la haine avoit augmenté, el il lui falloit, pour se satisfaire, des attaques plus brutales. L'intention de la pièce, que Montfleury fils laissoit entendre tout à l'heure, étoit de porter la raillerie sur certain chapitre qui n'intéressoit plus ni le poëte ni le comédien, mais le mari. De Villiers fait des allusions très-saisissables à ce châtiment que M11, Molière croyoit justement réservé aux manières brusques des maris. Il range ouvertement Molière parmi les Sganarelles non imaginaires. En doit-on conclure que les torts d'Armande Béjart envers son époux, ignorés de celui-ci , étoientdéjà de notoriété publique? Ce seroit accorder à des railleries qui peuvent atteindre si aisément tout mari, et particulièrement tout mari comédien, une importance qu'elles ne méritent pas d'avoir. Vrai ou faux, fondé ou non fond»'', le quolibet se présentoit de lui-même : l'envie et la rage de comédiens battus, discrédités et bafoués devoienl y avoir recours; s'ils avoient osé, ils auroient sans doute dit pis encore. V sait-on pas jusqu'où est allé plus tard le libelle de la Fameuse Comédienne?
Le reste de la pièce de de Villiers se compose de sollicitation- à toutes les rancunes : à la rancune (les marquis, d'abord; il s'efforce de leur persuader qu'ils sont offensés, et que .Molière outrage en eux la noblesse et la majesté souveraine; à la rancune des dévots; il rappelle à ceux qui prêtent à Molière leur esprit ou
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leur appui , qu'il en est, parmi eux, «qui sonl obligés d'être aussi
scrupuleux qu'aucune autre personne;» c'étoit, fort mystérieusement, il est vrai, faire au roi un reproche de sa complaisance : n'oublions pas que les insinuations qui paroissent les plus obscures aujourd'hui, étoient certainement, dans ce moment-là, comprises à demi-mot.
Toute cette peine, hélas! fut perdue ; toutes ces perfidies qui sembloient combinées pour pousser au moins Molière à quelque éclat, n'aboutirent point. Molière ne daigna plus répondre qu'en produisant de nouveaux chefs-d'œuvre, ce qui étoit bien, comme il l'avoit dit lui-même, la plus cruelle réplique qu'il pût faire à ses ennemis.
Cette guerre avoit donné naissance, dans l'espace de moins de six mois, à six comédies jouées sur le théâtre, en comptant les Amours de Calotin, de Chevalier, pièce indécise, par laquelle le théâtre du Marais semble avoir voulu simplement faire acte de présence dans la lutte engagée, sans s'y compromettre. La polémique continua en dehors du théâtre par « le Panégyrique de l'École des Femmes, ou conversation comique sur les œuvres de M. de Molière; » par « la Guerre comique, ou la défense de V École des Femmes, » du sieur Delacroix; par la Lettre sur les affaires du théâtre : productions auxquelles il suffira de donner place dans la bibliographie. Nous avons parlé ailleurs des tentatives de vengeance extra-littéraires où se porta, après le duc de La Feuillade,' le comédien Montfleury, et de l'éclatant échec qu'il subit à son tour.
Molière eut pour lui, dans cette lutte, le public d'abord; Boileau, qui n'avoit encore rien publié, mais qui jouissoit déjà d'une autorité considérable; puis Louis XIV, qui ne laissa pas fléchir sa ferme protection. Louis XIV ayant créé, en cette année 1663, des pensions pour un certain nombre d'hommes de lettres, y fit comprendre Molière, « excellent poète comique, » pour mille livres.
La singulière répartition des sommes, les notes qui accompagnent chaque nom, font de cette liste un curieux document de l'histoire littéraire; il est intéressant de voir la place qu'occupe chaque auteur et particulièrement Molière vis-à-vis des autres célébrités contemporaines. Nous reproduisons ici cette liste d'après M. Taschereau :
i \u >icu! de La Chambre, médecin ordinaire du roi, excellent homme pour la physique el pour la connoissance dos passions et des sens, dont il a fait divers ouvrages fort estimés, une pension de deux mille livres.
i Au sieur Conrart, lequel, sans connoissance d'aucune autre
langue que sa maternelle, est admirable pour juger de toutes les
productions de l'esprit, une pension de quinze cents livres.
a \u sj(. m- Le Clerc, excellent poète françois, six cents livres.
\u sieur Pierre Corneille, premier poëte dramatique du
moud.1, deux mille livres.
\u sieur Desmarets, le plus fertile auteur et doué de la plus belle imagination qui ait jamais été, douze cents livres.
« Au sieur Ménage, excellent pour la critique des pièces, deux mille livres.
\ , sieur abbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur et élégant, mille livres.
\u sieur Boyer, excellent poëte françois, huit cents livres. « Au sieur Corneille jeune, bon poëte françois et dramatique, mille livres.
« Au sieur Molière, excellent poëte comique, mille livres. « Au sieur Benserade, poëte françois fort agréable, quinze cents livres.
«Au sieur Lecointre de l'Oratoire, habile pour l'histoire, quinze cents livres.
«Au sieur Godefroi, historiographe du roi, trois mille six cents livres.
«< Au sieur Huet de Caen, grand personnage qui a traduit Origene, quinze cents livres.
« Au sieur Charpentier, poëte et orateur françois, douze cents livres.
« Au sieur abbé Cottin, idem, douze cents livres. \n sieur Sorbière, savant ès-lettres humaines, mille livres. lu sieur Dauvrier, idem, trois mille livres. \u sieur Ogier, consommé dans la théologie et les belleslettre^, quinze cents li\ r s.
\n sieur Vallier, professant parfaitement la langue arabe, six cents li\ r
\n sieur abbé Le Vayer, savant ès-belles-lettres, mille livres. m 9
« Au sieur Le Laboureur, habile pour L'histoire, douze cents livres.
« Au sieur de Sainte-Marthe, idem, douze cents livres.
« Au sieur Du Perrier, poëte latin, huit cents livres.
« Au sieur Fléchier, poëte françois et latin, huit cents livres.
« Aux sieurs de Valois frères , qui écrivent l'histoire en latin , deux mille quatre cents livres.
« Au sieur Mauri, poëte latin, six cents livres.
« Au sieur Racine, poëte françois, huit cents livres.
« Au sieur abbé de Bourzeis, consommé dans la théologie positive scolastique, dans l'histoire, les lettres humaines et les langues orientales, trois mille livres.
« Au sieur Chapelain, le plus grand poëte françois qui ait jamais été et du plus solide jugement, trois mille livres.
« Au sieur abbé Cassagne, poëte, orateur et savant en théologie, quinze cents livres.
«Au sieur Perrault, habile en poésie et en belles-lettres, quinze cents livres.
« Au sieur Mézeray, historiographe, quatre mille livres.1 »
L'inscription de Molière sur cette liste étoit en ce moment plus qu'un acte de munificence; c'étoit un nouveau témoignage de la faveur souveraine qui s'étendoit sur lui et le couvroit. Molière adressa au roi un remerciement en vers d'un tour trèsvif et très -heureux, qui, une fois de plus, prouve combien le poëte comique sentoit son esprit à l'aise vis-à-vis du monarque.
Nous plaçons ici ce remerciement qui, dans l'édition de 1682, est placé à la suite de la Critique de l'École des Femmes.
1. Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire et à la littérature , par M. D. L. P. (M. de La Place) , 1785, t. 1er, p. 198 et suiv. Les Mélanges publiés par la Société des Bibliophiles françois (année 1826) donnent aussi des listes de pensions , mais à partir de 1664 seulement.