‹ Œuvres compláetes de MoliáereChapitre 81 sur 342 · REMERCIEMENT · texte numérisé non relu

REMERCIEMENT

Que le rabat soit des plus grands volumes, Et le pourpoint des plus petits. Mais surtout je vous recommande Le manteau, d'un ruban sur le dos retroussé;

La galanterie en est grande,

Et parmi les marquis cle la plus haute bande

C'est pour être placé.

Avec vos brillantes bardes,

Et votre ajustement,

Faites tout le trajet de la salle des gardes ;

Et, vous peignant galamment, Portez de tous côtés vos regards brusquement; Et ceux que vous pourrez connoître,

Ne manquez pas, d'un haut ton, De les saluer par leur nom , De quelque rang qu'ils puissent être, Cette familiarité Donne, à quiconque en use, un air de qualité. Grattez du peigne à la porte 1

De la chambre du roi; Ou si, comme je prévoi, La presse s'y trouve forte, Montrez de loin votre chapeau, Ou montez sur quelque chose Pour faire voir votre museau; Et criez sans aucune pause , D'un ton rien moins que naturel :

1. Le baron de la Grasse, héros d'une comédie de R. Poisson, qui porte ce titre, raconte qu'étant allé au Louvre, il avoit frappé à la porte du roi pour se faire ouvrir. L'huissier lui dit:

Apprenez , monsieur de Pézénas , Qu'on gratte à cette porte, et qu'où n'y heurte pas.

Al ROI. 133

Monsieur L'huissier, pour le marquis un tel. — Jetez -vous dans la foule, et tranchez du notable; Coudoyez un chacun, point du tout de quartier; Pressez, poussez, laites le diable Pour nous mettre le premier; El quand même l'huissier, \ vos désirs inexorable, Nous trouveroit en face un marquis ropoussable, No démordez point pour cela, Tenez toujours ferme là; \ déboucher la porte il iroit trop du vôtre;

Faites qu'aucun n'y puisse pénétrer, Et qu'on soit obligé de vous laisser entrer

Pour faire entrer quelque antre.

Quand vous serez entré , ne vous relâchez pas ; ' Pour assiéger la chaise il faut d'autres combats ; Tâchez d'en être des plus proches En y gagnant le terrain pas à pas; Et si des assiégeants le prévenant amas En bouche toutes les approches, Prenez le parti doucement D'attendre le prince au passage; 11 connoîtra votre visage, Malgré votre déguisement; Et lors, sans tarder davantage, Faites -lui votre compliment.

Vous pourriez aisément l'étendre, Et parler des transports qu'en vous font éclater Les surprenants bienfaits que, sans les mériter,

t. Molière, dans tout le coure de la pièce, s'adressant à sa Muse, le masculin entre est une inadvertance ; à moins toutefois que l'auteur, voyant déjà cette Muse en marquis, ne croie devoir lui parler en conséquence. (Adger.

134 K KM Ë RC1 E M EN!

Sa libérale main sur vous daigne répandre, Et des nouveaux eiïorts où s'en va vous porter L'excès de cet honneur où vous n'osiez prétendre;

Lui dire comme vos désirs Sont, après ses bontés qui n'ont point de pareilles, D'employer à sa gloire, ainsi qu'à ses plaisirs, Tout votre art et toutes vos veilles ; Et là -dessus lui promettre merveilles.

Sur ce chapitre on n'est jamais à sec. Les Muses sont de grandes prometteuses; Et, comme vos sœurs les causeuses, Vous ne manquerez pas, sans doute, par le bec. Mais les grands princes n'aiment guères Que les compliments qui sont courts ; Et le nôtre surtout a bien d'autres affaires

Que d'écouter tous vos discours.

La louange et l'encens n'est pas ce qui le touche : Dès que vous ouvrirez la bouche Pour lui parler de grâce et de bienfait, Il comprendra d'abord ce que vous voudrez dire ;

Et, se mettant doucement à sourire D'un air qui sur les cœurs fait un charmant effet, Il passera comme un trait;1

1. « Dès ses plus jeunes ans, le roi étoit sérieux, grave et fort aimable. Sa grandeur, jointe à ses grandes qualités, imprimoit le respect dans l'âme de ceux qui l'approchoient. Il parloit peu, et bien. Ses paroles avoient une grande force pour inspirer dans les cœurs et l'amour et la 'crainte, selon qu'elles étoient ou douces ou sévères.» — Il avoit un air de politesse et de galanterie qu'il a su toujours conserver, et qu'il a su si bien allier avec la décence et la majesté, qu'on peut dire qu'il étoit fait pour elles, et qu'au milieu des autres hommes, sa taille, son port, ses grâces, sa beauté, le son de sa voix, et la grande mine qui succéda à la beauté, l'adresse, la grâce

'/. Mémoires de madame dr Motteville, tomo IV, page 519.

Al KOI. 135

Va cela vous doit suffire :

Voilà votre compliment fait.1

naturelle de toute sa personne, le liront distinguer jusqu'à la mort." — Le roi pensoit juste, s'exprimoil noblement; ses réponses les humus préparées

renfermoienl en pou ûc mots tout ce qu'il y avoit de mieux h dire selon les temps, les choses, et les personnes. S'il falloit badiner, s'il faisoitdes plaisanteries, s'il daignoil l'aire un conte, c'étoil avec des grâces infinies, un tour noble et fin que l'on n'a vu qu'à lui.6 — Une chose qu'il faisoit en maître, • de refuser ce qu'il avoit résolu de ne pas accorder : ses manières étoient si insinuantes et si affables, qu'il gagnoit les cœurs de ceux qu'il refusoit.c — AI. de pomponne nous disoit, avec admiration et une espèce de ravissement, qu'il étoit impossible d'imaginer la grandeur, la pénétration, et les lumières de son esprit , et avec quelle justesse il disoit les elioses, avec quelle douceur charmante dans ses yeux et quel agrément dans toute sa personne, quand il se défaisoil de la majesté, et de cette mine haute et fière dont il se

ih dans le public Il n'y a personne au monde qui fasse mieux les

choses que le roi, ni qui possède si excellemment l'art de donner de bonne ' ■ C'est uni1 chose piquante que de rapprocher ces divers portraits de Louis \|\ de celui que trace ici Molière. Tous ces portraits représentent le i"i à la même époque. Ainsi, la louange de Molière n'était point exagérée, et la reconnoissance ne lui inspiroit pas un autre langage que celui de ses contemporains. (Aimk Martin.

1. Ici se termine la suite des pièces qui se rattachent à l'Ecole des Femmes. Molière et sa comédie sortoient victorieux de ces assauts réitérés. / / oie des Femmes prit une grande place dans le répertoire de la troupe. . en effet, une dis pièces que, en dehors des nouveautés, nous voyons h' pins souvent inscrites sur le registre de La Grange, jouées le plus souvent dans les visiles. Elle est aussi une de celles qui sont restées les plus jeunes et les plus vivantes. De notre temps surtout, la hardiesse et la passion qui respirent dans cette œuvre saisissent des esprits qui d'autre part sont moins sensibles aux reproches didactiques qu'on lui faisoit autrefois. Le grand romancier Honoré de Balzac professoit pour V Ecole des Femmes une admiration particulière. Elle ne manque jamais, lorsqu'elle trouve d'habiles interprètes, de produire une profonde impression sur le public

a. Mémoires du duc dp Saint-Simon, tome [•», page 1 1. frt de madame d<- Caylus, page 130.

puent» (!'■ lettre» originale» d'Elisabeth de Bavière, tome Ier, page "79. d. Mémoires d<- l'abbé Arnauld, troisième partie, pages 101 et 121.

Ferd Delannoy se

il yu:

COMÉDIE - BALLET EN TROIS ACTES 2(.) janvier 10(34

Molière c'eut pas seulement à rendre grâces au roi pour la pension de mille livres qui lui avoit été accordée à titre d'excellent poëte comique. On sait qu'il reçut des témoignages plus éclatants de la protection souveraine. De plus, ce qu'il méditoit dans son esprit alloit lui rendre cette protection bien autrement indispensable. Il devoit donc redoubler de zèle pour plaire au jeune monarque, et il se fit en effet le maître des cérémonies comiques de Louh \I\ .

Louis XIV, âgé alors de vingt-six ans, amoureux des fêtes et des plaisirs, ne dédaignoit pas de déployer les grâces de sa personne majestueuse et élégante dans des ballets où figuroit l'élite des courtisans mêlée à l'élite des danseurs de profession. Molière avoit donné dans les Fâcheux le modèle d'un genre de comédie où la danse est liée à l'action, où les entrées de ballet prennent place parmi les scènes de la pièce, et où une fiction suivie, des incidents, des caractères rompent la monotonie habituelle des divertissements chorégraphiques. Le roi demanda à Molière une nouvelle composition de ce genre et annonça l'intention de figurer lui-même dans le ballet. ('/«'M pour satisfaire ce désir du roi que Molière fit la comédie-ballet du Mariage forcé, qui fut représentée la première loi- an Louvre, le 29 janvier 1664. On lit sur |r registre de La Grange: «Mardi 29% commencé au Louvre • levant le roi. dans l'appartement de la reine mère, le Mariage

140 NOTICE PRÉ LIM I NAIRE.

force, comédie -ballet. » Louis XIV y parut en personne sous le costume d'un Égyptien.

Molière y applique encore une fois l'idée satirique qu'il suivoit depuis l'École des Maris ; il y raille l'inégalité d'âge dans le mariage et la vieillesse sensuelle convoitant la beauté jeune qu'elle espère en vain s'assujettir. Mais la punition de Sganarelle lui vient cette fois directement de la fille qu'il veut prendre et qui est une coquette effrontée et perverse. Sganarelle , ayant dépassé la cinquantaine , rechigné et enlaidi, jette les yeux, non plus sur une Isabelle ou une Agnès, mais sur la galante Célimène. Ce qui peut lui arriver de pis, c'est que son projet réussisse.

Molière demande les éléments de sa pièce à l'auteur qui sembloit le moins fait pour contribuer aux fêtes du grand roi, à maître François Rabelais de facétieuse mémoire. Qui n'a lu ce fameux troisième livre où Panurge interroge le ciel et la terre afin de savoir s'il se doit marier, et si, étant marié, il évitera « la disgrâce dont on ne plaint personne? » Molière, pour composer sa petite pièce, a dérobé quelques incidents de cette folle enquête, en tempérant, bien entendu, le comique de Rabelais, et en restant fidèle à l'esprit d'observation dont la fantaisie sans frein de son devancier franchit presque toujours les limites. Sganarelle, pris d'inquiétude comme Panurge, consulte aussi amis, docteurs, sorciers, pour affermir sa résolution. Il commence par solliciter un conseil de son compère Géronimo. Le bon Pantagruel, questionné en pareil cas par son favori Panurge, se borne à répondre : « Mariez-vous donc , » ou « Point donc ne vous mariez, » comme un écho, selon que Panurge lui allègue des raisons pour ou contre. Voici un fragment de ce passage dont on retrouvera quelques traits dans la scène du Mariage forcé :

«Pantagruel rien ne replicquant, Panurge continua et dist avec ung profond souspir: « Seigneur, vous avez ma délibération « entendue, qui est me marier : je vous supplye, par l'amour que « si long temps m'avez porté, dictez m'en vostre advis. — Puys, « respondist Pantagruel , qu'une foys en avez jecté le dé , et ainsi « l'avez décrété et prins en ferme délibération , plus parler n'en « fault: reste seullement la mettre à exécution. — Voyre mais, « dist Panurge , je ne la vouldroys exécuter sans vostre conseil et «bon advis. — J'en suis, respondist Pantagruel, d'advis et le

■ nous conseille. — Mais, disl Panurge, si vous congnoissiez que mon meilleur feusl demeurer tel que je suis, sans entreprendre cas de nouvelleté, j'aymorois mieux ne me marier point. — Poinl doncques ne vous mariez, rcspondisl Pantagruel. — Voyre « mais, dit Panurge, vouldriez vous qu'ainsi seule! je demeurasse toute ma vie, sans compaignie conjugale? Vous sçavez qu'il esl escript : Veh soli. L'homme seul n'ha jamais tel soûlas qu'on veoid (Mitre gens marie/. — Mariez vous doncq, de par Dieu, respondisl Pantagruel. — Mais si, dist Panurge, ma femme me faisoit coqu, comme vous sçavez qu'il en est grande année, ce seroil assez pour me l'aire trespasser hors les gondz de patience. .ru\me bien les coquz el me semblenl gens de bien , et les hante voluntiers; mais, peur mourir, je ne le vouldroys estre. C'est ung poincl qui trop me poingt. — Point doncques ne vous

mariez, respondisl Pantagruel — Voyre mais, dist Panurge,

je n'auroys jamais âultrement filz ne filles légitimes, esquelz j'eusse espoir mon nom et armes perpétuer; esquelz je puisse laisser mes héritaiges et acquetz (j'en feray de beaulx ung de (.ces matin-, n'en doubtez, et d'abundant seray grand retireur «de rentes); avec lesquelz je me puisse esbauldir, quand d'ailleurs seroys meshaigné, comme je voy journellement vostre « tant bening et débonnaire père faire avec vous, et font tous «gens de bien en leur serrai! et privé. Car marié non estant, « estant par accident fasché, en lieu de me consoler, advis m'est a (pie de mon mal riez. — Mariez vous doncques, de par Dieu, respondist Pantagruel. — Vostre conseil, dist Panurge, soubz «correction, semble à la chanson de Ricochet; ce ne sont que sarcasmes, mocqueries et redictes contradictoires. Les unes destruisenl les aultres. Je ne sçay esquelles me tenir. — Aussi, respondisl Pantagruel , en vos propositions tant y ha de si et de a mais, (pie je n'y sçauroys rien fonder ne rien résouldre. N'estes us asseuré de vostre vouloir? Le poinct principal y gist: tout « le peste esl fortuit et dépendanl des fatales dispositions du ciel. i- voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste ren- < contre, qu'en leur mariaige semble reluire quelque idée et a représentation des joyes de paradiz. Vultres y sont tant malheureux . que les diables qui tentent les hermites par les désertz M*- Thébaïd ■ el Montserrat, ne le sont dadvantaige. 11 s'y cou-

(. vient mettre à rudventure, les yeulx bandez, baissant la teste,

«baisant la terre, et se recommandant à Dieu au demeurant, « puysqu'une foys Ton s'y veult mettre. Aultre asseurance ne vous « en sçauroys je donner. »

Cette consultation et ces répliques étoient dans les traditions de la facétie antérieurement à Rabelais. Rabelais imitoit Pogge et Raulin. Ce dernier, prédicateur populaire de la fin du xve siècle, avoit déjà raconté les réponses du curé à la veuve qui demande si elle doit épouser son valet :

« Une certaine veuve, désirant se remarier, vint consulter son curé. Elle lui exposa comment elle étoit restée sans appui, et comment elle avoit un valet fort habile dans la profession du défunt. « Eh bien ! lui dit le curé , prenez votre valet. — Mais , « ajouta la veuve, si je le prends, il deviendra mon maître. — Ne «le prenez donc pas, répondit le curé. — Hélas! repartit la « veuve, comment pourrai-je, sans mari, soutenir le poids de ma « maison? — Il faut donc prendre votre valet, dit encore le curé. « — C'est bien aussi mon intention, dit la veuve; mais s'il étoit « méchant, et ne cherchoit que ma ruine? — Ne le prenez donc « pas, » dit le curé qui se plioit toujours à son avis. Cependant, comme il s'aperçut qu'elle ne demandoit qu'une bonne raison pour se marier, il lui dit d'écouter les cloches et de suivre leur conseil. Or, les cloches venant à sonner, la veuve s'écria qu'elles disoient clairement: Prends ton valet, prends ton valet. Elle le prit, et devint servante, de maîtresse qu'elle étoit. Alors, maudissant l'heure de son mariage , elle court se plaindre à son curé. « Il y « a quelque méprise, dit celui-ci; sans doute vous n'aurez pas bien « compris les cloches : elles vont sonner, écoutons. » La mariée prêta l'oreille; mais quelle fut sa surprise! cette fois, les cloches disoient distinctement: Ne le prends pas, ne le prends pas.1 »

Le caractère du solliciteur de conseils, ne cherchant qu'à obtenir une approbation, est exprimé avec moins d'agrément peut-être, mais avec plus de vérité comique dans la scène de Molière. Sganarelle , lorsqu'il fait jurer à son compère Géronimo de lui parler avec franchise, a déjà donné sa parole et -conclu l'affaire; et quand ce dernier approuve ironiquement la sottise

1. Opus sennonum de Adventu, Paris 1519, serm. m, De viduitate.

NOTICE PRÉ Ll M I N A I RE. J43

qu'il n'est plus temps d'empêcher, l'autre est enchanté, le remercie sérieusement de ses bons avis et promet de les suivre avec docilité. » On ne peut guère lire la scène entre Sganarelle et

Géronimo, dit iuger, sans penser à une autre scène de Molière qui est un autre chef-d'œuvre, celle où un autre Sganarelle, consultant ses parents et ses amis au sujet de sa fille, ne reçoit d'eux que îles avis intéressés. On peut dire que, dans la vaste galerie où Molière a peint les folies humaines, la scène du Mariage forcé et celle de V Amour médecin sont deux pendants admirables, où se trouve retracée l'histoire entière des demandeurs et des donneurs de conseils. »

Des deux philosophes Pancrace et Marphurius, que Sganarelle interroge ensuite, l'un est le pédant bavard de la farce italienne et françoise, qui ne laisse point à ses interlocuteurs le temps de placer un mot. Molière l'avoit mis en scène deux fois déjà, dans la Jalousie du Barbouillé et dans le Dépit amoureux. On a remarqué qu'il semble cette fois adresser plus particulièrement les coups de sa raillerie à l'aristotélisme, à ses formules puériles et à son esprit d'exclusion et d'intolérance. 11 est certain qu'une scène comme celle de Pancrace et de Sganarelle avoit alors plus de sel qu'elle ne peut en offrir à des spectateurs d'aujourd'hui. L'Université cherchoit par tous les moyens à empêcher l'invasion des nouvelles doctrines. Elle étoit occupée sans cesse à obtenir des arrêts du parlement contre les idées philosophiques de Descartes qui ébranloient l'ancien édifice scolastique, contre l'antimoine, et contre la découverte de la circulation du sang qui ruinoit le galénisme. En 1624, un arrêt du parlement avoit interdit la soutenance publique de thèses contraires à Aristote.1 L'Université n'eût pas demandé mieux que de ranimer ces décrets de la cour et de leur rendre une efficacité que le Grand Conseil ne leur laissoit

1. Il ne sera pas inutile, dit d'Alembeit dans sa note 27 sur l'Elo/jede Despréaux, de rappeler ici le trait principal de cet arrêt.

« Arrêt contre Villon, Bitault et De Claves, accusés d'avoir composé et publie des thèses contre la doctrine d' Aristote.

* Ces trois philosophes antipéripatéticiens avoient fait afficher leurs thèses ; Bitault devoit les soutenir, Villon en être le juge , et De Claves le président. Le 23 du mois d'août 1624 étoit le jour fixé pour la dispute ; elle devoit se faire dans la salle du palais de la reine Marguerite, où s'étoient déjà assemblées près de mille personnes pour y assister. Mais avant qu'elle commenrat, le premier président défendit cette dispute; De

guère.1 Jl ne faut pas sans doute exagérer la rigueur de ces persécutions; toutefois, ce pédantisme privilégié et atrabilaire étoit bien propre à justifier et à faire goûter les parades grotesques qui vengeoient la raison et le bon sens public.

Quant à Marphurius, on le trouve dans le troisième livre de Rabelais sous le nom de Trouillogan, philosophe éphectique et pyrrhonien.

« Pantagruel dist à Trouillogan le philosophe : « Nostre féal, de « main en main vous est la lampe baillée. C'est à vous maintenant «de respondre. Panurge se doibt il marier, ou non? — Tous les « deux, respondist Trouillogan. — Que me dictes vous? demanda « Panurge. — Ce que avez ouy, respondist Trouillogan. — Qu'ay je

Claves fut mis en prison, et Villon , craignant le même sort, prit la fuite. Voici l'arrêt que le parlement donna contre leurs thèses :

« Vu par la cour la requête présentée par les doyens , syndics et doclejirs de la Faculté de théologie en l'Université de Paris , tendant à ce que, pour les causes y contenues, fût ordonné que les nommés Villon, Bitault et De Claves comparoîtroient en personne pour avouer ou désavouer les thèses par eux publiées, et, ouï leur déclaration, être procédé contre eux ainsi que de raison; cependant, permis de faire saisir lesdites thèses, et défenses faites de les disputer, etc. ; la cour, après que ledit De Claves a été admonesté, ordonne que lesdites thèses seront déchirées en sa présence, et que commandement sera fait par un des huissiers de ladite cour auxdits De Claves, Villon et Bitault, en leurs domiciles, de sortir dans vingt-quatre heures hors de cette ville de Paris, avec défense de se retirer dans les villes et lieux du ressort de cette cour, d'enseigner la philosophie en aucune des universités d'icelui, et à toutes les personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, de mettre en dispute lesdites propositions contenues ès-dites thèses, les faire publier, vendre et débiter, à peine de punition corporelle , soit qu'elles soient imprimées en ce royaume ou ailleurs; fait défenses à toutes personnes, a peine de la vie, de tenir ni enseigner aucune maxime contre les anciens auteurs approuvés , ni de faire aucune dispute que celles qui seront approuvées par les docteurs de ladite Faculté de théologie ; ordonne que le présent arrêt sera lu en l'assemblée de ladite Faculté de Sorbonne, mis et transcrit en leurs registres; et, en outre, copies collationnées d'icelui bailliées au recteur de l'Université, pour être distribuées par les collèges, à ce qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance. Fait au parlement, le quatrième jour de septembre 1G24. Ledit jour, ledit De Claves mandé, lesdites thèses ont été déchirées en sa présence.

« Signé: Devekins, président; Sanguin, rapporteur. »

1. On ne doit pas oublier non plus ce qu'étoit alors l'Université : une corporation enseignante se gouvernant elle-même. Elle obtenoit ces interdictions et ces condamnations contre les membres de la corporation qui formoient, comme on diroit à présent, une minorité factieuse. Si l'on ne faisoit pas partie de l'Université, on ne pouvoit soutenir de thèses ni ouvrir de leçons publiques dans le ressort de l'Université. Mais les doctrines qu'on professoit privément ou qu'on publioit par voie d'impression éehappoient à ces censures scolastiques. Si elles pou voient donner lieu à des poursuites, c'étoit sous une autre forme et pour des causes toutes différentes. On ne se rendra bien compte de ces faits et de ces documents que si l'on a devant les yeux l'organisation sociale d'une époque dont la nôtre est déjà bien éloignée et bien distincte.

NOTICE PRÉ l.l M I N'AI RE. I i">

ouy? demanda Panurge. — Ce quej'ay dict, respondist Trouillogan. — lia. lia, en sommes nous là? Passe sans flus, disl Panurge. Et doncques me doibsje marier ou non? — Ne l'ung ne l'aultre, respondisl Trouillogan. — Lediable m'emporte, dist « Panurge, si je ue deviens resveur, et me puisse emporter, si je vous entendz. attendez. Je mettray mes Lunettes a ceste aureille m gausche pour vous ouyr plus clair...

Nostre féal, ue bougez, Remboursez rien. Muons do chanse, parlons sans disjunctives. Or ça, de par Dion, me doibs je marier?

Troi illog v\. Il y ha de l'apparence. Pani rge. Et si je ue me marie point? Trouillogan. .)•' u\ voy inconvénient aulcun. Panurge. Vous n'y en voyez point?

Trouillogan. Nul, ou la veue me déçoit. « Panurge. J'y en trouve plus de cinq cens. « Tro: ii. i.oc, w. Comptez les.

Pani rge. Je diz improprement parlant, et prenant nombre certain peur incertain, déterminé pour indéterminé: c'est à dire beaucoup.

«Trouillogan. J'escoute.

a Panurge. Doncques me marieray je?

«Trouillogan. Par udventure.

Panurge. MCen trouveray je bien?

«Trouillogan. Selon la rencontre.

I'wurge. Aus>i. si je rencontre bien, comme j'espère, seray je heureux ?

" Trouillogan. Assez.

Panurge. Tournons à contre poil. Et si je rencontre mal? «Trouillogan. .1'' m'en excuse).

Pani rge. Mais conseillez moy, de grâce : que doibsje faire? « Trouillog ur. Ce que vouldrez.

v Panurge. Tarabin, tarabas.

" Trouillogan. Yinvocquez rien, je vous prie Pani rge. \u nom de Dieu soit. Je ne veulx sinon ce que me conseillerez. Que m'en conseillez vous ? Trouillogan. Rien.

Panurge. M'' doibs .je marier?

« Trouillogan. Je n'y estoys pas.

« Panurge. Je ne me marieray doncques point.

« Trouillogan. Je n'en peux mais.

« Panurge. Si je ne suis marié, je ne seray jamais coqu?

«Trouillogan. Je y pensoys.

« Panurge. Mettons le cas que je soys marié.

((Trouillogan. Où le mettrons nous?

«Panurge. Je diz, prenez le cas que marié je soys.

«Trouillogan. Je suis d'ailleurs empesché,

« Panurge. Dea! si j'osasse jurer quelque petit coup en robbe, « cela me soulageroit d'autant. Or bien , patience. Et doncques , « si je suis marié, je seray coqu?

«Trouillogan, On le diroit.

« Panurge. Si ma femme est preude et chaste , je ne seray «jamais coqu?

« Trouillogan. Vous me semblez parler correct.

« Panurge. Escoutez.

« Trouillogan. Tant que vouldrez.

«Panurge. Sera elle preude et chaste? reste seullement ce « poinct.

«Trouillogan. J'en doubte.

« Panurge. Vous ne la vistes jamais?

« Trouillogan. Que je sache.

« Panurge. Pourquoy doncques doubtez vous d'une chose que « ne congnoissez ?

« Trouillogan. Pour cause.

« Panurge. Et si la congnoissiez?

«Trouillogan. Encore plus.

«Panurge. Paige, mon mignon, tiens icy mon bonnet, je te «le donne, saulves les lunettes; et va en la basse court jurer « une petite demie heure pour moy. Je jureray pour toy quand « tu vouldras. Attendez. Puisque de cestuy endroict ne peux sang « de vous tirer, je vous saigneray d'aultre vène. Estes vous marié

« ou non ?

« Trouillogan. Ne l'ung ne l'aultre, et tous les deux ensemble.

«Panurge. Dieu nous soit en ayde. Je sue, par la mort beuf, « d'ahan, et sens ma digestion interrompue. Toutes mes phrenes, « metaphrenes et diaphragmes sont suspenduz et tenduz pour

NOTICE PB i: M M I \AI RE. I .7

• incorninstibuler en la gibbessière de mon entendement ce que dictes et pespondez.

Troi illog \\. Je ne m'en empesche.

Pari rge. Trut avant ! nostre féal, estes vous marié?

Troi illog v\. Il me l'est advis.

PahdrGE. Nous l'aviez esté une aultre foys?

Troi illog \\. Possible est.

a Pandrge. Vous mi trouvastes vous bien la première foys? « Tkolillogan. 11 n*est pas impossible.

Pandrge. \ ceste seconde foys, comment vous en trouvez vous ?

« Trouillogan. Comme porte mon sort fatal.

Pardrge. Mais <|uoy! à bon escient, vous en trouvez vous

lii M) V

Troi illogan. 11 est vraysemblable.

« Panurge. Nostre féal, faisons honte au diable d'enfer, confessons vérité : Feustes vous jamais coqu? Je diz vous qui estes « icy, je ne diz pas vous qui estes là bas au jeu de paulme.

« Trouillogar. Non, s'il n'estoyt prédestiné. Pani rge. Par la chair, je renie, je renonce. 11 m'eschappe.

« A ces motz, Gargantua se leva et dist : « Loué soit le bon Dieu «en toutes choses! A ce que je voy, le monde est devenu beau « filz depuys ma congnoissance première. En sommes nous là? « Doncques sont huy les plus doctes et preudens philosophes ■(entrez au phrontistère et eschole des pyrrhoniens, aporrhec- « tiques, sceptieques et éphecticques. Loué soit le bon Dieu! Vrayement on pourra doresnavant prendre les lions par les «jubés; les buffles, par le museau: les bœufs, parles cornes; les «loups, par la queue; les chèvres, par la barbe; les oyseaulx , «par les piedz; mais jà ne seront tels philosophes par leurs « paroles pris. »

Ce qui n'est pas dans Rabelais, c'est la revanche comique que prend immédiatement Sganarelle en forçant Marphurius d'admettre une certitude et d'énoncer à son tour des propositions affirmatives, auxquelles on oppose le doute philosophique dont il a abusé lui -même.

Sganarelle, dont la perplexité n'a pas diminué, poursuit son enquête. C'étoit alors que le roi et le marquis de Villeroy entroient,

148 NOTIC E PR ËL1 M I N A I R E.

succédant à Pancrace et à Marphurius. Égyptiens et Égyptiennes dansoient autour de Sganarelle, qui interrogeoit ces dernières et en recevoit des réponses dérisoires. On le conduisoit à un magicien qui faisoit sortir quatre démons, lesquels répondoient à Sganarelle par signes et en lui faisant des cornes. In fantastique digne de Callot se mêloit à la comédie rabelaisienne et carnavalesque. Puis venoit une piquante scène de mœurs qui servoit de dénouement. Sganarelle découragé vouloit retirer sa parole et renoncer à Dorimène. Mais le frère de celle-ci , « un brave doucereux, » lui rappeloit les engagements qu'il avoit pris et Fobligeoit à les remplir. On cite -d'ordinaire comme ayant contribué à former ce dénouement deux anecdotes. L'une est relative au chevalier de Grammont; pendant un séjour en Angleterre, ce courtisan fit une cour assidue à Mlle Hamilton , sœur de son futur historiographe. Rappelé de son exil , il crut que son départ étoit un prétexte suffisant pour ne pas tenir les promesses qu'il avoit données. Il prit donc la poste un beau matin, et, oublieux de la foi jurée, se mit à courir sur la route de Douvres. Les deux frères de la belle abandonnée l'y joignirent , et du plus loin qu'ils l'aperçurent lui crièrent : « Chevalier de Grammont , n'avez-vous rien oublié à Londres? — Pardonnez-moi, messieurs, leur répondit le fuyard : j'ai oublié d'épouser votre sœur, et j'y retourne avec vous pour terminer cette affaire. »

S'il n'est pas sans intérêt de rapporter cette aventure , on peut douter pourtant que Molière lui ait dû une péripétie qui se trouvoit déjà dans les farces italiennes.

L'autre anecdote fait connoître un personnage historique qui pourroit avoir été l'original du doucereux Alcidas : c'étoit un certain marquis de La Trousse, tué à la prise de Tortose en I6/18, et dont madame de Motteville parle dans les termes suivants : « Ce marquis de La Trousse étoit estimé brave, honnête homme, et si civil que, même quand il se battoit en duel, ce qui lui arrivoit souvent, il faisoit des compliments à celui contre lequel il avoit affaire; lorsqu'il lui donnoit de bons coups d'épée, il disoit à son ennemi qu'il en étoit fâché, et parmi ces douceurs il donnoit la mort aussi hardiment et avec autant de rudesse que le plus brutal de tous les hommes. »

Après que le Mariage forcé eut été représenté au Louvre,

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Molière le donna sur la scène du Palais-Royal, « avec le ballet el les ornements, » le vendredi 15 février 1664. (L'édition de 1682 indique le là novembre; c'est une erreur manifeste.) La troupe iii des frais assez considérables pour ce spectacle. Elle éleva son orchestre à douze violons qui coûtoient 36 livres par soirée, sans compter les autres musiciens, le clavecin, le hautbois, etc. Les danseurs coûtoienl 15 livres; et Ton voit sur le registre de La Grange nue dépense exceptionnelle de 330 livres pour les costumes. La première représentation produisit 1215 livres 10 sous. Il y eut trei/e représentations consécutives.

Par la suite, Molière dégagea la comédie du ballet, supprima les récits <-\ I"- entrées, et réduisit la pièce de trois actes à un acte. \u magicien chantant et à rentré*1 des démons qui déterminoienl Sganarelle à rompre son mariage, il substitua la scène xii, qui n*est pas moins propre à produire ce résultat; il introduisit le personnage de Lycaste; et changea le nom de Lycante, frère de Dorimène, en celui d'Alcidas. Cette transformation de la comédie-ballet en une petite pièce en prose n'eut pas lieu immédiatement, comme les précédents éditeurs le disent tous: il est probable qu'elle ne fut exécutée que quatre ans plus tard, loi- do la reprise du 2/i février 1668, époque où nous voyons le Mariage forcé joué huit fois de suite avec Amphitryon. C'esl pour cria sans doute qu'il n'a été, sous sa forme de comédie, imprimé qu'à cette date. Dans l'édition de 1673, le texte de 1668 • '-t simplement inséré à la suite d'Amphitryon.

].<■ Mariage forcé nous est parvenu en effet sous une double forme, comme livret de ballet d'abord, comme comédie ensuite. Le ballet a été imprimé chez «Robert Ballard, seul imprimeur du roi pour la musique, » en 1666, in-Zi°. La comédie n'y est représentée, suivant l'usage, que par des arguments et des sommaires. I.'' texte de la comédie, dégagé des intermèdes, et ayant subi quelques modifications qui ressortenl suffisamment de la comparaison avec I''- sommaires du livret, a été imprimé en 1668. « Le Mariage forcé, comédie par J.-B. P. de Molière. A Paris, chez Jean Hibou, au Palais, vis-à-vis la porte do l'église de la Sainte- Chapelle, à rimai:.' de sainl Louis, o Le privilège est du 20 février, l'achevé d'imprimer est du <) mars.

Nous avons à reproduire ces deux parties du même ouvrage,

150 NOTIC E PR Ê M M [NAIRE.

en commençant, pour nous conformer à Tordre chronologique, par le ballet. Il n'y a point de variantes de ce texte, qui n'a été imprimé qu'une fois du temps de Molière. Il est douteux que la rédaction des arguments et des sommaires soit son œuvre. On ne peut en appeler, pour décider cette question , qu'au goût et au sentiment de chacun. Pour nous, nous sommes assez disposé à croire que Molière a pu tracer rapidement lui-même ce canevas, qui ne nous semble pas si mal fait qu'on l'a dit quelquefois.

Pour le texte de la comédie, nous n'avons que les variantes de l'édition de 1682, qui, au moins dans une scène, celle de Sganarelle et du docteur Pancrace, sont assez considérables. Cette scène du pédant étoit un lieu commun qui offroit pour ainsi dire beaucoup d'élasticité, et qu'on étoit libre de prolonger plus ou moins à la représentation. Molière en traça pour l'édition de 1668 une esquisse succincte. Les éditeurs de 1682 y ajoutèrent les développements que le rôle pouvoit, du vivant même de Molière, et par suite sans doute de ses indications, recevoir à la scène. Ces additions recueillies par les éditeurs de 1682 ne sauroient être considérées comme des variantes proprement dites; elles forment une partie de là pièce mise au jour par ces premiers éditeurs, comme tant d'autres ouvrages de Molière, après la mort du poëte. On doit, par conséquent, les maintenir dans le texte, en offrant toutefois au lecteur le moyen de les distinguer de la leçon originale.

BALLKT DU ROI

SGANARELLE Molière.

GÉRONIMO La Thorillière.

DORIMÈNE M11, Duparc*

ALCANTOR Béjart.

LYCAISTE La Grange.

Première Bohémienne Mlle Béjart.

Seconde Bohémienne Mlle Debrie.

Premier Docteur Brécourt.

Second Docteur Du Croisy.

1. Le livret donne la liste des acteurs, qui, par conséquent, n'a cette fois rien de conjectural. Le nom de Molière y est encore écrit Molier par l'imprimeur des ballets du roi.

2. M11"? Duparc eut beaucoup de succès dans ce rôle de Dorimène; de plus, comme s'exprime Loret, « elle rendoit les gens ébaudis

Par ses appas, par sa prestance, Par ses beaux pas et par sa dariM'. »

B VLLET

UtGUM EN T.

Comme il n'y a rien au monde qui soil si commun que le mariage, et «{ut* c'est une chose sur laquelle les hommes ordinairement se tournent le pins .n ridicule, il n'esl pas merveilleux que ce soit toujours la matière de la plupart des comédies aussi bien que des ballets, qui sont, des comédies muettes; et c'est par là qu'on a pris l'idée de cette comédie-mascarade.1

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