G É ROM MO
Je vous prie auparavant de me dire une chose.
SGANARELLE
Et quoi?
GÉROIN I Mo.
Quel âge pouvez-vous bien avoir, maintenant?
SGANARELLE
Moi?
GERONIMO
Oui.
Ma foi, je ne sais; mais je me porte bien.
GÉRONIMO.
Quoi ! vous ne savez pas à peu près votre âge?
SGAN \. RELLE.
Non. Est-ce qu'on songe à cela?
g i: RONIMO.
Hé! dites-moi un peu, s'il vous plaît: combien aviezvous d'années lorsque nous fîmes connoissance?
SGANARELLE
Ma foi, je n'avois que vingt ans alors.
GERONIMO
Combien fûmes-nous ensemble à Rome?
SGANARELLE
Huit ans.
GÉRONIMO.
Quel temps avez-vous demeuré en Angleterre?
SGANARELLE
Sept ans.
GÉRONIMO.
Et en Hollande , où vous fûtes ensuite ?
SGANARELLE
Cinq ans et demi.
GÉRONIMO.
Combien y a-t-il que vous êtes revenu ici ?
SGANARELLE
Je revins en cinquante-six.*
GÉRONIMO.
De cinquante-six à soixante-huit,**1 il y a douze ans, ce me semble. Cinq en Hollande font dix-sept; sept en Angleterre font vingt-quatre ; huit dans notre séjour à Rome
* Var. En cinquante -deux. (1682.) Var. De cinquante- deux à soixante - quatre , (1682.)
1. H nous semble voir dans ces dates la preuve bien certaine que le remaniement qui a réduit la comédie-ballet en un seul acte a eu lieu pour la reprise de 1668. Molière n'auroit pas changé les dates en vue seulement de l'impression.
La Grange, dans l'édition de 1682, s'apercevant sans doute d'un désaccord entre ces dates et celle de la première représentation du Mariage forcé, qu'il fixoit, sans faire de distinction, à l'année 1664, opéra la correction que donnent les variantes, dans le but de restituer à cette pièce le rang chronologique que Molière avoit troublé.
SCÈ N i: I I. *67
font trente-deux; et ving! que vous aviez lorsque nous nous connûmes, cela fait justemenl cinquante-deux. Si bien, seigneur Sganarelle, que, sur votre propre confession, vous êtes environ à votre cinquante- deuxième ou cinquante-troisième année.
SG IN V.RELLE.
Qui, moi? cela ne se peu! pas.
GÉRONIMO.
Mon Dieu ! le calcul est juste; et là-dessus je vous dirai franchemenl el en ami, comme vous m'avez fait promettre de \<)iis parler, que le mariage n'est guère votre fait. C'est une chose à laquelle il faut que les jeunes gens pensent bien mûremenl avant que de la faire; mais les gens de votre âge n'y doivent point penser du tout; et si l'on dit que la plus grande de toutes les folies est celle de se marier, je ii«' vois rien de plus mal à propos que de la faire, cette folie, dans la saison où nous devons être plus sages. Enfin, je vous en dis nettement ma pensée. Je ne vous conseille point de songer au mariage; et je vous trouverois le plus ridicule du monde si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chaînes.
SGANARELLE
Kt moi, je vous dis que je suis résolu de me marier, et que je ne serai point ridicule en épousant la fille que je herche.
GÉRONIMO.
Mil c'est une autre chose! Vous ne m'aviez pas dit cela.
S(i\\\ RELLE.
si une fille qui me plaît, et que j'aime de tout mon cœur.
GERONIMO
Vous l'aimez de tout votre cœur?
SGANARELLE
Sans doute, et je l'ai demandée à son père.
GÉRONIMO.
Vous l'avez demandée?
SGANARELLE
Oui. C'est un mariage qui se doit conclure ce soir; et j'ai donné ma parole.
GÉRONIMO.
Oh ! mariez-vous donc ! Je ne dis plus mot.
SGANARELLE
Je quitterois le dessein que j'ai fait! Vous semble-t-il, seigneur Géronimo, que je ne sois plus propre à songer à une femme! Ne parlons point de l'âge que je puis avoir; mais regardons seulement les choses. Y a-t-il homme de trente ans qui paroisse plus frais et plus vigoureux que vous me voyez? N'ai-je pas tous les mouvements de mon corps aussi bons que jamais; et voit-on que j'aie besoin de carrosse ou de chaise pour cheminer? N'ai-je pas encore toutes mes dents les meilleures du monde? (n montre ses dents.) Ne fais-je pas vigoureusement mes quatre repas par jour, et peut-on voir un estomac qui ait plus de force que le mien? (n tousse.) Hem, hem, hem. Eh! qu'en dites-vous?
GÉRONIMO.
Vous avez raison, je m'étois trompé. Vous ferez bien de vous marier.
SGANARELLE
J'y ai répugné autrefois; mais j'ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j'aurai de posséder une belle femme, qui me fera mille caresses, qui me
se i: \ E II. 169
dorlotera,1 et me viendra Frotter lorsque je serai las; outre cette joie, dis-je, je considère qu'en demeurant comme je suis je laisse périr dans le monde la race dvs Sganarelle; et qu'en me mariant je pourrai me voir revivre en d'autres moi-même: que j'aurai le plaisir de voir des créatures qui seronl sorties de moi, de petites figures qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la ville, et me diront de petites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j'y suis, et que j'en vois une demi -douzaine
autour de moi.-
(. ÉROK I MO.
Il n'\ a lien de plus agréable que cela, et je vous conseille de vous marier le plus vite que vous pourrez.
S G \ \ IRELLE.
Tout de bon, vous me le conseillez?
G ÉRON1 MO.
Assurément. Vous ne sauriez mieux faire.
SG A \ARELLE.
\ raiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en véritable ami.
1. Molière imite ici Rabelais. « Par mes songeries, dit Panurge, j'avois une femme jeune, galante, belle en perfection, laquelle me traictoit et entretenoit mignonnemont, comme ung petit dorelot. » Un dorelot se disoit d'an enfant mignon, paré, choyé, gâté.
La femme te dira : mon fallot, Mon affeté, mon dorelot. (Farce des cris de Paris, An< irn Théâtre François, tome II, page 322.)
De ce mol on s fait le verbe dorloter, qui signifie; : traiter comme une mère tendre traite Bon enfant, combler de prévenances et de soins. «O moy, malheureuse! combien L'ai-je dorelotté la nuict! » (Larivey, les Tromperies, Ancien Théâtre François, tome VII, page 101. ,
- I gument est développé par Panurge à peu près dans les mêmes
termes. Voyez le fragment qui (,st reproduit dans la notice préliminaire.
G ÉRON1 MO.
Hé! quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui vous allez vous marier?
SG INARELLE.
Dorirnène.
GÉRON1MO
Cette jeune Dorirnène , si galante et si bien parée ?
SGANARELLE
Oui.
GÉRONIMO.
Fille du seigneur Alcantor ?
SGANARELLE
Justement.
GÉRONIMO.
Et sœur d'un certain Alcidas, qui se mêle de porter l'épée?
C'est cela.
GÉRONIMO.
Vertu de ma vie !
SGANARELLE
Qu'en dites-vous?
GÉRONIMO.
Bon parti ! Mariez-vous promptement.
SGANARELLE
N'ai-je pas raison d'avoir fait ce choix?
GÉRONIMO.
Sans doute. Ah î que vous serez bien marié ! Dépêchezvous de l'être.
SGANARELLE
Vous me comblez de joie de me dire cela. Je vous