‹ Œuvres compláetes (volume 2)Chapitre 33 sur 107 · I-J2 DE LKSPMT · texte numérisé non relu

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haine des tyrans, l'amour de la patrie et de la liberté , sont, si je l'ose dire, des points de ralliement pour l'estime publique.

Dans tout autre gouvernement , les citoyens n'étant pas réunis par un intérêt commun , la diversité des intérêts personnels doit nécessairement s'opposer à l'universalité des applaudissent ens. Dans ces pays , on ne peut prétendre qu'à des succès plus ou moins étendus , en peignant des passions plus ou moins généralement intéressantes pour les particuliers. Or, parmi les passions de cette espèce, nul doute que celle de l'amour, fondée en partie sur un besoin de la nature , ne soit la plus universellement sentie. Aussi préfère-t-on maintenant, en France, le genre de Racine à celui de Corneille, qui, dans un autre siècle ou un pays différent , tel que l'Angleterre , aurait vraisemblablement la préférence.

C'est une certaine faiblesse de caractère , suite nécessaire du luxe et du changement arrivé dans nos mœurs , qui, nous privant de toute force et de toute élévation dans l'âme, nous fait déjà préférer les comédies aux tragédies , qui ne sont plus maintenant que des comédies d'un style élevé , et dont l'action se passe dans les palais des rois.

C'est l'heureux accroissement de l'autorité souveraine, qui, désarmant la sédition, avilissant la condition des bourgeois, a dû presque entièrement les bannir de la scène comique , où l'on ne voit plus que des gens du bon air et du grand monde, lesquels y tiennent réellement la place qu'occupaient les gens d'une condition commune , et sont proprement les bourgeois du siècle.

On voit donc qu'en des temps différens, certains genres d'esprit font sur le public des impressions trèsdifférentes, mais toujours proportionnées à l'intérêt

qu'il a de les estimer. Or cet intérêt public est quelquefois, d'un siècle à l'autre, assez différent de lui-même, pour occasionner, comme je vais le prouver, la créa^ tion ou l'anéantissement subit de certains genres d'idées et d'ouvrages ; tels sont tous les ouvrages de controverse , ouvrages maintenant aussi ignorés qu'ils étaient et devaient être autrefois connus et admirés.

En effet, dans un temps où les peuples, partagés sur leur croyance, étaient animés de l'esprit de fanatisme, où chaque secte, ardente à soutenir ses opinions, voulait, armée de fer ou d'argumens, les annoncer, les prouver, les faire adopter à l'univers, les controverses étaient, premièrement quant au choix du sujet , des ouvrages trop généralement in téressans, pour n'être pas universellement estimés : d'a'illeurs, ces ouvrages devaient être faits , du moins de la part de certains hérétiques , avec toute l'adresse et l'esprit imaginables ; car enfin, pour persuader aux nations des contes de Peau d'âne et de la Barbe bleue , comme sont quelques hérésies (1) , il était impossible que les controversistes n'employassent dans leurs écrits toute la souplesse , la force et les ressources de la logique; que leurs ouvrages ne fussent des chefs-d'œuvre de subtilité , et peut-être , en ce genre , le dernier effort de l'esprit humain. Il est donc certain que, tant par l'importance de la matière que parla manière de la traiter, les controversistes devaient alors être regardés comme les écrivains les plus estimables.

Mais dans un siècle où l'esprit de fanatisme a presque entièrement disparu , où les peuples et les rois, instruits parles malheurs passés, ne s'occupent plus des disputes théologiques ; ou d'ailleurs les principes de la vraie religion s'affermissent de jour en jour, ces mêmes écri-

(1) Voyez l' Histoire des Hérésies , par Saint Épiphauc-

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\ains ne doivent plus faire la même impression sur les esprits. Aussi l'homme du monde ne lirait-il maintenant leurs écrits qu'avec le dégoût qu'il éprouverait à la lecture d'une controverse péruvienne dans laquelle on examinerait si Manco-Capac est ou n'est pas fils du soleil.

Pour confirmer ce que je viens de dire par un fait passé sous nos yeux , qu'on se rappelle le fanatisme avec lequel on disputait sur la prééminence des modernes sur les anciens. Ce fanatisme fit alors la réputation de plusieurs dissertations médiocres composées sur ce sujet : et c'est l'indifférence avec laquelle on a considéré cette dispute , qui depuis a laissé dans l'oubli les dissertations de l'illustre M. de La Motte et du savant abbé Terrasson; dissertations qui, regardées à juste titre comme des chefs-d'œuvre et des modèles en ce genre , ne sont cependant presque plus connues que des gens de lettres.

Ces exemples suffisent pour prouver que c'est à l'intérêt public , différemment modifié selon les différens siècles, qu'on doit attribuer la création et l'anéantissement de certains genres d'idées et d'ouvrages.

Il ne me reste plus qu'à montrer comment ce même intérêt public , malgré les changemens journellement arrivés dans les mœurs, les passions et les goûts d'un peuple , peut cependant assurer à certains genres d'ouvrage l'estime constante de tous les siècles.

Pour cet effet, il faut se rappeler que le genre d'esprit le plus estimé dans un siècle et dans un pays, est souvent le plus méprisé dans un autre siècle et dans un autre pays; que l'esprit par conséquent n'est proprement que ce qu'on est convenu de nommer esprit. Or , parmi les conventions faites à ce sujet, les unes sont passagères, et les autres durables. On peut donc réduire à deux espèces toutes les différentes sortes d'esprit :

DISCOURS II ? CHAPITRE XIX. jng

lune, dont {'utilité momentanée est dépendante des cliangemens survenus dans le commerce, le gouvernement, les passions , les occupations çt les préjugés d'un peuple, n'est pour ainsi dire qu'un esprit de mode (i) ; l'autre, dont l'utilité éternelle, inaltérable, indépendante des mœurs et des gouvernemens divers , tient à la nature même de l'homme, est par conséquent toujours invariable, et peut être regardée comme le vrai esprit, c'est-à-dire comme l'esprit le plus désirable.

Tous les genres d'esprit réduits ainsi à ces deux espèces, je distinguerai en conséquence deux différentes sortes d'ouvrages.

Les uns sont faits pour avoir un succès brillant et rapide ; les autres un succès étendu et durable- Un roman satirique où Ton peindra , par exemple , d'une manière vraie et maligne les ridicules des grands, sera certainement couru de tous les gens d'une condition commune. La nature, qui grave dans tous les cœurs le sentiment d'une égalité primitive , a mis un germe éternel de haine entre les grands et les petits : ces derniers saisissent donc, avec tout Je plaisir et la sagacité possible , les traits les plus fins des tableaux ridicules où ces grands paraissent indignes de leur supérioriié. De tels ouvrages doivent donc avoir un succès rapide et brillant , mais peu étendu et peu durable : peu étendu , parce qu'il a nécessairement pour limites les pays où ces ridicules prennent naissance ; peu durable, parce que la mode, en remplaçant continuellement un ancien ridicule par un nouveau , efface bientôt du souvenir des hommes les ridicules anciens et les auteurs qui les

(i) J'entends , par ce mot , tout ce qui n'appartient pas à la nature de l'homme et des choses : je comprends par conséquent, sous ce même mot, les ouvrages qui nous paraissent les plus durables : telles sont les fausses religions, qui, successivement remplacées les unes par les autres , doivent , relativement à l'étendue des siècles , être comptées parmi les ouvrages de mode.

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ont peints; parce qu'enfin, ennuyée de la contemplation du même ridicule, la malignité des petits cherche, dans de nouveaux défauts , de nouveaux motifs de justifier ses mépris pour les grands. Leur impatience à cet égard hâte donc encore la chute de ces sortes d'ouvrages dont la célébrité souvent n'égale pas la durée du ridicule.

Tel est le genre de réussite que doivent avoir les romans satiriques. A l'égard d'un ouvrage de morale ou de métaphysique, son succès ne peut être le même : le désir de s'instruire, toujours plus rare et moins vif que celui de censurer, ne peut fournir dans une nation ni un si grand nombre de lecteurs , ni des lecteurs si passionnés. D'ailleurs, les principes de ces sciences, avec quelque clarté qu'on les présente , exigent toujours des lecteurs une certaine attention qui doit encore en diminuer considérablement le nombre.

Mais si le mérite de cet ouvrage de morale ou de métaphysique est moins rapidement senti que celui d'un ouvrage satirique , il est plus généralement reconnu; parce que des traités tels que ceux de Locke ou de Nicole , où il ne s'agit ni d'un Italien , ni d'un Français, ni d'un Anglais, mais de l'homme en général, doivent nécessairement trouver des lecteurs chez tous les peuples du monde , et même les conserver dans chaque siècle. Tout ouvrage qui ne tire son mérite que de la finesse des observations faites sur la nature de l'homme et des choses, ne peut cesser de plaire en aucun temps.

J'en ai dit assez pour faire connaître la vraie cause des différentes espèces d'estime attachées aux différens genres d'esprit : s'il reste encore quelque doute sur ce sujet , on peut , par de nouvelles applications des principes ci- dessus établis, acquérir de nouvelles preuves de leur vérité.

Veut-on savoir, par exemple ; quels seraient les divers

succès de deux écrivains , dont l'un se distinguerai 1 uniquement par la force et la profondeur de ses pensées, et l'autre par la manière heureuse de les exprimer? conséquemment à ce que j'ai dit, la réussite du premier doit être plus lente , parce qu'il est beaucoup plus de juges de la finesse, des grâces, des agrémens d'un tour ou d'une expression , et enfin de toutes les beautés de style , qu'il n'est de juges de la beauté des idées. Un écrivain poli , comme Malherbe , doit donc avoir des succès plus rapides qu'étendus , et plus brillans que durables. Il en est deux causes : la première c'est qu'un ouvrage traduit d'une langue dans une autre , perd toujours, dans la traduction, la fraîcheur et la force de son coloris , et ne passe par conséquent aux étrangers que dépouillé des charmes du style , qui , dans . ma supposition , en faisaient le principal agrément : la seconde , c'est que la langue vieillit insensiblement ; c'est que les tours les plus heureux deviennent à la longue les plus communs ; et qu'un ouvrage enfin , dépourvu, dans le pays même où il a été composé, des beautés qui l'y rendaient agréable , ne doit tout au plus conserver à son tour qu'une estime de tradition.

Pour obtenir un succès entier, il faut aux grâces de l'expression, joindre le choix des idées. Sans cet heureux choix, un ouvrage ne peut soutenir l'épreuve du temps, et surtout d'une traduction, qu'on doit regarder comme le creuset le plus propre à séparer l'or pur du clinquant. Aussi ne doit-on attribuer qu'à ce défaut d'idées, trop commun à nos anciens poètes, le mépris injuste que quelques gens raisonnables ont conçu pour la poésie.

Je M'ajouterai qu'un mot à ce que j'ai déjà dit : c'est

qu'entre les ouvrages dont la célébrité doit s'étendre

dans tous les siècles et les pays divers , il en est qui ,

plus vivement et plus généralement intéressans pour

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