‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 103 sur 226 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des causes de la décadence d'un empire.

L'introduction et la perfection des arts et des sciences dans un empire n'en occasionnent pas la décadence. Mais les mêmes causes qui y accélèrent le progrès des sciences, y produisent quelquefois les effets les plus funestes.

Il est des nations où, par un singulier enchaînement de circonstances, le germe productif des arts et des sciences ne se développe qu'au moment même où les mœurs se corrompent. Un certain nombre d'hommes se rassemble pour former une société : ces hommes fondent une nouvelle ville ; leurs voisins la voient s'élever d'un œil jaloux : les habitans de cette ville, forcés d'être à la fois laboureurs et soldats , se servent tour à tour de la bêche et de l'épée. Quelles sont dans ce pays la science et la vertu de nécessité? la science militaire et la valeur. Elles y sont les seules honorées. Toute autre science, toute autre vertu y est inconnue. Tel fut l'état de Rome naissante, lorsque faible, lorsque environnée de peuples belliqueux, elle ne soutenait qu'à peine leurs efforts.

Sa gloire , sa puissance , s'étendirent par toute la

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terre. Mais Rome acquit Tune et l'autre avec lenteur : il lui fallut des siècles de triomphes pour s'asservir ses voisins. Or, ces voisins asservis, si les guerres civiles durent, par la forme de son gouvernement, succéder aux guerres étrangères, comment imaginer que des citoyens engagés alors dans des partis différens en qualité de chefs ou de soldats, que des citoyens sans cesse agités de craintes ou d'espérances vives, pussent jouir du loisir et de la tranquillité qu'exige l'étude des sciences ?

En tout pays où ces événements senchaînent et se succèdent , Je seul instant favorable aux lettres est malheureusement celui où les guerres civiles, les troubles, les factions s'éteignent; où la liberté expirante succombe , comme du temps d'Auguste, sous les efforts du despotisme (t). Cette époque précède de peu celle de la décadence d'un empire. Cependant les arts et les sciences y fleurissent. Il est deux causes de cet effet.

La première est la force des passions. Dans les premiers momens de l'esclavage , les esprits , encore vivifiés par le souvenir de leur liberté perdue, sont dans une agitation assez semblable à celle des eaux après la tourmente. Le citoyen brûle encore du désir de s'illustrer : mais sa position a changé; il ne peut élever son buste à côté de celui des Timoléon , des Pélopidas et des Brutus. Ce n'est plus à titre de destructeur des tyrans, de vengeur de la liberté que son nom peut parvenir à la postérité. Sa statue ne peut être placée qu'entre celle des Homère, des Épicure, des Archimède, etc. Il le sent; et, s'il n'est plus qu'une sorte de gloire à laquelle il puisse prétendre, si les lauriers des

(i) Il en fut de même en France, lorsque le cardinal de Richelieu eut désarmé le peuple et les grands, et se les fut asservis. Ce fut alors que les arts et les sciences y fleurirent.

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nuises sont les seuls dont il puisse se couronner, c'est dans l'arène des arts et des sciences qu'il descend pour les disputer, et c'est alors qu'il s'élève des hommes illustres en tous les genres.

La seconde de ces causes est l'intérêt qu'ont alors les souverains d'encourager les progrès de ces mêmes sciences. Au moment où le despotisme s'établit, que désire le monarque? d'inspirer l'amour des arts et des sciences à ses sujets. Que craint-il? qu'ils ne portent les yeux sur leurs fers; qu'ils ne rougissent de leur servitude, et ne tournent encore leurs regards vers la liberté. Il veut donc leur cacher leur avilissement; il veut occuper leur esprit : il leur présente à cet effet de nouveaux objets de gloire. Hypocrite amateur des sciences, il marque d'autant plus de considération à l'homme de génie, qu'il a plus besoin de ses éloges.

Les mœurs d'une nation ne changent point au moment même de l'établissement du despotisme. L'esprit des citoyens est libre quelque temps après que leurs mains sont liées. Dans ces premiers instans, les hommes célèbres conservent encore quelque crédit sur une nation. Le despote les comble donc de faveurs pour qu'ils le comblent de louanges; et les grands talens se sont trop souvent prêtés à cet échange ; ils ont trop souvent été panégyristes de l'usurpation et de la tyrannie.

Quels motifs les y déterminent? quelquefois la bassesse, et souvent la reconnaissance (1). Il en faut convenir : toute grande révolution dans un empire en impose à l'imagination, et suppose dans celui qui l'opère

(i) Les gens de lettres ont à se reprocher cPavoir loué , dans le cardinal de Richelieu, le plus mauvais des citoyens , le fauteur du despotisme , l'homme qui féconda les semences des maux actuels de l'empire français , l'homme enfin qui doit être également l'horreur »'t du prince et de la nation.

quelque grande qualité, ou du moins quelque vice brillant que l'étonnement ou la reconnaissance peut métamorphoser en vertu (i).

Telle est, au moment de l'établissement du despotisme , la cause productrice des grands talens dans les sciences et les arts. Ce premier moment passé, si ce même pays devient stérile en hommes de cette espèce (2) , c'est que le despote, plus assuré sur son trône, . n'a plus d'intérêt de les protéger. Aussi, dans les états, le règne des arts et des sciences ne s'étend guère audelà d'un siècle ou deux. L'aloës est, chez tous les peuples, l'emblème de la production des sciences : il emploie cent ans à fortifier ses racines; il se prépare cent ans à pousser sa tige; le siècle écoulé, il s'élève, s'épanouit en (leurs, et meurt.

Si, dans chaque empire, les sciences pareillement ne poussent, si je l'ose dire, qu'un jet', et disparaissent ensuite, c'est que les causes propres à produire des hommes de génie ne s'y développent communément qu'une fois. C'est au plus haut période de sa grandeur qu'une nation porte ordinairement les fruits de la science et des arts. Trois ou quatre générations d'hommes illustres se sont-elles écoulées : les peuples , dans cet intervalle, ont changé de mœurs; ils se sont façon-

(ï) Les gens de lettres sont hommes comme les courtisans : ils ont donc souvent flatté le puissant injuste. Cependant il est entre eux une différence remarquable : les gens de lettres ayant toujours été protégés par les princes de quelque mérite , ils n'ont pu qu'en exagérer les vertus ; ils ont trop loué Auguste : mais les courtisans ont loué Néron et Caracalla.

(1) Le mérite ne conduit-il plus aux honneurs ; il est méprisé. Et, pour comparer les petites choses aux grandes , il en est d'un empire comme d'un collège : les prix et les premières places sont-ils pour les favoris du régent, plus d'émulation parmi les élèves; les études tombent. Or, ce qui se fait en petit dans les écoles , s'opère en grand dans les empires ; et lorsque la faveur seule y dispose des places , la nation alors est sans énergie , les grands hommes en disparaissent.

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nés à la servitude; leur âme a perdu son énergie; nulle passion forte ne la met en action : le despote n'excite plus le citoyen à la poursuite d'aucune espèce de gloire : ce n'est plus le talent qu'il honore , c'est la bassesse; et le génie, s'il en est encore en ces pays, vit et meurt inconnu à sa propre patrie : c'est l'oranger qui fleurit , parfume l'air , et meurt dans un désert.

Le despotisme qui s'établit laisse tout dire, pourvu qu'on le laisse faire : mais le despotisme affermi défend de parler, de penser et d'écrire. Alors les esprits tombent dans l'apathie. Le génie enchaîné y traîne pesamment ses fers ; il ne vole plus , il rampe. Les sciences sont négligées; l'ignorance est en honneur (i), et tout homme de sens déclaré ennemi de l'état. Dans un royaume d'aveugles, quel citoyen serait le plus odieux? le clairvoyant. Dans l'empire de l'ignorance, le même sort attend le citoyen éclairé. La presse en est d'autant plus gênée, que les vues du ministre sont plus courtes. Sous le règne d'un Frédéric ou d'un Antonin , on ose tout dire, tout penser, tout écrire, et l'on se tait sous les autres règnes.

L'esprit du prince s'annonce toujours par l'estime et la considération qu'il marque aux talens (2). La faveur qu'il leur accorde, loin de nuire à l'état, le sert. Les arts et les sciences sont la gloire d'une nation ;

(1) En Orient, les meilleurs titres à la grande fortune sont la bassesse et l'ignorance. Une place importante vient-elle à vaquer, le despote passe dans l'antichambre : N'ai-je pas ici, dit-il, quelque valet dont je puisse faire un vizir? Tous les esclaves se présentent : le plus vil obtient la place. Faut -il ensuite s'étonner si les actions du vizir répondent à la manière dont il est choisi?

(2) De trois choses, disait Mathias , roi de Hongrie, que doit se proposer un prince , la première est d'être juste ; la seconde , de vaincre ses ennemis \ la troisième, de récompenser les lettres et d'hojuorer les hommes célèbres.

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ils ajoutent à son bonheur. C'est donc au seul despotisme, intéressé d'abord à les proléger, et non aux sciences mêmes, qu'il faut attribuer la décadence des empires. Le souverain d'une nation puissante a-t-il ceint la couronne du pouvoir arbitraire : cette nation s'affaiblit de jour en jour.

La pompe d'une cour orientale peut sans doute en imposer au vulgaire : il peut croire la force de l'empire égale à la magnificence de ses palais. Le sage en juge autrement : c'est sur celte même magnificence qu'il en mesure la faiblesse. Il ne voit dans le luxe imposant au milieu duquel est assis le despote , que la superbe, la riche et la funèbre décoration de la mort; qu'un catafalque fastueux au centre duquel est un cadavre froid et sans vie , une cendre inanimée , enfin un fantôme de puissance prêt à disparaître devant l'ennemi qui la méprise. Une grande nation où s'est enfin établi le pouvoir despotique est comparable au chêne que les siècles couronnent. Son tronc majestueux , la grosseur de ses branches, annoncent encore quelles furent sa force et sa grandeur première : il semble être encore le monarque des forêts ; mais son véritable état est celui du dépérissement ; ses branches dépouillées de feuilles, privées de l'esprit de vie, et demi-pourries, sont chaque année brisées par les vents. Tel est l'état des nations soumises au pouvoir arbitraire.

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