‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 124 sur 226 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Des divers principes d'activité des nations.

Parmi les hommes, en est-il sans désirs? presque aucun. Parmi ces désirs, il en est deux qui leur sont communs : le premier est celui du bonheur; le second, celui de la puissance nécessaire pour se le procurer. Ai-je un goût, je veux pouvoir le satisfaire. Le désir du pouvoir, comme je l'ai déjà prouve, est donc nécessairement commun à tous. Par quel moyen acquiert-on du pouvoir sur ses concitoyens? par la crainte dont on les frappe, ou par l'amour qu'on leur inspire; c'està-dire , par les biens et les maux qu'on leur peut faire : et de là la considération conçue pour le fort, ou méchant ou vertueux.

Mais dans un pays libre où l'argent n'a point cours, quel avantage cette considération procure-t-elle au héros qui , par exemple , contribue le plus au gain d'une bataille? Elle lui donne le choix sur les dépouilles ennemies; elle lui assigne pour récompense la plus belle esclave , le meilleur cheval , le plus riche tapis , le plus beau char , la plus belle armure (i). Dans une

(i) Point de talens et de vertus que ne crée dans un peuple l'espoir des honneurs décernés par l'estime et la reconnaissance publique : rien que n'entreprenne le désir de les mériter et de les obtenir. Les honneurs sont une monnaie qui hausse et baisse selon le plus ou le moins de justice avec laquelle on la distribue. L'intérêt public exigerait qu'on lui conservât la même valeur, et qu'on la dispensât avec autant d'équité raie d'économie. Tout peuple sage doit payer en honneurs les services qu'on lui rend. Veut-il les acquitter en argent , il épuise bientôt son trésor ; et , dans l'impuissance alors de récompenser le talent et la vertu , l'un et l'autre sont étouffes dans le\ir germe.

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nation libre, la considération et l'estime publique (i) est un pouvoir, et le désir de cette estime y devient, en conséquence, un principe puissant d'activité. Mais ce principe moteur est-il celui d'un peuple soumis au despotisme, d'un peuple où l'argent a cours, où le public est sans puissance , où son estime n'est représentative d'aucune espèce de plaisir et de pouvoir ? Dans ce pays, les deux seuls objets du désir des citoyens sont, l'un la faveur du despote, et l'autre de grandes richesses , à la possession desquelles chacun peut aspirer.

Leur source, dira-t-on , est souvent infecte : l'amour de l'argent est destructif de l'amour de la patrie, des talens et de la vertu (2). Je le sais : mais comment imaginer qu'on puisse mépriser l'argent qui soulagera l'homme dans ses besoins, qui le soustraira à des peines et lui procurera des plaisirs? Il est des pays où l'amour de l'argent devient le principe de l'activité nationale, où cet amour, par conséquent, est salutaire. Le plus vicieux des gouvernemens est un gouvernement sans principe moteur (5). Un peuple sans objet de désirs

(1) Cette estime est réellement un pouvoir que les anciens désignaient par le mot auctoritas.

(2) L'argent est-il devenu l'unique principe d'activité dans une nation : c'est un mal. Je n'y connais plus de remède. Les récompenses en nature seraient sans doute plus favorables à la production des hommes vertueux : mais , pour les proposer, que de cliangemens à faire dans les gouvernemens de la plupart des états de l'Europe !

(3) A quelle cause attribuer l'extrême puissance de l'Angleterre? au mouvement, au jeu de toutes les passions contraires. Le parti de l'opposition , excité par l'ambition , la vengeance ou l'amour de la patrie , y protège le peuple contre la tyrannie. Le parti de la cour, animé du désir des places , de la faveur ou de l'argent , y soutient le ministère contre les attaques quelquefois injustes de l'opposition. L'avarice et la cupidité toujours inquiètes des commerçans y réveillent à chaque instant l'industrie de l'artisan. Les richesses de presque tout l'univers sont, par cette industrie , transportées en Angleterre. Mais, dans une nation aussi riche, aussi puissante, comment se

est sans action ; il est le mépris de ses voisins. Cependant leur estime importe plus qu'on ne pense à sa prospérité (i).

En tout empire où l'argent a cours, où le mérite ne conduit ni aux honneurs ni au pouvoir, que le magistrat se garde bien d'affaiblir ou d'éteindre dans les citoyens le désir de l'argent et du luxe : il étoufferait en eux tout principe de mouvement et d'action.

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