‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 140 sur 226 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De V emploi du temps.

JLes hommes ont faim et soif: ils ont besoin de coucher avec leurs femmes, de dormir, etc. Des vingt-quatre heures de la journée, ils en emploient dix ou douze à pourvoir à ces divers besoins. Au moment qu'ils les satisfont, depuis le marchand de peaux de lapins jusqu'au prince, tous sont également heureux.

En vain dirait-on que la table de la richesse est plus délicate que celle de l'aisance. L'artisan est - il bien nourri? il est content. La différente cuisine des différens

peuples prouve, connue je l'ai déjà dit, que la bonne chère est la chère accoutumée (1).

Il est donc dix ou douze heures de la journée où tous les hommes assez aisés pour se procurer leur nécessaire, peuvent être également heureux. Quant aux dix ou douze autres heures, c'est-à-dire celles qui séparent un besoin renaissant d'un besoin satisfait, qui doute que les hommes n'y jouissent encore de la même félicité, s'ils en font communément le même usage (2), et si presque tous le consacrent au travail, c'est-à-dire, à l'acquisition de l'argent nécessaire pour subvenir à leurs besoins? Or, le postillon qui court, le charretier qui voiture, le commis qui enregistre , tous, dans leurs divers états, se proposent ce même objet. Us font donc, en ce sens , le même emploi de leur temps.

En est-il ainsi de l'opulent oisif? Ses ricbesses fournissent sans travail à tous ses besoins, à tous ses amusemens : j'en conviens. En est -il plus heureux ? non : la nature ne multiplie pas en sa faveur les besoins de la faim , de l'amour, etc. Mais cet opulent remplit d'une manière plus agréable l'intervalle qui sépare un besoin satisfait d'un besoin renaissant ? j'en doute.

L'artisan est, sans contredit , exposé au travail ; mais le riche oisif l'est à l'ennui. Lequel de ces deux maux est le pire ? Si le travail est généralement regardé comme un mal, c'est que, dans la plupart des gouvernemens, Ton ne se procure le nécessaire que par un travail excessif; c'est que l'idée du travail rappelle , en conséquence, toujours l'idée de la peine. Le travail cependant

(1) M. de Caraccioli, ambassadeur en Angleterre, repassant en France pour exercer le même emploi , disait : « L'étrange pays d'où » je viens ! vingt religions différentes , et deux sauces seulement. «

(2) C'est en effet de l'emploi plus ou moins heureux de ces dix ou douze heures que dépend principalement le malheur ou le bonheur de la plupart des hommes.

n'en est pas une en lui-même. L'habitude nous le rendelle facile ? nous occupe-t-il sans trop nous fatiguer ? le travail au contraire est un bien. Que d'artisans devenus riches continuent encore leur commerce et ne le quittent qu'à regret, lorsque la vieillesse les y contraint! Rien que l'habitude ne rende agréable.

Dans l'exercice de sa charge, de son métier, de sa profession, de son talent, le magistrat qui juge, le ser* rurier qui forge, l'huissier qui exploite, le poète et le musicien qui composent, tous goûtent à peu près le même plaisir, et, dans leurs travaux divers, trouvent également le moyen d'échapper au mal physique de l'ennui. L'homme occupé est l'homme heureux. Pour le prouver, je distinguerai deux sortes de plaisirs.

Les uns sont les plaisirs des sens. Ils sont fondés sur des besoins physiques; ils sont goûtés dans toutes les conditions; et, dans le moment où les hommes en jouissent, ils sont également fortunés. Mais ces plaisirs ont peu de durée.

Les autres sont les plaisirs de prévoyance. Entre ces plaisirs , je compte tous les moyens de se procurer les besoins physiques. Ces moyens sont , par la prévoyance, toujours convertis en plaisirs réels. Je prends le rabot; qu'éprouvai-je ? tous les plaisirs de prévoyance attachés au payement de ma menuiserie. Or, les plaisirs de cette espèce n'existent point pour l'opulent, qui , sans travail, trouve dans sa caisse l'échange de tous les objets de ses désirs. Il n'a rien à faire pour se les procurer , il en est d'autant plus ennuyé. Aussi, toujours inquiet, toujours en mouvement, toujours promené dans un carrosse, c'est l'écureuil qui se désennuie en roulant sa cage. Pour être heureux , l'opulent oisif est forcé d'attendre que la nature renouvelle en lui quelque besoin. C'est donc Tennui du désœuvrement qui remplit

en lui l'intervalle qui sépare un besoin renaissant d'un besoin satisfait.

Dans l'artisan , c'est le travail qui , lui procurant les moyens de pourvoir à des besoins , à des amusemens qu'il n'obtient qu'à ce prix , le lui rend agréable.

Pour le riche oisif, il est mille momens d'ennui pendant lesquels l'artisan et l'ouvrier goûtent les plaisirs toujours renaissans de la prévoyance.

Le travail , lorsqu'il est modéré , est en général le plus heureux emploi que l'on puisse faire du temps où l'on ne satisfait aucun besoin, où l'on ne jouit d'aucun des plaisirs des sens , sans contredit les plus vifs et les moins durables de tous.

Que de sentimens agréables ignorés de celui qu'aucun besoin ne nécessite à penser ! Mes immenses richesses m'assurent - elles tous les plaisirs que le pauvre désire et qu'il acquiert avec tant de peine ? je me plonge dans l'oisiveté ; j'attends avec impatience , comme je l'ai déjà dit, que la nature réveille en moi quelque désir nouveau. J'attends ; je suis ennuyé et malheureux. Il n'en est pas ainsi de l'homme occupé. L'idée de travail et de l'argent dont on le paye , s'est - elle associée dans sa mémoire à l'idée de bonheur? l'occupation en devient un. Chaque coup de hache rappelle au souvenir du charpentier les plaisirs que doit lui procurer le payement de sa journée.

En général, toute occupation nécessaire remplit de la manière la plus agréable l'intervalle qui sépare un besoin satisfait d'un besoin renaissant, c'est-à-dire, les dix ou douze heures de la journée où l'on envie le plus l'oisiveté du riche, où on le croit si supérieurement heureux. La joie avec laquelle, dès le matin, le laboureur attelle sa charrue , et le receveur ouvre sa caisse et son livre de compte, en est la preuve.

L'occupation est un plaisir de mus les instans, mais

43o DE LHOMME.

ignoré du grand et du riche oisif. La mesure de noire opulence, quoi qu'en dise le préjugé, n'est donc pas la mesure de notre félicité. Aussi, dans toutes les conditions où l'on peut, par un travail modéré, subvenir à tons ses besoins, les hommes au-dessus de l'indigence, moins exposés à l'ennui que les riches oisifs , sont à peu près aussi heureux qu'ils peuvent l'être.

Les hommes, sans être égaux en richesses et en dignités, peuvent donc l'être en bonheur. Mais pourquoi les empires ne sont-ils peuplés que d'infortunés?

Page 1