CHAPITRE V
Du désir excessif des j^ichesses.
J e n'examine point dans ce Chapitre si le désir de l'or est le principe d'activité de la plupart des nations, et si , clans les gouvernemens actuels, cette passion n'est point un mal nécessaire. Je ne la considère que relativement à son influence sur le bonheur des particuliers.
Ce que j'observe, c'est qu'il est des pays où le désir d'immenses richesses devient raisonnable. Ce sont ceux où les taxes sont arbilraires, et, par conséquent, les possessions incertaines ; où les renversemens des forlunes sont fréquens; où, comme en Orient, le prince peut impunément s'emparer des propriétés de ses sujets.
Dans ce pays , si l'on désire les trésors d'Ambulcasem, c'est que toujours exposé à les perdre , on espère au moins lirer des débris d'une grande fortune de quoi subsister soi et sa famille. Partout où la loi sans force ne peut protéger le faible contre le puissant, on peut regarder l'opulence comme un moyen de se soustraire aux injustices, aux vexations du fort, au mépris enfin, Tome IL 28
compagnon de la faiblesse. On désire donc une grande fortune comme une protectrice et un bouclier contre les oppresseurs.
Mais, dans un gouvernement où Ton serait assuré de la propriété de ses biens , de sa vie, de sa liberté , où le peuple vivrait dans une certaine aisance, le seul homme qiù pût raisonnablement désirer d'immenses richesses , serait le riche oisif: lui seul, s'il en était dans un tel pays, pourrait les croire nécessaires à son bonheur, parce que ses besoins sont en fantaisies (1), et que les fantaisies n'ont point de bornes. Vouloir les satisfaire, c'est vouloir remplir le tonneau des Dan aï des.
Partout où les citoyens n'ont point de part au gouvernement, où toute émulation est éteinte, quiconque est au-dessus du besoin , est sans motif pour étudier et s'instruire; son âme est vide d'idées; il est absorbé dans l'ennui; il voudrait y échapper, il ne le peut. Sans ressource au-cledans de lui-même, c'est du dehors qu'il attend sa félicité. Trop paresseux pour aller audevant du plaisir, il voudrait que le plaisir vînt audevant de lui. Mais le plaisir se fait souvent attendre, et le riche, par cette raison, est souvent nécessairement infortuné.
Ma félicité dépend-elle d'autrui ? suis-je passif dans mes amusemens? ne puis-je m'arracher moi-même à l'ennui? quel moyen de m'y soustraire? C'est peu d'une table splendide , il me faut encore des chevaux ,
(i) Il est des pays où le faste et les fantaisies sont non-seulement le besoin des grands, mais encore celui du financier. Rien de plus ridicule que ce qu'il appelle chez lui luxe de décence. Encore n'est-ce pas ce luxe qui le ruine. Qu'on ouvre ses livres de compte , Ton voit que les dépenses de sa maison ne sont pas les plus considérables ; que les plus grandes sont en fantaisies, bijoux, etc., et que ses besoins en ce genre sont illimités , comme son amour pour les richesses.
des chiens, des équipages, des concerts, des musiciens , des peintres, des spectacles pompeux. Point de trésor qui puisse fournir à ma dépense.
Peu de fortune suffit au bonheur de l'homme oc- /cupé (i); la plus grande ne suffit pas au bonheur d'un désœuvré. Il faut ruiner cent villages pour amuser un oisif. Les plus grands princes n'ont point assez de richesses et de bénéfices pour satisfaire l'avidité d'une femme , d'un courtisan , ou d'un prélat. Ce n'est point au pauvre, c'est au riche oisif que se fait le plus vivement sentir le besoin d'immenses richesses. Aussi que de nations ruinées et surchargées d'impôts, que de citoyens privés du nécessaire , uniquement pour subvenir aux dépenses de quelques ennuyés ï La richesse a-t-elle engourdi dans un homme la faculté de penser? il s'abandonne à la paresse; il sent à la fois de la douleur à se mouvoir, et de l'ennui à n'être point mu; il voudrait être remué sans se donner la peine de se remuer. Que de richesses pour se procurer ce mouvement étranger !
O indigens ! vous n'êtes pas sans doute les seuls misérables ! Pour adoucir vos maux, considérez cet opulentoisifqui, passif dans presque tous ses amusemens, ne peut s'arracher à l'ennui que par des sensations trop vives pour être fréquentes.
Si l'on me soupçonnait d'exagérer ici le malheur
(ï) L'homme occupé s'ennuie peu et désire peu. Souhaite-t-on d'immenses richesses : c'est comme moyen ou d'éviter l'ennui ou de
f se procurer des plaisirs. Qui n'a point de besoins est indifférent aux
1 richesses. Il en est de l'amour de l'argent comme de l'amour du luxe.
•; Qu'un jeune homme soit avide de femmes ; s'il regarde le luxe dans les ameublemens, les fêtes et les équipages comme un moyen <ie les séduire , il est passionné pour le luxe. Vieillit-il? devient-il insensible aux plaisirs de l'amour? il dédore son carrosse, y attelle de vieux chevaux, et dégalonne ses habits. Cet homme aimait le luxe
g comme moven de se procurer certains plaisirs : y devient-il indifférent : il est sans amour pour le luxe.
436 DE l'homme,
du riche oisif, que Ton examine en détail ce que la plupart des grands et des riches font pour l'éviter, on sera convaincu que cette maladie est du moins aussi commune que cruelle.