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CHAPITRE XVIII

De V imitation perfectionnée de la nature.

vjultive-t-on les arts ? on sait qu'il en est dont les ouvrages sont sans modèles, et dont la perfection , par conséquent, est indépendante de leur ressemblance avec aucun des objets connus. Le palais d'un monarque n'est pas modelé sur le palais de l'univers, ni les accords de notre musique sur celle des corps célestes. Leur son, du moins, n'a jusqu'à présent frappé aucune oreille.

Les seuls ouvrages de l'art dont la perfection suppose une imitation exacte de la nature , sont le portrait d'un homme, d'un animal, d'un fruit, d'une plante, etc. En presque tout autre genre , c'est dans une imitation embellie de cette même nature que consiste la perfection de ces ouvrages.

Racine, Corneille ou Voltaire , mettent-ils un héros en scène : ils lui font dire de la manière la plus courte, la plus élégante et la plus harmonieuse , précisément ce qu'il doit dire. Nul héros cependant n'a tenu de

lels discours. Il est impossible que Mahomet, Zopire, Pompée, Sertorius, etc., quelque esprit qu'on leur suppose, aient: i°. toujours parlé en vers; 2°. qu'ils se soient toujours servi, dans leurs entretiens, des expressions les plus courtes et les plus précises ; 3°. qu'ils aient, sur-le-champ, prononcé les discours que deux autres grands hommes tels que Corneille et Voltaire ont été quelquefois quinze jours ou un mois à composer.

En quoi les grands poètes imitent-ils donc la nature? en faisant toujours parler leurs personnages conformément à la passion dont ils les animent (i). A tout autre égard, ils embellissent la nature et font bien. Mais comment l'embellir? Toutes nos idées nous viennent par nos sens : on ne compose que d'après ce qu'on voit. Comment imaginer quelque chose hors la nature? et, supposé qu'on imaginât, quel moyen d'en transmettre l'idée aux autres ? Aussi , répondrai-je , ce qu'en description, par exemple , on entend par une composition nouvelle, n'est proprement qu'un nouvel assemblage d'objets déjà connus. Ce nouvel assemblage suffit pour étonner l'imagination, et pour exciter des impressions d'autant plus vives qu'elles sont plus neuves.

De quoi les peintres et les sculpteurs composent-ils leur sphynx? des ailes de l'aigle, du corps du lion et de la tête de la femme. De quoi fut composée la Vénus dApelle? des beautés éparses sur les corps des dix plus belles fdles de la Grèce. C'est ainsi qu'en embellis-

(i) Au théâtre, le héros doit toujours parler conformément à son caractère et à sa position. Le poète, à cet égard, ne peut être trop exact imitateur de la nature 5 mais il doit l'embellir en rassemblant dans une conversation , souvent d'une demi-heure , tous les traits de caractère épars dans toute la vie de son héros. Pour peindre son nvare, peut-être Molière mit-il à contribution tous les avares de son siècle , comme nos Phidias tous nos hommes forts, pour modeler leur Hercule.

sant, Apellc imita la nature. A son exemple et d'après cette méthode, les peintres et les poètes ont depuis creusé les antres des Gorgones, modelé les Typhons, les Anthées, édifié les palais des fées et des déesses, et décoré enfin de toutes les richesses du génie les lieux divers et fortunés de leur habitation.

Je suppose qu'un poète ait à décrire les jardins de l'Amour. Jamais le sifflement mortel et glacial de Borée ne s'y fait entendre; c'est Zéphire qui, sur des ailes de roses, le parcourt pour en épanouir les fleurs et se charger de leurs odeurs. Le ciel, en ce séjour, est toujours pur et serein ; jamais l'orage ne l'obscurcit : jamais de fange dans les champs , d'insectes dans les airs et de vipères dans les bois. Les montagnes y sont couronnées d'orangers et de grenadiers en fleurs, les plaines couvertes d'épis ondoyans, les vallons toujours coupés de mille ruisseaux ou traversés par un fleuve majestueux dont les vapeurs, pompées par le soleil et reçues dans le récipient des cieux, ne s'y condensent jamais assez pour retomber en pluie sur la terre.

La poésie fait -elle, dans ce jardin, jaillir des fon* taines d'ambrosie, grossir des pommes d'or; y a-t-elle aligné des bosquets ; conduit-elle l'Amour et Psyché sous leurs ombrages; y sont-ils nus, amoureux et dans les bras du plaisir : jamais, par sa piqûre, une abeille importune ne les distrait de leur ivresse. C'est ainsi que la poésie embellit la nature, et que, de la décomposition des objets déjà connus, elle recompose des êtres et des tableaux dont la nouveauté excite la surprise et produit souvent en nous les impressions les plus vives et les plus fortes.

Mais quelle est la fée dont le pouvoir nous permet de métamorphoser, de recomposer ainsi les objets, et de créer, pour ainsi dire, dans l'univers et dans l'homme, Tome II. 3o

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et des êtres nouveaux et des sensations neuves ? cette

fée est le pouvoir d'abstraire.

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