‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 159 sur 226 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

De l'état actif et passif de l'homme.

Dans le premier de ces étais, l'homme peut sans ennui supporter assez long-temps la même sensation : il ne le peut dans le second. Je puis pendant six heures faire de la musique, et ne puis sans dégoût assister trois heures à un concert.

Rien de plus difficile à amuser que la passive oisiveté. Tout la dégoûte. C'est ce dégoût universel oui la rend

jgout universel qui

juge si sévère des beautés des arts, et qui lui fait exiger tant de perfection dans leurs ouvrages. Plus sensible et moins ennuyée, elle serait moins difficile.

Quelles impressions vives les arts d'agrémens exciteraient-ils dans l'oisif? Si les arts nous charment , c'est en retraçant, en embellissant à nos yeux l'image des plaisirs déjà éprouvés; c'est en rallumant le désir de les goûter encore. Or, quel désir réveillent-elles dans un homme qui, riche assez pour acheter tous les plaisirs, en est toujours rassasié?

En vain la danse, la peinture, les arts enfin les plus voluptueux et les plus spécialement consacrés à l'amour.

en rappellent l'ivresse et les transports; quelle impression feront-ils sur celui qui, fatigué de jouissance, est blasé sur ce plaisir? Si le riche court les bals et les spectacles, c'est pour changer d'ennui, et par ce changement en adoucir le malaise. Tel est, en général, le sort des princes; tel fut celui du fameux Bonnier. A peine avait-ii formé un souhait, que la fée de la richesse venait le remplir. Bonnier était ennuyé de femmes , de concerts , de spectacles : malheureux qu'il était , il n'avait rien à désirer. Moins riche, il eût eu des désirs. Le désir est le mouvement de l'âme ; privée de désirs , elle est stagnante. Il faut désirer pour agir , et agir pour être heureux. Bonnier mourut d'ennui au milieu des délices. On ne jouit vivement qu'en espérance. Le bonheur réside moins dans la possession que dans l'acquisition des objets de nos désirs.

Pour être heureux, il faut qu'il manque toujours quelque chose à notre félicité. Ce n'est point après avoir acquis vingt millions, mais en les acquérant, qu'on est vraiment fortuné. Ce n'est point après avoir prospéré, c'est en prospérant qu'on est heureux. L'âme alors toujours en action, toujours agréablement remuée, ne connaît point l'ennui.

D'où naît la passion effrénée des grands pour la chasse ? de ce que , passifs dans presque tous leurs autres amusemens, par conséquent toujours ennuyés, c'est à la chasse seule qu'ils sont forcément actifs. On l'est au jeu : aussi le joueur en est-il d'autant moins accessible à l'ennui (i).

Cependant, ou le jeu est gros, ou il est petit. Dans le premier cas , il est inquiétant et quelquefois funeste : dans le second, il est presque toujours insipide.

(1) Le jeu n'est pas toujours employé comme remède à l'ennui. Le petit jeu, le jeu de commerce, est quelquefois un cache-sottise. L'on joue souvent dans l'espoir de n'être pas reconnu pour ce iju'ou est.

Cette riche et passive oisiveté si enviée de tous, et qui, dans une excellente forme de gouvernement, ne se montrerait peut-êlre pas sans home, n'est donc pas aussi heureuse qu'on l'imagine; elle est souvent exposée à l'ennui.

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