‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 165 sur 226 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la difficulté de tracer un bon plan de législation.

Peu d'hommes célèbres ont écrit sur la morale et la législation. Quelle est la cause de leur silence? Seraitce la grandeur, l'importance du sujet, le grand nombre d'idées, enfin l'étendue d'esprit nécessaire pour le bien traiter? Non : leur silence est l'effet de l'indifférence du public pour ces sortes d'ouvrages.

En ce genre, un excellent écrit, regardé tout au plus comme le rêve d'un homme de bien, devient le germe de mille discussions, la source de mille disputes que l'ignorance des uns et la mauvaise foi des autres rendent interminables. Quel mépris n'affiche-t-on pas pour un ouvrage dont l'utilité éloignée est toujours traitée de chimère platonicienne !

Dans tout pays policé et déjà soumis à certaines lois, à certaines mœurs, à certains préjugés, un bon plan de législation , presque toujours incompatible avec une infinité d'intérêts personnels, d'abus établis et de plans déjà adoptés , paraîtra donc toujours ridicule. En démontrât-on l'excellence, elle serait long-temps contestée.

Cependant si , jaloux d'éclairer les nations sur l'objet important de leur bonheur, un homme de génie essayait de résoudre le problème compliqué d'une excellente

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législation , son premier soin doit être de le si m pli fier , et de le réduire à deux propositions.

L'objet de la première serait la découverte des Lois propres à rendre les hommes le plus heureux possible, à leur procurer par conséquent tous les amusemens et les plaisirs compatibles avec le bien public.

L'objet de la seconde serait la découverte des moyens par lesquels on peut faire insensiblement passer un peuple de l'état de malheur qu'il éprouve à l'état de bonheur dont il peut jouir.

Pour résoudre la première de ces propositions, il faudrait prendre exemple sur les géomètres. Leur propose-t-on un problème compliqué de mécanique, que font-ils? Ils le simplifient, ils calculent la vitesse des corps en mouvement, sans égard à leur densité, à la résistance des fluides environnans, au frottement des autres corps, elc.

Il faudrait donc, pour résoudre la première partie du problème d'une excellente législation , n'avoir pareillement égard, ni à la résistance des préjugés, ni au frottement des intérêts contraires et personnels, ni aux mœurs, ni aux lois, ni aux usages déjà établis. Il faudrait se regarder comme le fondateur d'un ordre religieux, qui, dictant sa règle monastique, n'a point égard aux habitudes, aux préjugés de ses sujets futurs.

Il n'en serait pas ainsi de la seconde partie de ce même problème. Ce n'est pas d'après ses seules conceptions , mais d'après la connaissance des lois et des mœurs actuelles d'un peuple , qu'on peut déterminer les movens de changer peu à peu ces mêmes mœurs, ces mêmes lois, et par des degrés insensibles faire passer un peuple de sa législation actuelle à la meilleure possible.

Une différence essentielle et remarquable entre ces deux propositions, c'est que, la première une fois réso«

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lue, sa solution (sauf quelques différences occasionnées par la position particulière d'un pays) est générale et la même pour tous les peuples.

Au contraire, la solution de la seconde doit être différente selon la forme différente de chaque état. On sent que les gouvernemens turc, suisse, espagnol ou portugais doivent nécessairement se trouver à des distances plus ou moins inégales d'une parfaite législation.

S'il ne faut que du génie pour résoudre la première de ces propositions, pour résoudre la seconde il faut au génie joindre la connaissance des mœurs et des principales lois du peuple dont on veut insensiblement changer la législation.

En général, pour bien traiter une pareille question, il est nécessaire d'avoir du moins sommairement étudié les coutumes et les préjugés des peuples de tous les siècles et de tous les pays. On ne persuade les hommes que par les faits ; on ne les instruit que par des exemples. Celui qui se refuse au meilleur raisonnement se rend au fait souvent le plus équivoque.

Mais ces faits acquis, quelles seraient les questions dont l'examen pourrait donner la solution du problème de la meilleure législation ? Je citerai celles qui se présentent les premières à mon esprit.

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