CHAPITRE VII
La révélation de la vérité ne trouble jamais les empires,
U ne administration est mauvaise ; les peuples souffrent, ils poussent des plaintes : en ce moment il paraît un écrit où on leur montre toute l'étendue de leurs malheurs ; les peuples s'irritent et se soulèvent. L'écrit estil la cause du soulèvement ? non, il en est l'époque : la cause est dans la misère publique. Si l'écrit eût plus tôt paru, le gouvernement plus tôt averti eût, en adoucissant les souffrances des peuples , pu prévenir la sédition. Le trouble n'accompagne la révélation de la vérité que dans un pays entièrement despotique, parce qu'en ce pays le moment où l'on ose dire la vérité est
5o6 de l'homme.
celui où le malheur , insoutenable et porté à son
comble , ne permet plus au peuple de retenir ses cris.
Un gouvernement devient - il cruel à l'excès ? les troubles sont alors salutaires : ce sont les tranchées qu'occasionne au malade la médecine qui le guérit. Pour affranchir un peuple de la servitude , il en coûte quelquefois moins d'hommes à l'état qu'il n'en périt clans une fête publique et mal ordonnée. Le mal du soulèvement est dans la cause qui le produit : la douleur de la crise est dans la maladie qui l'excite. Tomhet-on dans le despotisme ? il faut des efforts pour s'y soustraire, et ces efforts sont en ce moment le seul bien des infortunés. Le dernier degré du malheur, c'est de ne pouvoir s'en arracher , et de souffrir sans oser se plaindre. Quel homme assez barbare, assez stupide , pour donner le nom de paix au silence , à la tranquillité forcée de l'esclavage! c'est la paix, mais la paix de la tombe.
La révélation de la vérité, quelquefois l'époque, ne fut donc jamais la cause des troubles et du soulèvement. La connaissance du vrai , toujours utile aux opprimés , l'est même aux oppresseurs. Elle les avertit, comme je l'ai déjà dit , du mécontentement du peuple. En Europe, les murmures des nations précèdent de loin leur révolte : leurs plaintes sont le tonnerre en-" tendu dans le lointain ; il n'est point encore à craindre. Le souverain est encore à temps de réparer ses injustices et de se réconcilier avec son peuple. Il n'en est pas de même dans un pays d'esclaves ; c'est le poignard en main que la remontrance se présente au sultan. Le silence des esclaves est terrible : c'est le silence des airs avant l'orage. Les vents sont muets encore; mais du sein noir d'un nuage immobile part le coup de tonnerre qui , signal de la tempête , frappe au moment qu'il luit.
SECTION IX , CHAPITRE VII. 5oj
Le silence qu'impose la force est la principale cause et des malheurs des peuples et de la chute de leurs oppresseurs. Si la recherche de la vérité nuit, ce n'est jamais qu'à son auteur. Les Buffon, les Quesnay, les Montesquieu en ont découvert. On a long-temps disputé sur la préférence à donner aux anciens sur les modernes , à la musique française sur l'italienne : ces disputes ont éclairé le goût du public, et n'ont armé le bras d'aucun citoyen. Mais ces disputes, dira-t-on , ne se rapportaient qu'à des objets frivoles : soit ; mais, sans la crainte de la loi, les hommes s'entre-égorgeraient pour des frivolités. Les disputes théologiques , toujours réductibles à des questions de mots, en sont la preuve. Que de sang elles ont fait couler ! Puis-je , de l'aveu de la loi , donner le nom de saint zèle à remportement de ma vanité? point d'excè# auquel elle ne se livre. La cruauté religieuse est atroce. Qui l'engendre? serait-ce la nouveauté d'une opinion théologique (i)? non, mais l'exercice libre et impuni de Tintolérarice (2).
Qu'on traite une question où, libre dans ses opinions, chacun pense ce qu'il veut, où chacun contredit et est contredit, où quiconque insulterait son contradicteur serait puni selon la grièveté de l'offense ; l'orgueil des
(1) Ce n'est point, en théologie, la nouveauté d'une opinion qui révolte , mais la violence employée pour la faire recevoir. Cette violence a quelquefois produit des commotions vives dans les empires. Une âme noble et élevée soutient impatiemment le joug avilissant du prêtre , et le persécuté se venge toujours du persécuteur. L'homme, dit Machiavel, a droit de tout penser , de tout dire , de tout écrire , mais non d'imposer ses opinions. Que le théologien me persuade ou me convainque , et qu'il ne prétende point forcer ma croyance.
(2) La seule religion intolérable est une religion intolérante. Une telle religion , devenue la plus puissante dans un empire , y allume rait les flambeaux de la guerre , et le plongerait dans des troubles et des calamités sans nombre.
5o8 de l'homme.
disputans, alors contenu par la crainte de la loi, cesse
d'être inhumain.
Mais, par quelle contradiction le magistrat qui lie les bras des citoyens, et leur défend les voies de fait lorsqu'il s'agit d'une discussion d'intérêt ou d'opinion, les leur délie-t-il lorsqu'il s'agit d'une dispute scholaslique ? Quelle cause d'un tel effet ? l'esprit de superstition et de fanatisme qui , plus souvent que l'esprit de justice et d'humanité , a présidé à la rédaction des lois.
J'ai lu l'histoire des différens cultes , j'ai nombre leurs absurdités, j'ai eu honte de la raison humaine, et j'ai rougi d'être homme. Je me suis à la fois étonné des maux que produit la superstition , de la facilité avec laquelle on peut étouffer un fanatisme qui rendra toujours les religions si funestes à l'univers (i); et j'ai conclu que lesflialheurs des peuples pouvaient toujours se rapporter à l'imperfection de leurs lois , et par conséquent à l'ignorance de quelques vérités morales. Ces vérités, toujours utiles, ne peuvent troubler la paix des états. La lenteur de leurs progrès en est encore une nouvelle preuve.