CHAPITRE XIII
Des maux que produit V indifférence pour la vérité.
Dans le corps politique comme dans le corps humain, il faut un certain degré de fermentation pour entretenir le mouvement et la vie. L'indifférence pour la gloire et la vérité produit stagnation dans les âmes et dans les esprits. Tout peuple qui, par la forme de son gouvernement ou la stupidité de ses administrateurs, parvient à cet état d'indifférence , est stérile en grands talens comme en grandes vertus (i). Prenons les habitans de l'Inde pour exemple : quels hommes, comparés aux habitans actifs et industrieux des bords de la Seine , du Rhin ou de la Tamise !
L'Indien , plongé dans l'ignorance , indifférent à la vérité, malheureux au dedans, faible au dehors, est esclave d'un despote également incapable de le conduire au bonheur durant la paix, à l'ennemi durant la guerre (2).
(1) Les vertus fuient les lieux d'où la vérité est bannie. Elles n'habitent point les empires où l'esclavage donne le nom de soleil de justice aux tyrans les plus injustes et les plus cruels , où la terreur prononce les panégyriques.
(2) La guerre s'allume-t-clle en Orient 5 le sophi , retiré dans son sérail, ordonne à ses esclaves d'aller se faire tuer pour lui sur la
524 DE l'homme.
Quelle différence de l'Inde actuelle à cette Inde jadis si renommée, et qui, citée comme le berceau des arts et des sciences, était peuplée d'hommes avides de gloire et de vérité ! Le mépris conçu pour cette nation déclare le mépris auquel doit s'attendre tout peuple qui croupira, comme l'Indien, dans la paresse et l'indifférence pour la gloire.
Quiconque regarde l'ignorance comme favorable au gouvernement, et l'erreur comme utile, en méconnaît les productions : il n'a point consulté l'histoire : il ignore qu'une erreur utile pour le moment, ne devient que trop souvent le germe des plus grandes calamités. Un nuage blanc s'est-il élevé au-dessus des montagnes? c'est le voyageur expérimenté qui seul y découvre l'annonce de l'ouragan ; il se hâte vers la couchée : il sait que , s'abaissant du sommet des monts, ce nuage, étendu sur la plaine , voilera bientôt de la nuit affreuse des tempêtes ce ciel pur et serain qui luit encore sur sa tête.
L'erreur est ce nuage blanc où peu d'hommes aperçoivent les malheurs dont il est l'annonce. Ces malheurs, cachés au stupide, sont prévus du sage : il sait qu'une seule erreur peut abrutir un peuple , peut obscurcir tout l'horizon de ses idées ; qu'une imparfaite idée de la Divinité a souvent opéré cet effet. L'erreur, dangereuse en elle-même, l'est surtout par ses productions. Une erreur est féconde en erreurs.
Tout homme compare plus ou moins ses idées entre elles. En adopte-t-il une fausse; de cette idée unie a
frontière. Il ne daigne pas même les y conduire. Se peut-il, dit à ce sujet Machiavel , qu'un monarque abandonne à ses favoris la plus noble de ses fonctions , celle de général ? Ignore-t-il qu'intéressés à prolonger leur commandement , ils le sont aussi à prolonger la guerre ? Or , quelle perte d'hommes et d'argent n'occasionne pas sa durée î A quels revers , d'ailleurs , ne s'expose point la nation victorieuse qui laisse échapper le momeut d'accabler son ennemi!
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d'autres, il en résulte des idées nouvelles et nécessairement fausses , qui, se combinant de nouveau avec toutes celles dont il a chargé sa mémoire , donnent à toutes une plus ou moins forte teinte de fausseté : les erreurs théologiques en sont un exemple. Il n'en faut qu'une pour infecter toute la masse des idées d'un homme , pour produire une infinité d'opinions bizarres, monstrueuses , et toujours inattendues, parce qu'avant l'accouchement on ne prédit pas la naissance des monstres.
L'erreur est de mille espèces. La vérité au contraire est une et simple : sa marche est toujours uniforme et conséquente. Un bon esprit sait d'avance la route qu'elle doit parcourir (i). Il n'en est pas ainsi de l'erreur : toujours inconséquente et toujours irrégulière dans sa course , on la perd à chaque instant de vue : ses apparitions sont toujours imprévues; on n'en peut donc prévenir les effets. Pour en étouffer les semences (2) , le législateur ne peut trop exciter les hommes à la recherche de la vérité.
Tout vice, disent les philosophes, est une erreur de l'esprit. Les crimes et les préjugés sont frères : les vérités et les vertus sont sœurs. Mais quelles sont les matrices de la vérité ? la contradiction et la dispute. La liberté de penser porte les fruits de la vérité : cette liberté élève l'âme , engendre des pensées sublimes ;
(i) Les principes d'un ministre éclairé une fois connus, on peut, dans presque toutes les positions , prédire quelle sera sa conduite. Celle d'un sot est indevinable : c'est une visite , un bon mot , une impatience, qui le détermine; et de là ce proverbe, que Dieu seul devine \es sots.
(2ï Pour détruire l'erreur, faut-il la forcer au silence? non. Que faire donc ? la laisser dire. L'erreur , obscure par elle-même , est rejetée de tout bon esprit. Le temps ne l'a-t-il point accréditée, n'estelle point favorisée du gouvernement ; elle ne soutient point le regard de l'examen. La vérité donne à la longue le ton partout où on la dit librement.
la crainte au contraire l'affaise , et ne produit que des
idées basses.
Quelque utile que soit la vérité, supposons cependant qu'entraîné à sa ruine par le vice de son gouvernement , un peuple ne pût l'éviter que par un grand changement dans ses lois, ses mœurs et ses habitudes, faut-il que le législateur le tente ? doit-il faire le malheur de ses contemporains pour mériter l'estime de la postérité? La vérité, enfin, qui conseillerait d'assurer la félicité des générations futures par le malheur de la présente, doit-elle être écoutée?