CHAPITRE VI
Point d' intérêt, point de comparaison des objets entre eux.
1 oute comparaison des objets entre eux suppose attention : toute attention suppose peine , et toute peine un motif pour se la donner. S'il était un homme sans désir, et qu'un tel homme pût exister, il ne comparerait point les corps entre eux; il ne prononcerait aucun jugement. Mais dans cette supposition, il pourrait encore juger l'impression immédiate des objets sur lui : oui , lorsque cette impression serait forte. Sa force . devenue un motif d'attention , emporterait avec
go DE L HOMME.
elle un jugement. II n'en serait pas de même si cette sensation était iaible; il n'aurait alors ni conscience, ni souvenir des jugemens qu'elle aurait occasionnés. Un homme est environné d'une infinité d'objets; il est nécessairement affecté d'une infinité de sensations : il porte donc une infinité de jugemens, mais il les porte à son insu. Pourquoi ? C'est que la nature de ses jugemens suit celle de ses sensations. Ne font-elles sur lui qu'une trace légère, effacée aussitôt que sentie : les jugemens portés sur ces sortes de sensations sont de la même espèce : il n'en a point de conscience. Il n'est point d'homme en effet qui,, sans s'en apercevoir, ne fasse tous les jours une infinité de raisonnemens dont il n'a pas de conscience. Je prends pour exemple ceux qui précédent presque tous les mouvemens rapides de notre corps.
Lorsque, dans un ballet, Vestris fait plutôt une cabriole qu'un entrechat; lorsque, dans la salle d'armes, Moté tire plutôt la tierce que la quarte, il faut, s'il n'est point d'effet sans cause , que Vestris et Moté y soient déterminés par un raisonnement trop rapide pour être , si je l'ose dire , aperçu. Tel est celui que je fais, lorsque j'oppose ma main au corps prêt à frapper mon œil. Il se réduit à peu près à ceci :
L'expérience m'apprend que ma main résiste sans douleur au choc d'un corps qui me priverait de la vue : mes yeux d'ailleurs me sont plus chers que ma main ; je dois donc exposer ma main pour sauver mes yeux.
Il n'est personne qui ne fasse, en pareil cas, le même raisonnement; mais ce raisonnement d'habitude est si rapide , qu'on a plutôt mis la main devant les yeux qu'on ne s'est aperçu et de l'action et du raisonnement dont cette action est l'effet. Or , que de sensations de la nature de ces raisonnemens habituels ! Que de sensations faibles qui , ne fixant point notre attention ,
ne peuvent produire en nous ni conscience, ni sou-
venir !
Il est des momens où les plus fortes sont, pour ainsi dire, nulles. Je me bats : je suis blessé. Je poursuis le combat, et ne m'aperçois pas de ma blessure. Pourquoi? c'est que l'amour de ma conservation, la colère, le mouvement donné à mon sang, me rendent insensible au coup qui, dans tout autre moment, eût fixé toute mon attention. Il est, au contraire, des momens où j'ai connaissance des sensations les plus légères ; c'est lorsque des passions, telles que la crainte, l'amour de la gloire, l'avarice, l'envie, etc. , concentrent tout notre esprit sur un objet. Suis-je conjuré? il n'est point de geste , de regard, qui éebappe à l'œil inquiet et soupçonneux de mes complices. Suis-je peintre ? tout effet singulier de lumière me frappe. Suis-je joaillier? il n'est point de lacbe dans un diamant que je n'aperçoive. Suis-je envieux? il n'est point de défaut dans un grand homme que mon œil perçant ne découvre. Au reste , ces mêmes passions qui , concentrant toute mon attention sur certains objets , me rendent, à cet égard, susceptible des sensations les plus fines , m'endurcissent aussi contre toute autre espèce de sensations.
Que je sois amant, jaloux, ambitieux, inquiet; si , dans cette situation de mon âme , je traverse les magnifiques palais des souverains , en vain suis - je frappé par les rayons réfléchis des marbres, des statues, des tableaux qui m'environnent; il faut, pour réveiller mon attention , qu'un objet inconnu , nouveau , et tout à coup offert à mes yeux , fasse sur moi une impression vive. Faute de cette impression , je marche sans voir, sans entendre, et sans conscience des sensations que j'éprouve.
Au contraire, si, dans le calme des désirs, je par-
coui*s ces mêmes palais , sensible alors à toutes les beautés dont l'art et la nature les embellissent , mon âme, ouverte à toutes les impressions, se partagera entre toutes celles qu'elle reçoit. Je ne serai pas, à la vérité, doué, comme l'amant et l'ambitieux, de cette vue aiguë et perçante qu'ils portent sur tout ce qui les intéresse; je n'apercevrai point, comme eux, ce qui n'est, pour ainsi dire, visible qu'aux yeux des passions. Je serai moins finement , mais plus généralement sensible.
Qu'un homme du monde et qu'un botaniste se promènent le long d'un canal ombragé de chênes antiques et bordé d'arbustes et de fleurs odorantes; le premier, uniquement frappé de la limpidité des eaux, de la vétusté des chênes, de la variété des arbustes, de l'odeur suave des fleurs, n'aura pas les yeux du botaniste pour observer les ressemblances et les différences qu'ont entre eux ces fleurs et ces arbustes. Sans intérêt pour les remarquer, il sera sans attention pour les apercevoir. Il recevra des sensations; il portera des jugemens, et n'en aura point de conscience. C'est le botaniste jaloux de la réputation , le botaniste scrupuleux observateur de ces fleurs et de ces arbustes divers, qui seul peut se rendre attentif aux différentes sensations qu'il en éprouve , et aux divers jugemens qu'il en porte.
Au reste, si la conscience ou la non-conscience de telles impressions ne change point leur nature, il est donc vrai, comme je l'ai dit plus haut, que toutes nos sensations emportent avec elles un jugement dont l'existence ignorée , lorsqu'elles n'ont pas Cixé notre attention , n'en est cependant pas moins réelle.
Il résulte de ce Chapitre, que tous les jugemens occasionnés par la comparaison des objets entre eux , supposent en nous intérêt de les comparer. Or, cet in-
térêt, nécessairement fondé sur l'amour de noire bonheur, ne peut élre que l'effet de la sensibilité physique, puisque toutes nos peines et nos plaisirs y prennent leur source. Cette question examinée, j'en conclurai que la douleur et le plaisir physique sont le principe ignoré de toutes les actions des hommes (i).
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