‹ Œuvres compláetes (volume 3)Chapitre 35 sur 226 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la sociabilité.

JL'iiomme est de sa nature et frugivore et carnassier. Il est d'ailleurs faible, mal armé, et par conséquent exposé à la voracité des animaux plus forts que lui. L'homme, ou pour se nourrir, ou pour se soustraire à la fureur du tigre et du lion , dut donc se réunir à l'homme. L'objet de cette union fut d'attaquer, de tuer les animaux (i), ou pour les manger, ou pour défendre contre eux les fruits ou les légumes qui lui servaient de nourriture. Cependant, l'homme se mul-

patriotes à le suivre au-delà des Alpes? en leur envoyant du vin d'Italie. « Goûtez ce vin , leur écrivait-il ; et si vous le trouvez bon, » venez avec moi faire la conquête du pays qui le produit. » , (1) 11 y a, dit-on, en Afrique, une espèce de chiens sauvages, qui , par le même motif, vont en meute faire la guerre aux animaux j>lus forts qu'eux.

tiplia , et pour vivre il lui fallut cultiver la terre. Pour l'engager à semer, il fallait que la récolte appartînt à l'agriculteur. A cet effet, les citoyens firent entre eux des conventions et des lois. Ces lois resserrèrent les liens d'une union qui, fondée sur leurs besoins, était l'effet immédiat de la sensibilité physique (i). Mais leur sociabilité ne peut-elle pas être regardée comme une qualité innée , une espèce de beau moral ? Ce que l'expérience nous apprend à ce sujet, c'est que, dans l'homme comme dans l'animal , la sociabilité est l'effet du besoin. Si celui de se défendre rassemble en troupeau ou société les animaux pâturans, tels que les boeufs, les chevaux, etc., le besoin d'attaquer, chasser et combattre leur proie , réunit pareillement en société les animaux carnassiers , tels que les renards et les loups.

L'intérêt et le besoin sont le principe de toute sociabilité. Ce principe (dont peu d'écrivains ont donné des idées nettes) est donc le seul qui unisse les hommes entre eux. Aussi la force de leur union est-elle toujours proportionnée à celle et de l'habitude et du besoin. Du moment où le jeune sauvage (2) et le jeune san-

(1) De ce que l'homme est sociable , on en a conclu qu'il était bon. On s'est trompé. Les loups font société , et ne sont pas bons. J'ajouterai même que si l'homme, comme le dit Fontenelle , a fait Dieu à son image , le portrait effrayant qu'il fait de la Divinité , doit rendre la bonté de l'homme très-suspecte. On reproche à Hobbes cette maxime : « L'enfant robuste est l'enfant méchant ; » il n'a fait cependant que répéter en d'autres termes ce vers si admiré de Corneille :

« Qui peut tout ce qu'il veut , veut plus que ce qu'il doit. »

Et cet autre vers de La Fontaine :

<( La raison du plus fort est toujours la meilleure. »

Ceux qui font le roman de l'homme blâment cette maxime de Hobbes : ceux qui en font l'histoire l'admirent , et la nécessité des lois en prouve la vérité.

(2) Il en est , disent la plupart des voyageurs ? de rattachement

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glicr sont en état de pourvoir à leur nourriture et à leur défense, ils quittent, l'un la cabane , l'autre la bauge de ses parens (i). L'aigle méconnaît ses aiglons au moment qu'assez rapides pour fondre sur leur proie , ils peuvent se passer de son secours.

Le lien qui unit les enfans au père , et le père aux enfans, est moins fort qu'on ne l'imagine. La trop grande force de ce lien serait même funeste aux états. La première passion du citoyen doit être celle des lois et du bien public. Je le dis à regret, l'amour filial doit être subordonné, dans l'homme , à l'amour patriotique. Si ce dernier amour ne l'emporte sur tons les autres, où trouver une mesure du vice et de la vertu? Dès lors il n'en est plus, et toute morale est détruite.

Par quelle raison, en effet, aurait-on par-dessus tout recommandé aux hommes l'amour de Dieu ou de la justice? C'est qu'on a confusément senti le danger auquel les exposerait un trop excessif amour de la parenté. Qu'on en légitime l'excès, qu'on le déclare le

des nègres pour leurs enfans , comme de celui des animaux pour leurs petits. Cet attachement cesse lorsque les petits peuvent euxmêmes pourvoir à leurs besoins.

Les Anxicos , dit à ce sujet Dapper , dans son Voyage d'Afrique , mangent leurs esclaves : la chair humaine n'est pas moins commune dans leurs marchés que la chair de bœuf dans nos boucheries. Le père se repaît de la chair de son fils , le fils de celle de son père ; les frères et sœurs se mangent , et la mère se nourrit sans horreur de l'enfant qui vient de naître. Les Nègres enfin , dit le P. Labbat, sans reconnaissance , sans affection pour leurs parens , sont aussi sans compassion pour les malades : c'est chez ces peuples, ajoutet-il , qu'on voit des mères assez inhumaines pour abandonner dans les campagnes leurs enfans à la voracité des tigres.

(i^ Rien de plus commun en Europe que de voir des fils délaisser leur père, lorsque vieux, infirme, incapable de travailler, il ne vit plus que d'aumônes. On voit, dans les campagnes , un père nourrir sept ou huit enfans, et sept ou huit enfans ne pouvoir nourrir un père. Si tous les fils ne sont pas aussi durs , s'il en est de tendres et d'humains , c'est à l'éducation et à l'exemple qu'ils doivent leur humanité. La nature en avait fait de petits sangliers.

premier des amours, un fils est dès lors en droit de piller son voisin , ou de voler le trésor public, soit pour soulager le besoin d'un père, soit pour augmenter son aisance. Autant de familles, autant de petites nations, qui , divisées d'intérêt , seront toujours armées les unes contre les autres.

Tout écrivain qui, pour donner bonne opinion de son cœur, fonde la sociabilité sur un autre principe que sur celui des besoins physiques et habituels , trompe les esprits faibles , et leur donne de fausses idées de la morale.

La nature a voulu sans doute que la reconnaissance et l'habitude fussent, dans l'homme, une espèce de gravitation qui le portât à l'amour de ses parens ; mais elle a voulu aussi que l'homme trouvât , dans le désir naturel de l'indépendance , une force répulsive qui diminuât du moins la trop grande force de cette gravitation. Aussi la fille sort- elle joyeuse de la maison de sa mère pour passer dans celle de son mari. Aussi le fils quitte-t-il avec plaisir les foyers paternels, pour occuper une place dans l'Inde, exercer une charge en province, ou simplement pour voyager.

Malgré la prétendue force du sentiment et de l'amitié et de l'habitude, on change, à Paris, tous les jours de quartiers, de connaissances et d'amis. Veut-on faire des dupes, on exagère la force du sentiment et de l'amitié; on traite la sociabilité d'amour ou de principe inné. Peut -on de bonne foi oublier qu'il n'est qu'un principe de cette espèce, la sensibilité physique?

C'est à ce seul principe que l'on doit et l'amour de soi et l'amour si puissant de l'indépendance : si les hommes étaient, comme on le dit, portés l'un vers l'autre par une attraction forte et mutuelle, le législateur céleste leur eût-il commandé de s'aimer; leur eût-il ordonné d'aimer leurs pères et mères? Ne se

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fùt-il pas reposé de ce soin sur la nature, qui, sans Je secours d'aucune loi, force l'homme de manger et boire lorsqu'il a faim et soif, d'ouvrir ses yeux à la lumière, et de retirer son doigt du feu?

Les voyageurs ne nous apprennent point que l'amour de l'homme pour ses semblables soit si commun qu'on le prétend. Le navigateur échappé du naufrage et jeté sur une côte inconnue , ne va pas , les bras ouverts , se jeter au col du premier homme qu'il y rencontre. Il se tapit au contraire dans un buisson : c'est de là qu'il étudie les mœurs des habitans , et de là qu'il sort tremblant pour se présenter à eux (i).

Mais qu'un de nos vaisseaux européens aborde une île inconnue , les sauvages , dira-t-on , n'accourent-ils pas en foule vers le navire ? Cette vue sans doute les surprend. Les sauvages sont frappés de la nouveauté de nos habits , de nos parures , de nos armes , de nos outils. Ce spectacle excite leur étonnement. Mais quel désir succède en eux à ce premier sentiment? celui de s'approprier les objets de leur admiration. Devenus alors moins gais et plus rêveurs, ils s'occupent des moyens d'enlever, par adresse ou par force, ces objets de leurs désirs : ils épient, à cet effet, le moment favorable de voler, piller et massacrer les Européens, qui, dans leur conquête du Mexique et du Pérou, leur

(0 Si les hommes , et surtout les Européens , disent les Banians, toujours en crainte , en défiance l'un de l'autre , sont toujours prêts à se combattre et à s'attaquer , c'est qu'ils sont encore animés de l'esprit de leurs premiers parens Cutteri et Toddicastrce. Ce Cutteri, second fils de Pourous , et destiné par Dieu à peupler une des quatre parties du monde , tourne ses pas vers l'occident : le premier objet qu'il rencontre est une femme nommée Toddicastréc : elle est armée d'un chuchery , et lui d'une épée. Dès qu'ils s'aperçoivent, ils s'attaquent , se frappent ; le combat dure deux jours et demi ; le troisième , las de se battre , ils se parlent, s'aiment, se marient, couchent ensemble , ont des fils toujours prêts , comme leurs ancêtres , à s'attaquer lorsqu'ils se rencontrent.

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ont d'avance donne l'exemple de pareilles injustices et

cruautés.

La conclusion de ce Chapitre , c'est que les principes de la morale et de la politique, comme tous les principes des autres sciences , doivent s'établir sur un grand nombre de faits et d'observations. Or, que résulte-t-ii des observations faites jusqu'à présent sur la morale? c'est que l'amour des hommes pour leurs semblables est un effet de la nécessité de s'entre-secourir , et d'une infinité de besoins dépendans de cette même sensibilité physique que je regarde comme le principe de nos actions, de nos vices et de nos vertus.

En conservant mon opinion sur ce point, je crois devoir défendre le livre de Y Esprit contre les imputations odieuses du cagotisme et de l'ignorance.

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