CHAPITRE XXIV
L'esprit nécessaire pour saisir les vérités déjà connues suffit pour s'élever aux inconnues.
Une vérité est toujours le résultat de comparaisons justes sur les ressemblances et les différences, les convenances ou les disconvenances aperçues entre des objets divers. Un maître veut-il expliquer à ses élèves les principes d'une science , et leur en démontrer les vérités déjà connues : que fait-il? il leur met sous les yeux les objets de la comparaison desquels ces mêmes vérités doivent être déduites.
Mais , lorsqu'il s'agit de la recherche d'une vérité nouvelle, il faut que l'inventeur ait pareillement sous les yeux les objets de la comparaison desquels doit résulter cette vérité. Mais qui les lui présente? le hasard. C'est le maître commun de tous les inventeurs. Il paraît donc que l'esprit de l'homme , soit qu'il suive la démonstration d'une vérité, soit qu'il la découvre, a, dans l'un et Fautre cas, les mêmes objets à comparer, les mêmes rapports à observer, enfin les mêmes opérations à faire (i). L'esprit nécessaire pour^atteindre aux vérités déjà connues suffit donc pour parvenir aux
(1) Je pourrais même ajouter qu'il faut encore plus d'attention pour suivre la démonstration d'une vérité déjà connue , que pour en découvrir une nouvelle. S'agit-il, par exemple, d'une proposition mathématique, l'inventeur, en ce genre , sait déjà la géométrie ; il en a les figures habituellement présentes à la mémoire ; il se les rappelle, pour ainsi dire, involontairement : son attention enfin peut se porter toute entière sur l'observation de leurs rapports. Quanta l'élève, ces mêmes figures n'étant pas aussi habituellement présentes à sa mémoire, son attention est donc nécessairement partagée entre la peine qu'exigent, et le rappel de ces figures à son souvenir, et l'observation de leurs rapports.
igO DE L HOMME.
inconnues. Peu d'hommes, à la vérité, s y élèvent ; mais celte différence entre eux est l'effet, i°. des différentes positions où ils se trouvent, et de cet enchaînement de circonstances auquel on donne le nom de hasard; 2°. du désir plus ou moins vif qu'ils ont de s'illustrer, par conséquent de la passion plus ou moins forte qu'ils ont pour la gloire.
Les passions peuvent tout. Il n'est point de fille idiote que l'amour ne rende spirituelle. Que de moyens ne lui fournit-il pas pour tromper la vigilance de ses pareils, pour voir et entretenir son amant? La plus sotte est souvent alors la plus inventive.
L'homme sans passion est incapable du degré d'applicalion auquel est attachée la supériorité d'esprit ; supériorité, clis-je , qui peut-être est moins en nous l'effet d'un effort extraordinaire d'attention , que d'une attention habituelle.
Mais si tous les hommes ont une égale aptitude à l'esprit , qui peut donc produire entre eux tant de différence ?