CHAPITRE IV
De V amour de soi.
L'homme est sensible au plaisir et à la douleur physiques : il fuit l'un et cherche l'autre ; et c'est à cette fuite et à cette recherche constante qu'on donne le nom d'amour de soi.
Ce sentiment, effet immédiat de la sensibilité phy* sique, et commun à tous, est inséparable de l'homme. J'en donne pour preuve sa permanence , l'impossibilité de le changer ou même de l'altérer. De tous les sentimens , c'est le seul de cette espèce : nous lui devons tous nos désirs, toutes nos passions; elles ne sont que l'application du sentiment de l'amour de soi à tel ou tel objet. C'est donc à ce sentiment diversement modifié, selon l'éducation qu'on reçoit, selon le gouvernement sous lequel on vit, et les positions différentes où l'on se trouve, qu'on doit attribuer l'étonnante diversité des passions et des caractères.
L'amour de nous-mêmes nous fait en entier ce que. nous sommes. Par quelle raison est-on si avide d'honneurs et de dignités? c'est qu'on s'aime, c'est qu'on désire son bonheur, et par conséquent le pouvoir de se le procurer. L'amour de la puissance, et des moyens de l'acquérir, est donc nécessairement lié dans l'homme à l'amour de lui-même (i). Chacun veut commander,
(i) L'amour de l'homme pour le pouvoir est tel, qu'en Angleterre même il n'est presque point de ministre qui ne voulût revêtir son prince du pouvoir arbitraire. L'ivresse d'une grande place fait oublier au ministre, qu'accablé lui-même sous le poids du pouvoir qu'il édifie, lui et sa postérité en seront peut-être les premières victimes.
Qui fait chercher les grands emplois ? Serait-ce le désir d'y faire le bien ? qui ne serait animé que de ce motif, les regarderait comme
parce que chacun voudrait accroître sa félicite , et , pour cet effet, que tous ses concitoyens s'en occupassent. De tous les moyens de les y contraindre , le plus sûr est celui de la force et de la violence. L'amour du pouvoir, fondé sur celui du bonheur, est donc l'objet commun de tous nos désirs (i). Aussi les richesses, les honneurs, la gloire, l'envie, la considération, la justice, la vertu, Fin tolérance, enfin toutes les passions factices (2) , ne sont-elles en nous que l'amour du pouvoir déguisé sous ces noms différens.
Le pouvoir est l'objet unique de la recherche des hommes. Pour le prouver, je vais montrer que toutes les passions ci -dessus citées ne sont* proprement en nous que l'amour du pouvoir ; et j'en concluerai que , cet amour étant commun à tous , tous sont susceptibles du désir de l'estime et de la gloire , par conséquent de l'espèce de passion propre à mettre en action l'égale aptitude qu'ont à l'esprit les hommes organisés comme le commun d'entre eux.
un fardeau. Si on les désire, c'est moins pour l'utilité publique que pour la sienne propre. Les hommes ne naissent donc pas aussi bons que quelques-uns le prétendent. Bonté suppose amour des autres ? et c'est en nous seuls que se concentre tout notre amour.
(1) Le désir du pouvoir est général ; et si , pour y parvenir, tous les hommes ne s'exposent point aux mêmes dangers , c'est que l'amour de la conservation est , dans la plupart d'entre eux , en équilibre avec l'amour de la puissance.
(2) Tout en nous est passion factice, à l'exception des besoins, des douleurs et des plaisirs physiques.