CHAPITRE X
Le particulier > comme les nations , n estime dans la justice que la considération et le pouvoir quelle lui procure.
Un homme est-il, par rapport à ses concitoyens, à peu près dans l'état d'indépendance d'un peuple à l'égard d'un autre : cet homme n'aime dans la justice (i) que le pouvoir et le bonheur qu'elle lui procure. A quelle autre cause en effet, sinon à cet extrême amour pour
mille hommes dans cette expédition , qu'il surcharge ses sujets d'impôts , le prêtre garde le silence. Belle morale que celle du clergé catholique!
(i) On aime, dit-on, la justice : mais les magistrats en sont les organes ; et , chargés par état de l'administrer , ils doivent surtout protéger l'innocence. La protègent-ils réellement? Une affaire criminelle est en Espagne et en Angleterre instruite de deux manières différentes. Celle où l'on donne un avocat à l'accusé, où l'on fait publiquement son procès , est sans contredit celle où l'innocence est le plus à l'abri de la corruption et de la partialité des juges : c'est la meilleure. Pourquoi n'est-elle pas adoptée ? pourquoi les magistrats n'en sollicitent-ils pas l'admission ? c'est qu'ils imaginent que plus leurs sentences seront arbitraires, plus ils inspireront de crainte, et plus ils acquerront de pouvoir sur le peuple. L'amour tant vanté de l'équité n'est donc ni naturel ni commun aux hommes. Comment se dire ami de l'humanité , lorsqu'on ne l'est pas même de la justice !
SECTION IV, CHAPITRE X. ^3r
le pouvoir, attribuer notre admiration pour les conquérons (i)? Le conquérant, dit le corsaire Démétrius à Alexandre, est un homme qui, à la tête de cent mille autres, vole à la fois cent mille bourses, égorge cent mille citoyens, fait en grand le mal que le brigand fait en petit, et qui, plus injuste que ce dernier, est plus nuisible à la société. Le voleur est l'effroi du particulier; le conquérant est, comme le despote, le fléau d'une nation. Qui détermine notre respect pour les Alexandre , les Cortès , et notre mépris pour les Cartouche, les Raffiat? la puissance des uns, et l'impuissance des autres. Dans le brigand, ce n'est pas proprement le crime, mais la faiblesse qu'on méprise (2). Le conquérant se présente comme fort : on veut être fort; on ne peut mépriser ce qu'on voudrait être.
L'amour de l'homme pour le pouvoir est tel , qu'en tous les cas l'exercice lui en est agréable, parce qu'il lui
(1) L'idée de bonheur, étroitement liée dans notre mémoire à l'idée de puissance , en est peut-être difficilement séparée. On respecte jusqu'à l'apparence du pouvoir. C'est à ce sentiment qu'on doit peut-être une certaine admiration pour le suicide. On suppose une grande puissance à qui méprise assez la vie pour se donner la mort. A quelle autre cause, sinon à l'amour du pouvoir, doit-on attribuer l'excessive haine des femmes sages pour les hommes d'un certain goût? les Alexandre, les Socrate , les Solon , les Catinat , étaient des héros , des amis fidèles , des citoyens honnêtes : on peut donc , avec ce certain goût , servir utilement et sa famille et sa patrie. D'où vient l'horreur des femmes pour les hommes qui en sont soupçonnés ? c'est qu'elles ont sur eux peu de puissance : ce défaut de pouvoir leur est insupportable ; ce sont autant d'esclaves de moins dans leur empire : ils sont donc coupables d'un crime que la mort seule peut expier.
(2) C'est la force qui rend un monarque respectable à un monarque. Philippe II travaille à son bureau ; il se sent un besoin j il appelle , personne ne vient. Son bouffon se met à rire : « De quo- » ris-tu? dit le roi. — Du respect , de l'estime et de la crainte que )) vous inspirez à l'Europe , et du mépris qu'elle aurait pour vous, 5> si vous cessiez d'être fort , et que vos autres suj ets ne yous seri> vissent pas mieux que vos domestiques. »
en rappelle l'existence. Tout homme désire une grande puissante, et tout homme sait qu'il est presque impossible d'être à la fois toujours juste et puissant. On fait sans doute de son pouvoir un usage meilleur ou moins bon, selon l'éducation différente qu'on a reçue : mais enfin, quelque heureuse qu'elle ait été, il n'est point de grand qui ne commette encore des injustices. L'abus du pouvoir est lié au pouvoir, comme l'effet l'est à la cause. Corneille l'a dit :
Qui peut tout ce qu'il veut, veut plus que ce qu'il doit (i).
Ce vers est un axiome moral , confirmé par l'expérience; et cependant personne ne refuse une grande place , dans la crainte de s'exposer à la tentation pro-
(i) L'enthousiasme de l'équité se fait rarement sentir aux princes : peu d'entre eux sont animés du noble amour de l'humanité. Dans l'antiquité, le seul Gélon en fournit un exemple : il a horreur des sacrifices humains ; il porte la guerre en Afrique , et contraint les Carthaginois vaincus d'abolir ces détestables sacrifices. Catherine arme pareillement pour forcer les Polonais à la tolérance. De toutes les guerres , ces deux sont peut-être les seules réellement entreprises pour le bonheur des nations. Gélon et Catherine II partageront donc , à cet égard, l'estime de la postérité. Veut-on apprécier le mérite des souverains : qu'on ne les juge point sur de petits maux produits par quelques tracasseries domestiques , mais sur les grands biens qu'ils ont , ou faits , ou voulu faire à l'humanité. Le désir du bien est rare en eux Le seul moment où communément le bien public s'opère , est celui où l'intérêt du puissant se trouve conforme à l'intérêt général. Quel instant les rois de France prirent ils pour rendre la liberté aux sujets et pour affaiblir le pouvoir féodal ? celui où les orgueilleux vassaux de la couronne marchaient égaux aux souverains : alors l'ambition des monarques ordonna l'affranchissement des peuples.
Que les princes d'Orient ne vantent point leur amour pour l'équité : qui veut abrutir des sujets ne les aime point. C'est folie de croire que les peuples en seront plus dociles et plus faciles à gouverner. Plus une nation est éclairée, plus elle se prête aux justes demandes d'un gouvernement équitable Qui veut aveugler les citoyens, veut être impunément injuste. Tels sont en général les hommes ; et cependant la plupart d'entre eux osent se dire amis de la justice. O ignorance de soi-même ! ô hypocrisie !
chaîne d'une injustice : l'amour de l'équité est donc toujours en nous subordonné à l'amour du pouvoir. L'homme, uniquement occupé de lui-même, ne cherche que son bonheur : s'il respecte l'équité, c'est le besoin qui l'y nécessite (i).
S'élève-t-il un différend entre deux hommes à peu près égaux en force et en puissance, tous deux, contenus par une crainte réciproque , ont recours à la justice ; chacun en réclame la décision. Pourquoi? pour intéresser le public en sa faveur, et par ce moyen acquérir une certaine supériorité sur son adversaire. Mais que l'un de ces deux hommes , manifestement plus puissant que l'autre, puisse impunément l'outrager; alors, sourd au cri de la justice, il ne discute plus, il commande. Ce n'est ni l'équité , ni même l'apparence de l'équité , qui juge entre le faible et le puissant , mais la force , le crime et la tyrannie. C'est à ce titre que le divan donne le nom de séditieuses aux remontrances du faible qu'il opprime.
Je n'ajoute qu'une preuve aux précédentes ; c'est la plus forte.
(i) Est-il, comme on le dit, des hommes qui sacrifient leur intérêt le plus cher à celui de la justice ? non : mais il en est qui n'ont rien de plus cher que la justice. Ce sentiment généreux est en eux l'effet d'une excellente éducation. Quel moyen de le graver dans toutes les âmes ? en leur présentant , d'une part , l'homme injuste comme avili , méprisé , et par conséquent comme faible ; et de l'autre , l'homme juste , comme estimé , et par conséquent comme fort.
Les idées de justice se sont-elles , par ce moyen , liées dans la mémoire aux idées de pouvoir et de bonheur ? elles se confondent et n'en forment plus qu'une. Prend- on l'habitude de se les rappeler ensemble : bientôt il n'est plus possible de les séparer. Cette habitude une fois contractée, on met de l'orgueil à se montrer toujours juste çt vertueux j et rien alors qu'on ne sacrifie à ce noble orgueil-