‹ Œuvres compláetesChapitre 2 sur 77 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

l8 ESSAI SUR IA VIE

lyse, se réduisent à des tableaux placés dans l'imagination ou la mémoire.

Tout dans l'homme se réduit donc à sentir. L'homme est sujet aux erreurs. Elles ont trois causes; les passions, l'ignorance, et l'abus des mots. Les passions nous trompent, parce qu'elles nous font voir les objets sous une seule face. Le prince ambitieux fixe son attention sur l'éclat de la victoire et sur la pompe du triomphe : il oublie les inconstances de la fortune et les malheurs de la guerre.

La crainte présente des fantômes , et ne laisse point d'entrée à la vérité. L'amour est fertile en illusions. « Vous ne m'aimez plus, disait mademoiselle de Caumont à Poucet; vous croyez moins ce que je vous dis que ce que vous voyez. »

L'ignorance est la cause des erreurs dans les questions difficiles. C'est faute de connaissances que la question du luxe a été si long-temps agitée sans être éclaircie. De grands hommes en ont fait l'apologie , d'autres la satire.

Sur l'abus des mots , troisième cause de nos erreurs, Helvétius renvoie à Locke, et ne dit qu'un mot en faveur de ceux qui ne voudraient pas recourir au philosophe anglais. Il fait voir que les sens faux donnés aux mots espace, matière, infini, amourpropre , liberté, ont été les sources de beaucoup d'erreurs en métaphysique et en morale. La matière n'est que la collection des propriétés communes à tous les corps. Vespace n'est que le néant ou le vide; considéré avec les corps, il n'est que l'étendue. Le mot infini ne donne qu'une idée , l'absence des bornes. \1 amour-propre est un sentiment gravé en nous par la nature, et qui devient vertueux ou vicieux, selon la différence des goûts, des passions ,

ET LES OUVRAGES D'HELVETIUS. ig

des circonstances. La liberté de l'homme consiste dans l'exercice volontaire de ses facultés.

Passons au second Discours.

L'esprit a plus ou moins l'estime du public , selon que les idées sont neuves, utiles et agréables. Ce ne sont pas leur nombre et leur étendue qui emportent notre estime ; c'est le rapport qu'elles Ont avec notre bonheur , qui nous force à leur accorder notre hommage. Ainsi , c'est la reconnaissance ou la vengeance qui loue ou qui méprise.

Les idées les plus estimables sont celles qui flattent nos penchans. Le premier des livres pour Charles XII , c'est la vie d'Alexandre ; pour une femme sensible , c'est le poète qui peint l'amour. C'est notre intérêt qui nous fait adopter ou rejeter l'opinion des autres.

Il est vrai qu'il y a sur la terre un petit nombre de philosophes conduits par l'amour du vrai, qui estiment de préférence les idées lumineuses ; mais ces philosophes sont en si petit nombre qu'il ne faut pas les compter. Le reste du genre humain n'estime que les idées qui flattent son opinion ou son intérêt. Un sot n'a que de sots amis. Auguste, Louis XIV, le grand Condé , vivaient avec les gens d'esprit. Sous un monarque stupide , disait la reine Christine , toute sa cour l'est , ou le devient.

Lorsque la réputation d'un homme ou d'un ouvrage est établie, nous les louons souvent sans les estimer. Nous n'avons pas pour eux une estime sentie , mais une estime sur parole. Telle est l'estime générale pour Homère, que tout le monde loue, et qui n'est lu que des gens de lettres.

Chaque homme a de soi la plus haute idée , et n'estime dans les autres que son image, ou ce qui peut lui être utile.

Le fakir et le sybarite, la prude et la coquette , se méprisent. Le philosophe qui vivra avec des jeunes gens sera l'imbécille , le ridicule de la société. L'homme de robe , l'homme de guerre , le négociant, croient chacun sincèrement que leur sorte d'esprit est la plus estimable.

Ainsi la grande société , la nation , se divise en petites sociétés, qui , selon leurs occupations, leur rang, leur état, estiment la sorte d'esprit avec laquelle elles ont du rapport.

A la cour, on estime surtout les hommes du bon ton, quoiqu'ils soient pour la plupart frivoles, ineptes, ignorans.

Si les petites sociétés n'estiment que l'esprit qui est plus près de leur esprit, le public n'accorde son estime qu'à l'esprit qui est utile au public.

En conséquence de cette vérité, l'esprit qui réussit dans les sociétés particulières réussit rarement dans le public.

Tel homme , au contraire , tel ouvrage , font honneur à la nation, et ne réussissent pas dans les sociétés particulières.

Si le public ne rend aucun honneur à l'esprit médiocre, c'est qu'il n'est jamais d'aucune utilité. Si pourtant, dans certaines circonstances, des esprits médiocres , devenus généraux ou ministres , sont honorés , c'est qu'ils ont eu le bonheur d'être utiles. De plus , on a de l'indulgence pour les grands. On ne demande pas à la comédie italienne lesmêmes talens qu'à la comédie française.

Après la mort des hommes en place et des artistes, ceux-ci sont les plus honorés , parce que la postérité jouit de leurs travaux , et que les autres ne sont utiles qu'à leur siècle.

Certains esprits célèbres dans quelques pays et

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quelques siècles , ne le sont point dans d'autres siècles et dans d'autres lieux. Les sophistes, les théologiens, si illustres autrefois, recueillent le mépris des siècles éclairés. Les farces de Scarron réussissaient avant que l'on eût vu Molière.

Il y a pourtant des idées qui plaisent dans tous les lieux et dans tous les temps ; les unes sont instructives , les autres sont agréables. Il y en a des unes et des autres dans Homère , Virgile , Corneille , le Tasse , Milton , qui ne se sont point bornés à peindre une nation ou un siècle, mais l'humanité. Il est peu d'hommes assez mal organisés pour être insensibles aux tableaux des grands objets et à l'harmonie. Les tableaux voluptueux qui rappellent les plaisirs des sens , et surtout ceux de l'amour, sont également du goût de tous les peuples. Les philosophes qui ont découvert des vérités utiles ont l'estime de tous les siècles; et, dans tous les siècles, on aime les poètes qui ont fait aimer la vertu.

Mais qu'est-ce que la vertu? Dans les sociétés particulières, on donne ce nom aux actions utiles à ces sociétés. L'homme qui veut dérober à la rigueur des lois un parent coupable passe pour vertueux.

Le ministre qui refuse ses amis , ses parens , les courtisans, pour leur préférer l'homme de mérite et le bien de l'état, doit avoir à la cour la réputation d'homme dur, inutile et malhonnête.

Dans les cours , on appelle prudence la fausseté , folie le courage de dire la vérité. On y donne le titre de bon au prince qui prodigue les trésors de l'état, le nom d'aimable au prince qui accorde à ses favoris, à sa maîtresse, des emplois importans au bonheur de l'état.

Comment donc savoir si on est vertueux ? Di~ rige-t-on toutes ses actions au bien du plus grand

nombre, on est vertueux. Oui, la vertu n'est que l'habitude de diriger ses actions au bien général. C'est en la considérant sous ce point de vue qu'on peut s'en former des idées nettes et précises, que les moralistes n'ont point eues jusqu'à présent.

Les uns , à la tête desquels est Platon , n'ont débité que des rêves ingénieux. La vertu , selon eux , est l'idée de l'ordre, de l'harmonie, du beau essentiel. Les autres, à la tête desquels est Montaigne, prétendent que les lois de la vertu sont arbitraires , parce qu'ils voyent qu'une action vicieuse au nord est souvent vertueuse au midi. Les premiers, pour n'avoir point consulté l'histoire, errent dans un dédale de mots. Les seconds , pour n'avoir point médité sur l'histoire, ont pensé que le caprice décidait de la bonté ou de la méchanceté des actions humaines.

L'amour de la vertu n'est donc que le désir du bonheur général. Les actions vertueuses sont celles qui contribuent à ce bonheur. Les peuples les plus stupides, dans leurs coutumes les plus singulières , ont en vue leur bonheur ; et si , dans certains pays y dans certains lieux , on honore des actions qui nous paraissent coupables, c'est que, dans ces pays, ces actions sont utiles. Le vol fait avec adresse était honoré à Sparte, parce que dans cette république toute militaire, et où il n'y avait point l'esprit de propriété , la vigilance et l'adresse étaient des qualités utiles. En Chine, où la population est excessive , il est permis au père d'exposer ou de tuer ses enfans. Cette loi, si cruelle en apparence, prévient de plus grands maux, et par conséquent est utile. Enfin , c'est partout l'utilité qui rend les actions criminelles ou vertueuses.

Mais dans tous les pays on attache l'idée de vertu

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à des actions qui ne peuvent produire aucun bien. Oui , mais c'est qu'on est persuadé que ces actions produisent un bien , soit pour ce monde , soit pour l'autre; et j'appelle ces habitudes, ces actions, vertus de préjugé, dont il faut guérir les hommes.

Ces habitudes n'ont été fondées que sur la préférence donnée à des sociétés particulières sur la société générale ; ce qui seul les rend vicieuses.

Quel bien font au monde et à la patrie les austérités des moines et des fakirs? De quelle utilité peut être la folie des Indiens qui se font dévorer par les crocodiles ?

Il est des crimes de préjugé, comme il est des vertus de préjugé.

J'appelle crimes de préjugé , des actions condamnées par l'opinion, quoiqu'elles ne nuisent à personne. Quel mal fait le bramine qui épouse une vierge , et l'homme qui mange un morceau de bœuf plutôt qu'un morceau de poisson ?

Les vertus de préjugé sont quelquefois des habitudes atroces; comme la coutume des Giagues, de piler dans un mortier les enfans, pour en composer une pâte qui, selon les prêtres, les rend invulnérables.

Il y a peu de nations qui n'aient pour les crimes de préjugé plus d'horreur que pour les actions les plus nuisibles à la société, et plus d'estime pour les pratiques minutieuses et indifférentes que pour les actions utiles à l'état.

De ce qu'il y a des vertus réelles et des vertus de préjugé, il suit qu'il y a chez les peuples deux espèces de corruption, l'une politique, et l'autre religieuse. Celle-ci peut n'être pas criminelle, quand elle s'allie avec l'amour du bien public, les talens, de véritables vertus.

La corruption politique prépare, au contraire , la chute des empires. Le peuple en est infecté, lorsque les particuliers détachent leurs intérêts de l'intérêt général.

Cette corruption se joint quelquefois à l'autre. Alors les moralistes ignorans les confondent, mais elles sont souvent séparées. La corruption religieuse n'est souvent que l'amour du plaisir, et inspirée par la nature, qu'elle satisfait sans la dégrader. La corruption politique est l'effet du gouvernement.

C'est dans la législation et l'administration des empires qu'il faut chercher la cause des vices et des vertus des hommes.

Les déclamations des moralistes ne font que satisfaire leur vanité , et ne produisent aucun bien. Leurs injures ne peuvent changer nos sentimens, et nos sentimens sont l'effet de la nature et des lois.

Il faut moins censurer le luxe, qui peut être nécessaire à un grand état, et la galanterie, à laquelle les hommes peuvent devoir les arts, le goût, et des vertus politiques, que l'institution qui fait de l'homme un lâche , un esclave , un fripon ou un sot.

Il est des moralistes hypocrites : ce sont ceux qui voient avec indifférence tous les maux qui entraînent la ruine de leur patrie , et qui se déchaînent contre quelques excès dans la jouissance des plaisirs.

D'après les principes posés ci-dessus, on peut faire un catéchisme dont les préceptes seront clairs, vrais et invariables. Le peuple qui en serait instruit ne serait infecté ni de vices politiques, ni de vertus de préjugé. Le législateur le plus éclairé ne donnerait que des lois utiles, et les lois seraient respectées.

L'inexécution des lois prouve toujours l'ineptie du législateur. La récompense , la punition , la gloire, l'infamie, sont quatre divinités qui peuvent répandre les vertus , et créer des hommes illustres dans tous les genres.

Pour perfectionner la morale , les législateurs ont deux moyens : l'un , d'unir les intérêts particuliers à l'intérêt général ; l'autre , de hâter les progrès de l'esprit. Mais, pour hâter ces progrès, il faut savoir si l'esprit est un don de la nature , ou l'effet de l'éducation.

C'est le sujet du troisième Discours.

Tous les hommes ont des sens assez bons pour apercevoir les mêmes rapports dans les objets; ils ont les mêmes besoins , et ils auraient la même mémoire s'ils avaient la même attention.

Tous les hommes bien organisés sont capables d'attention ; tous apprennent leur langue , tous apprennent à lire , et conçoivent au moins les premières propositions d'Euclide. Cela suffit pour s'élever aux plus hautes idées, pourvu qu'ils veuillent faire des efforts d'attention; et, pour faire des efforts, il faut avoir des passions.

Ce sont les passions qui fécondent l'esprit et l'élèvent aux grandes idées. Ce sont elles qui ont formé et conduit Lycurgue , Alexandre , Epaminondas , etc. Ce sont elles qui ont inspiré les vastes projets, les moyens extraordinaires, les mots sublimes, qui sont les saillies des âmes fortement passionnées.

On devient stupide dans l'absence des passions.

Les princes montrent quelquefois de l'esprit pour s'élever au despotisme. Leurs désirs sont-ils remplis : ils n'ont plus le courage de s'arracher aux

délices de la paresse, et ils s'abrutissent dans leurs

grandeurs.

Mais tous les hommes sont-ils susceptibles du même degré de passion?

L'origine des passions est dans la sensibilité physique , dans l'amour du plaisir et la crainte de la douleur, qui remuent également tous les hommes.

L'avare, en se privant de tout, se propose de s'assurer les moyens de jouir des plaisirs et de se dérober aux maux : l'ambitieux a le même objet dans la poursuite des grandeurs. L'amour de la gloire et de la vertu n'est que le désir de jouir des avantages que la gloire et la vertu procurent.

Tous les hommes sont susceptibles de passion au même degré. Tous peuvent aimer avec fureur la gloire et la vertu : tous ont donc la puissance de s'élever aux plus grandes idées, et de faire de grandes choses. Les hommes, nés égaux, deviennent différents par les lois , et par l'éducation , qui doit préparer à l'obéissance et au respect pour les lois. L'éducation est trop négligée ; mais pour savoir ce qu'elle peut faire sur les esprits, il est important de fixer d'une manière précise les idées qu'on attache aux divers noms donnés à l'esprit. C'est ce que nous allons voir dans le quatrième Discours.

Le nom de génie n'est donné qu'aux esprits inventeurs. Leur invention porte sur les détails ou sur le fond des choses. C'est le travail excité par les passions , et surtout par celle de la gloire , qui porte l'âme aux grandes méditations, et fait trouver des vérités nouvelles, de nouvelles combinaisons. Les objets dont il est entouré, les circonstances où il est placé , déterminent et bornent le génie.

L'imagination est l'invention des images, comme

l'esprit est l'invention des idées; elle brille dans les descriptions, les tableaux. Les peintures sont ou grandes ou voluptueuses.

Le sentiment est l'âme de la poésie. L'auteur qui en est prive est toujours en-deçà ou au-delà de la nature. Celui qui n'a que de l'esprit s'éloigne toujours de la simplicité.

L'esprit n'est qu'un assemblage d'idées nouvelles qui n'ont pas assez d'étendue ni d'importance pour mériter le nom de génie. Ainsi Machiavel et Montesquieu sont des génies; La Rochefoucauld et La Bruyère sont des hommes d'esprit.

Le talent est l'aptitude à un seul genre dans lequel on ne porte qu'une invention médiocre.

L'esprit est fin quand il aperçoit de petits objets et donne à deviner.

L'esprit est fort quand il produit des idées propres à faire de fortes impressions.

Il est lumineux quand il rend clairement des idées abstraites.

Il est étendu lorsqu'il saisit un ensemble et voit des rapports éloignés.

Il est pénétrant, profond, lorsqu'il voit tout dans les objets.

Le bel esprit tient plus au choix des mots et des tours qu'au choix des idées.

L'esprit du siècle , l'esprit du monde, est frivole et porte sur de petits objets : s'il s'occupe un moment des grands hommes et des ouvrages célèbres, il cherche à les rabaisser : c'est le dieu de la raillerie , qui considère avec un ris malin et un œil moqueur le Panthéon, l'église de Saint-Pierre, le Jupiter de Phidias.

Le génie, l'esprit, sont les effets de la force ou de la vivacité des passions : le bon sens est l'effet de

leur modération ; il se borne presqu'à l'esprit de

conduite.

Mais il est, dit-on, des peuples qui paraissent insensibles aux passions de la vertu et de la gloire. Est-ce la faute du climat ? est-ce celle du gouvernement ?

Dans leurs républiques, Horatius Coclès et Léonidas ne pouvaient être que des héros. Dans ces républiques , les hommes peu passionnés étaient du moins bons citoyens.

Les républiques se corrompent, quand les honneurs et les plaisirs sont attaches à la tvrannie, à la puissance. Les hommes qui auraient été des Scipions et des Camilles , seront des Marius et des Catilinas.

La considération est une gloire diminuée. Lorsqu'elle est attachée au crédit, elle fait des flatteurs et des intrigans. L'argent est-il plus honoré que la vertu : on voit aux Cincinnatus , aux Catons, succéder les Crassus et les Séjans. La plus haute vertu, le vice le plus honteux, sont également l'effet du plaisir que nous trouvons à nous livrer à l'un ou à l'autre.

Il y a dans tous les hommes un désir secret d'être despote, parce que chaque homme a, du plus au moins , le désir de faire servir les autres à son bonheur.

Il ne faut pas toujours des talens et du courage pour établir la tyrannie : il ne faut quelquefois qu'une audace commune et des vices. Le prince commence par diviser les ordres des citoyens , par répandre une sorte d'anarchie , pour faire désirer à une partie de la nation l'abaissement de l'autre. Il fait ensuite briller le glaive de la puissance , met les vertus au rang des crimes, multiplie les d ' 7-

teurs, veut étouffer les lumières, et proscrit également les Sénèque et les Thraséas.

Mais les despotes donnent à la soldatesque, qui leur est toujours dévouée, le sentiment de la force , et finissent par être ses victimes.

L'histoire des empereurs de Rome et de Constantinople , des sultans des Turcs , des czars, etc., sont une preuve de cette vérité. L'homme le plus coupable de lèse -majesté est donc l'homme qui conseille à son prince de porter à l'excès et de faire trop sentir son autorité.

Les despotes , maîtres absolus des peuples qui n'osent les censurer, n'ont plus d'intérêt de s'instruire. Leurs ministres , placés par l'intrigue , n'ont aucuns principes de justice ni d'administration , aucune idée de vertu. Ainsi l'avilissement des peuples entretient l'ignorance et l'ineptie des princes et des ministres.

Il n'y a de vertu que dans les pays où la législation unit l'intérêt particulier à l'intérêt général. Dans ces pays où la puissance est partagée entre le peuple, les grands, les rois, la nécessité où se trouvent les citoyens de tous les ordres de s'occuper d'objets importans , la liberté qu'ils ont de tout penser et de tout dire, donnent aux âmes de la force et de l'élévation.

Une petite ville de la Grèce a produit plus de belles actions et de grands hommes , que tous les riches et vastes empires de l'Orient.

La force des passions est proportionnée aux récompenses qu'on leur propose. Les monceaux d'or du Mexique et du Pérou, en exaltant l'avarice des Espagnols , leur ont fait faire des prodiges. Les disciples de Mahomet et d'Odin , dans l'espérance de posséder les houris ou les valkiries, ont été avides

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de la mort. Partout où les lettres mènent à la considération ou à la fortune , elles sont cultivées avec succès.

Le bon sens, qui est l'effet des passions faibles, ne crée, n'invente, ne change, ni n'éclaire. Quand tout estdans l'ordre, il remplit assez bien les grandes places. Faut-il réformer les abus, il ne montre que de l'ineptie.

Il n'y a que le génie inspiré par les passions fortes qui fonde ou répare la constitution des empires.

Le goût est la connaissance de ce qui plaît au public d'une certaine nation. On acquiert le goût de cette dernière sorte par l'habitude de comparer des jugemens. On acquiert le goût de la première sorte , qui est le vrai goût, par la connaissance profonde de l'humanité.

Pour réussir dans les arts , les sciences et les affaires, il faut d'abord être persuadé qu'on n'excelle pas dans plusieurs genres très-différens. Newton n'est pas compté parmi les poètes, ni Milton parmi les géomètres.

Il est plusieurs talens exclusifs. Il y a même certaines qualités, et même, si j'ose le dire, certaines vertus particulières, exclues par certains talens. L'ionorance de cette vérité est la source de mille injustices. On vante la modération d'un philosophe, et on se plaint de son peu de sensibilité , sans faire attention qu'il ne doit qu'à l'état tranquille de son âme le talent de l'observation. On veut que l'homme de génie soit toujours sage, et on oublie que le génie est l'effort des passions, rarement compatibles avec la sagesse.

On peut connaître si on est né pour les grandes choses à trois signes certains : i°. Si on aime assez la gloire pour sacrifier toutes les autres .passions ;

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2°. Si on admire vivement les belles actions ou les ouvrages consacrés par les suffrages de tous les siècles; 3°. Si on aime véritablement les grands hommes de son temps.

Après avoir donné ces idées sur les différentes sortes de talens , l'auteur finit, comme il l'avait promis , par nous parler de la science de^ l'éducation, qui est la connaissance des moyens propres à former des corps robustes , des esprits éclairés , des âmes vertueuses. Ces moyens dépendent absolument du gouvernement. Sous un mauvais gouvernement, la nature et l'éducation ne peuvent rendre les hommes ni éclairés, ni vertueux, parce qu'ils veulent toujours leur bonheur, et que , sous les tyrans, la lumière et la vertu ne conduisent point au bonheur.

Voilà un extrait fidèle du livre de V Esprit. Il ne s'est point fait d'ouvrage où l'homme soit vu plus en grand, et mieux observé dans les détails. On a dit à Descartes qu'il avait créé l'homme : on peut dire d'Helvétius qu'il l'a connu. Il est le premier qui ait fondé la morale sur la base inébranlable de l'intérêt personnel. Il est celui des philosophes qui a le plus dissipé ces nuages, ces faux systèmes , qui nous déguisent à nous-mêmes et nous donnent de fausses idées de la vertu. Son livre est la production d'une âme vraiment touchée des malheurs qui affligent les grandes sociétés. Personne n'a mieux fait sentir sur quels principes il faut établir un gouvernement, et les inconvéniens de toute constitution politique où les avantages du petit nombre sont préférés au bonheur du grand nombre. « Athéniens , » disait Sol on , vous serez si convaincus qu'il est de » votre intérêt de suivre mes lois, que vous ne serez » pas tentés de les enfreindre. »

Voilà ce que doivent dire tous les législateurs,

et ce que leur prescrit Helvétius. Son livre a encore un avantage qui le met au-dessus de bien d'autres ; c'est le style , qui est partout clairet noble. Lorsque l'auteur parle d'une vérité nouvelle ou abstraite, il n'est que simple et précis. A-t-il accoutumé votre esprit à ces idées neuves , son style prend de la majesté , de la force et des grâces. A-t-il à vous présenter une de ces vérités qui intéressent plus particulièrement les hommes : il la pare des richesses de son imagination ; et cette imagination , toujours soumise à la philosophie, l'embellit sans l'égarer. Elle ne sert qu'à rendre les vérités plus sensibles , et , pour ainsi dire , plus palpables. C'est dans la même vue qu'il répand dans son livre tant de contes plaisans ou intéressans. Ces contes sont des apologues ; et s'il les a un peu prodigués , il faut se ressouvenir qu'il écrivait en France , et qu'il parlait à un peuple enfant.

Lorsque cet ouvrage parut à Paris , les vrais philosophes l'estimèrent , les petits moralistes en furent jaloux , les gens du monde, en attendant qu'il fût jugé , en parlèrent avec dénigrement ; les hypocrites s'alarmèrent, et avec raison. Une femme célèbre par la solidité et les agrémens de son esprit ( madame du Deffant ) disait d'Helvétius : « C'est un homme qui a dit le secret de tout le y> monde. »

Les théologiens préparèrent un plan de persécution qu'ils firent précéder par des critiques absurdes. On disait dans le Journal chrétien et dans des mandemens emphatiques : « Que le pernicieux livre de V Esprit était une vapeur sortie de l'abîme ; que l'auteur était un lion qui attaquait la vertu à force ouverte , un serpent qui tendait des embûches; qu'il mettait l'homme au rang des bètes ;

ET LES OUVRAGÉS d'hELVETIUS. 33

sans respect pour Origène, qui a dit expressément que l'homme opère par la raison , et la bête par l'instinct; que l'auteur a tort de parler de législation , attendu qu'on trouve dans Y Évangile tout ce qu'il faut savoir là-dessus; qu*il n'y a rien dans les livres sacrés, ni dans les SS. Pères /de ce qui est -contenu dans le Livre de V Esprit; que l'amour de la gloire et l'amour de la patrie doivent être condamnés comme passions, parce que toutes les passions sont les fruits du péché. »

D'autres théologiens aussi lumineux disaient : « Que la philosophie des encyclopédistes et d'Helvétius répandait une odeur de mort *qui infecterait toute la postérité , et que c'était une plante maudite qui étoufferait d'âge en âge le bon grain semé dans le champ du père de famillei »

Helvétius reçut d'abord toutes ces critiques avec tranquillité; il ne pensa pas même à répondre à des accusations si vagues et si absurdes. Comment l'aurait-il fait? comment prouver, dit Pascal, qu'on n'est pas une porte d'enfer ? Il eut quelque inquiétude lorsqu'il fut menacé d'une censure de la Sorbonne. Il la vit paraître , et ne la trouva que ridicule. Une suite de quelques-unes des propositions condamnées par cette faculté justifiera bien le mépris d'Helvétius,

« La sensibilité physique produit nos idées; ou , ce qui revient au même, nos idées nous viennent par les sens. »

« Le désir de notre bonheur suffit pour nous conduire à la vertu. »

« C'est par de bonnes lois qu'on rend les hommes vertueux. »

« La douleur et le plaisir font penser et agir les hommes. »

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