VOLTAIRE A HELVÉTIUS
V os vers semblent écrits par la main d'Apollon ; Vous n'en aurez pour fruit que ma reconnaissance. Votre livre est dicté par la saine raison ; Partez vite , et quittez la France.
J'aurais pourtant, monsieur, quelques petits reproches à vous faire ; mais le plus sensible , et qu'on vous a déjà fait sans doute , c'est d'avoir mis l'amitié parmi les vilaines passions. Elle n'était pas faite pour si mauvaise compagnie. Je suis plus affligé qu'un autre de votre tort : l'amitié , qui m'a accompagné au pied des Alpes , fait tout mon bonheur, et je désire passionnément la vôtre. Je vous avoue que le sort de votre livre dégoûte d'en faire. Je m'en tiens actuellement à être seigneur de paroisse , laboureur, maçon et jardinier; cela ne fait point d'ennemis. Les poëmes épiques, les tragédies et les livres philosophiques rendent trop malheureux. Je vous embrasse, je vous aime de même, et je présente mes respects à la digne épouse d'un philosophe aimable.
A Ferney , pays de Gex , 17 décembre.