‹ Œuvres compláetesChapitre 59 sur 77 · D'HELVÉTIUS A HUME · texte numérisé non relu

D'HELVÉTIUS A HUME

.Lorsque j'ai rendu hommage, monsieur, à la supériorité de votre génie et de vos lumières, j'ai joint ma voix à celle de tous mes concitoyens, et je suis trèsflatté que vous ayez bien voulu la distinguer. Votre nom honore mon livre, et je l'aurais cité plus souvent si la sévérité du censeur me l'eût permis.

Depuis dix mois je suis l'objet de la haine et de la persécution des dévots, et j'ai malheureusement appris à mes dépens combien ces messieurs de la cour éthérée sont implacables dans leurs vengeances. Mais quelque mal qu'ils m'aient fait, j'en suis bien dédommagé si vous accordez quelque estime à l'ouvrage , et quelque amitié à l'auteur.

Lorsque la guerre s'est déclarée entre les deux na-

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lions, j'avais dessein d'aller en Angleterre pour y passer quelques mois avec des Anglais de mes amis; maintenant que vous voulez bien m'honorer de votre amitié , vous ne doutez pas que le désir d'y voir un homme que j'admire, ne m'y conduise dès que la paix me le permettra.

L'objection que vous me faites dans votre lettre me paraît très-bonne; et, s'il est permis de jurer in verba magistri, c'est sûrement d'après vous : aussi suis-je prêt à convenir de mon erreur. J'imagine cependant que l'estime publique conçue pour un talent ou une science doit être l'effet combiné, et de l'utilité dont ce talent est au public, et de la difficulté d'y exceller : difficulté que nous ne pouvons mesurer, en quelque genre que Ce soit, que par le grand nombre des entreprises comparé au petit nombre des succès. En effet, s'il n'est point d'idées innées, qui nous aurait fait naître l'idée de l'estime pour un tel talent, si ce n'est l'intérêt? (expression que je prends dans le sens le plus étendu, puisque j'entends par ce mot depuis le plus imperceptible jusqu'au plus fort degré de plaisir et de douleur.) Si toutes les nations ont pour M. Hume la plus haute estimé, c'est que ses ouvrages sont un bienfait pour l'humanité , et que chaque nation a intérêt d'estimer celui qui l'éclairé. Le plaisir et la douleur, et par conséquent l'intérêt, doivent donc être les inventeurs de toutes nos idées, et tout s'y doit généralement rapporter, puisque l'ennui même et la curiosité se trouvent alors compris sous ces noms de plaisir et de douleur. En partant de là , voyez et jugez si j'ai tort ou raison; je m'en rapporte entièrement à vous. A l'égard de l'amitié , il me paraît que la cause pour laquelle nous aimons notre ami peut être plus ou moins claire à notre esprit, selon que nous avons plus ou moins contracté l'habitude de nous étudier nous-mêmes, mais

que cette cause existe toujours ; et je lui donne le nom d'intérêt, que peut-être on n'a pas toujours pris dans toute l'étendue du sens que je lui donne.

Je me suis acquitté des commissions dont vous m'avez chargé. J'ai vu M. l'abbé Prévôt; il a traduit votre ouvrage, et malheureusement les deux premiers volumes sont déjà imprimés. Nous sommes cependant convenus que , dans un appendix , il renverrait à la fin de sa traduction les changemens que vous avez faits dans votre nouvelle édition. Ce même abbé m'a paru très-disposé à traduire l'histoire d'Ecosse de M. Robertson ; et j'ai pris des mesures pour lui faire parvenir tous ces livres.

Souffrez que je vous remercie ici du présent inestimable de vos œuvres. Quelques études que j'avais été obligé de faire m'avaient distrait de l'étude de la langue anglaise; je m'y remets pour vous lire et m'éclairer.

Vous savez que M. Stuard est parti pour Madrid. Il m'a promis à son retour de passer par ma terre. Plût à Dieu que nous fussions alors en paix , et que je pusse partir avec lui , et sous sa protection , pour vous aller rendre mes devoirs à Londres! Si vous découvrez le nom de celui qui veut bien traduire mon ouvrage, mandez-le-moi pour que je le lui envoie. Acceptez-en , je vous prie , un exemplaire que mon libraire adressera pour vous à M. Dehondt en Hollande. Comparé au présent que vous me faites , c'est la dragme de la veuve que je vous prie de recevoir avec bonté.

Je suis , etc.

Du 1er avril 1759.

SECONDE LETTRE

D'HELYÉTIUS A HUME.

Je vien§ de recevoir, monsieur et illustre ami, votre lettre que m'a remise M. Jordin. L'ami (i) qui devait remettre à M. Sluard un manuscrit pour être traduit en anglais, a changé d'avis. Le motif qui l'y déterminait était la crainte de la persécution. Elle devient de jour en jour plus dangereuse. Le crédit des prêtres augmente ; et, quoiqu'ils soient les ennemis des parlemens, ceux-ci se prêteraient assez volontiers, pour leur faire plaisir, à verser le sang de quelque philosophe : ils n'attendraient pas même de preuve juridique pour le faire. J'ai donc conseillé à mon ami de remettre à sa mort la publication de ses ouvrages. Il a déjà pris làdessus des précautions nécessaires, et il s'en tient là.

Le livre de mon ami est à peu près de y5o ou 800 pages in-4°« d'impression, du caractère de l'Esprit des Lois.

Notre malheureux pays est bien dans l'état de crise où l'on vous l'a mandé. Il a reçu une impulsion qui ne lardera point à précipiter sa chute , si quelque événement étranger, et difficile à prévoir en ce moment, ne la retarde pas. Tant que les choses resteront sur le pied où elles sont, quel rôle pouvons-nous espérer de jouer en Europe ?

Benjamin est sans force, et Juda sans vertu.

Vous devez plaindre vos amis qui vous sont fidèle—

(1) Cet ami dont parle Helvétius est Helvétius lui-même , qui avait eu quelque temps avant sa mort le dessein de faire paraître en Angleterre son livre de l'Homme. Cette lettre, sans date , paraît' avoir été écrite en 1770.

ment attachés. Plusieurs auraient été vous rejoindre à Edimbourg, sans l'embarras de la vente de leurs l>iens; car rien ne se vend ; toutes les bourses sont fermées. Point de circulation , parce que personne n'est sûr de ne pas mourir de faim.

Conservez-moi votre amitié : je la mérite par l'estime et la vénération que j'ai pour votre génie et pour votre caractère.

J'ai l'honneur d'être, etc.

D'HELVÉTIUS A L'ABBÉ CHAUVELIN

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