‹ Œuvres compláetesChapitre 6 sur 77 · POEME ALLÉGORIQUE · texte numérisé non relu

POEME ALLÉGORIQUE

ARGUMENT

Le poète cherche dans quel état et dans quelle sorte de biens la nature a placé le bonheur. Il interroge la Sagesse, qui lui montre les avantages et les inconvéniens de ce que l'homme appelle des biens. D'abord les plaisirs de l'amour : ils rendent l'homme heureux pendant quelques momens : mais le dégoût et l'ennui les suivent 5 et ceux qui se sont abandonnés à ces plaisirs se trouvent , dans un âge avancé , sans ressource pour le bonheur. La Sagesse lui montre les plaisirs et les troubles de l'ambition , ses ravages et ses crimes. Le poète conclut que , si les grandeurs sont une source de plaisirs, elles donnent encore moins le bonheur que les voluptés des sens.

JP longé dans les ennuis, l'homme, disais-je un jour, Est-il donc au malheur condamné sans retour? Quels vents impétueux, ô puissante Sagesse, De l'île du Bonheur me repoussent sans cesse! Que d'écuèils menaçans en défendent les bords! Oh ! si tous les mortels, jetés loin de ses ports, Errent au gré des vents et sans mâts et sans voiles, Si leur vaisseau perdu méconnaît les étoiles , Viens me servir de guide. Eh! que puis-je sans toi? J'ai cherché le bonheur; il a fui loin de moi. Séduit par une longue et trop vaine espérance , J'erre dans les détours d'un labyrinthe immense. Tome III. 6

Est-ce dans les plaisirs, est-ce dans la grandeur,

Que l'homme doit poursuivre et trouver le bonheur?

Sagesse , c'est à loi de résoudre mes doutes :

De la félicité tu peux m'ouvrir les roules.

Je dis : un doux sommeil appesantit mes yeux;

Et, descendu soudain de la voûte des cieux,

Un songe bienfaiteur, dans l'azur d'une nue,

Présente à mes regards la Sagesse ingénue.

Simple dans ses discours, aimable en son accueil,

Elle n'affecte point un pédantesque orgueil ;

D'une fausse vertu dédaignant l'imposture,

Elle-même applaudit aux leçons d'Epicure :

Indulgente aux humains, de sa paisible cour

Elle-n'écartc point et les Jeux et l'Amour.

Mortel ! je viens, dit-elle, apaiser tes alarmes; De tes humides yeux je viens sécher les larmes, T'apprendre qu'au hasard tu diriges tes pas, Et cherches le bonheur où Je bonheur n'est pas.

Je me trouve à ces mots au centre d'un bocage; Une onde vive et pure en rafraîchit l'ombrage ; Sous un berceau de myrte est un trône de fleurs Dont l'art a nuancé les brillantes couleurs. Là, du. chant des oiseaux mon oreille est charmée; Là, d'arbustes fleuris la terre est parfumée; Leurs esprits odorans , leur ombre, leur fraîcheur , Tout invite à l'amour et mes sens et mon cœur; Dans ces lieux enchantés tout respire l'ivresse.

C'est ici, dit mon guide , où règne la mollesse. Je la vois : que d'attraits à mes regards surpris! Les roses de son teint en animent les lis ; Son corps est demi-nu , sa bouche demi-close; Sur l'albâtre d'un bras sa tête se repose; Et, tandis que son œil, qu'enflamme le désir, Sur son sein palpitant appelle le plaisir, Des zéphirs indiscrets l'haleine caressante

Soulevé son écharpe et sa robe flottante.

Sa coquette pudeur, aux transports des amans,

Oppose ces dédains, ces refus agaçans,

Ces cris entrecoupés , cette faible défense ,

Qui, flattant leur espoir et provoquant l'offense,

Au désir enhardi permet de tout tenter.

Quel nouveau charme ici me force à m'arrèter? Des nymphes, en chantant l'amour et son délire, Trop jeunes pour jouir, s'exercent à séduire. L'une d'un pied léger suit un faune amoureux, Et. ses rapides pas ont devancé mes yeux. En déployant ses bras balancés par les grâces, L'autre entraîne en riant son amant sur ses traces : Modeste dans ses vœux, il demande un baiser Qu'elle laisse ravir et feint de refuser. Aux pieds d'Omphale, ici, je vois filer Alcide; Plus loin, Renaud, conduit sous le berceau d'Armide, S'applaudit dans ses bras de l'oubli du devoir. Il ne voit point encor le magique miroir Qui doit, en lui montrant sa honte et sa faiblesse, L'arracher pour jamais des bras de la Mollesse.

De son trône ombragé par un feuillage épais, L'œil découvre des bois partagés en bosquets ; Arène des plaisirs, voluptueux théâtre, Où, variant ses jeux, la vive Hébé folâtre. Là, conduit par les Ris, je m'avance, et je vois Des belles s'enfoncer dans l'épaisseur d'un bois, Fuir le jour, et tomber sur un lit de fougère. Leurs appas sont voilés d'une gaze légère, Obstacle au doux plaisir, mais obstacle impuissant : Le voile est déchiré, l'amour est triomphant; L'amant donne et reçoit mille baisers de flamme , Sur sa brûlante lèvre il sent errer son âme, Et mon œil attentif voit , au sein du plaisir , De charmes ignorés la beauté s'embellir.

Plus loin , près d'un ruisseau , sont les jeux de la lutte, C'est là qu'à son amant une amante dispute Ce myrte, ces faveurs que sa main veut ravir. Je les vois tour à tour s'approcher et se fuir. La nymphe cède enfin sur l'arène étendue. Que de secrets appas sont offerts à la vue ! Aux prières, aux cris , sa pudeur a recours : Vains efforts ! le ruisseau réfléchit leurs amours. Vainement la naïade en ses grottes profondes Dérobe ses beautés sous le cristal des ondes ; L'amour plonge, l'atteint, l'embrasse dans les flots > Et le feu du désir s'allume au sein des eaux. Dans ces lieux, de jouir tout s'occupe sans cesse. C'est ici que l'Amour, prolongeant son ivresse, Découvre un nouvel art d'irriter les désirs , Et d'y multiplier la forme des plaisirs.

Je le sens, dis-je alors, tout sage est sybarite. Cherche-t-on le bonheur ? c'est ici qu'il habite. Reine de ces beaux lieux , je suis à vos genoux ; Prêtresse du plaisir, je me consacre à vous.

Mais déjà les amans, plus froids dans leurs caresses, Sentent dans ces transports expirer leurs tendresses; Leurs yeux ne brillent plus des flammes du désir, Et les langueurs en eux succèdent au plaisir. Au sein des voluptés , je le vois, ô Sagesse , Le rapide bonheur n'est qu'un éclair d'ivresse. Eh quoi! pour ranimer les besoins satisfaits, La beauté n'aurait plus que d'impuissans attraits! Quoi! ces myrtes flétris ne jettent plus d'ombrage! Regarde, dit mon guide, au fond de ce bocage; Vois ce cortège affreux de regrets, de douleurs f Et les ronces déjà croître parmi les fleurs. Quand Hébé disparaît, le ciel ici n'envoie Que des chagrins cuisans sans mélange de joie; Et ce temple où ton œil cherche encor le bonheur >

Assiégé de dégoûts, n'est qu'un séjour d'horreur. Quand le plaisir s'enfuit, en vain on le rappelle. La flamme de l'amour ne peut être éternelle. C'est en vain qu'un instant sa faveur le séduit ; Le transport l'accompagne, et le dégoût le suit.

Hébé fuit à l'instant. Déjà sur ces bocages Borée au front neigeux rassemble les nuages; Et, sur un char obscur transporté par les vents, Le froid Hiver détruit le palais du Printemps. De son rameau flétri la feuille est détachée , L'onde se consolide , et l'herbe desséchée Implore , mais en vain , le dieu brillant du jour. Sur le trône où régnaient la Mollesse et l'Amour, Que vois-je? c'est l'Ennui, monstre qui se dévore, Qui se fuit en tout lieu, se retrouve et s'abhorre. Le front environné d'un rameau de cyprès , Il voit auprès de lui , poussant de vains regrets, Les amans malheureux qu'aucun transport n'enflamme Sonder avec effroi le vide de leur âme.

Déjà l'Infirmité, les yeux éteints et creux, Le corps moitié courbé sur un bâton noueux , A de l'âge caduc hâté le lent outrage, Et de son doigt d'airain sillonné leur visage. Ils invoquent la Mort, espoir du malheureux; Et la trop lente Mort se refuse à leurs vœux.

Ici, je le vois trop, le bonheur n'est qu'une ombre; C'est l'éclair fugitif au sein d'une nuit sombre. Sybarite, pourquoi ces regrets impuissans? Quoi ! les plaisirs passés sont tes malheurs présens ï

Il pouvait être heureux , répliqua la Sagesse. Que l'amour de plaisirs eût semé sa jeunesse ! L'amour est un présent de la divinité, L'image de l'excès de sa félicité. Il pouvait en jouir; mais il devait, en sage, Se ménager dès lors des plaisirs de tout âge*

Que lui servent , hélas ! ces regrets superflus ? L'inutile remords n'est qu'un malheur de plus.

Mais s'il est des instans où , plein de sa tendresse , Un amant en voudrait éterniser l'ivresse , En fut-il un jamais où, libre de désir, L'ambitieux voulût s'arrêter pour jouir?

La grandeur qu'il obtient toujours porte avec elle L'impatient espoir d'une grandeur nouvelle. De cet espoir rempli naît un désir nouveau ; Et d'espoir en espoir il arrive au tombeau.

A ces mots, entraîné par la main qui me guide , Je me sens transporté dans une plaine aride. Là s'élèvent des monts couverts de toutes parts De débris et de morts confusément épars. Leur croupe ravagée et leurs superbes faîtes Sont frappés de la foudre et battus des tempêtes.

Quel effroi me saisit ! quels cris tumultueux ! Par quel espoir guidé sur ces monts orageux Ce héros tente-t-il d'escalader leurs cimes? Quel est ce roc allier environné d'abîmes Qui sort d'entre ces monts et monte jusqu'aux cieux?

O mortel, c'est ici que les ambitieux, Étouffant le remords et sa voix importune, Viennent à prix d'honneur conquérir la fortune , Revêtir leur orgueil de ces biens appareils , De ces titres pompeux qu'idolâtrent les grands, De ces bandeaux sacrés, de ce pouvoir suprême, Fantôme du bonheur, et non le bonheur même. Au pied de ce rocher, sur ces débris épars, Tu vois l'ambition porter des yeux hagards. Ce monstre errant sans cesse aux bords de ces abîmes, Rongé par les chagrins , escorté par les crimes , Troublé par le présent, rarement y peut voir L'avenir embelli des rayons de l'espoir : La crainte prévoyante, à travers les ténèbres,

Le lui montre éclairé par des lueurs funèbres. Il se hait, il se fuit : souvent, pour le punir, Le ciel lui rend présens tous les maux à venir.

O folle Ambition, poursuivait la Sagesse, Déjà gronde sur toi la foudre vengeresse. Lorsque la Trahison , la Fourbe et les Fureurs Ont aplani pour loi la route des grandeurs, Au trône où tu t'assieds, tu portes les alarmes; J'y vois ton voile d'or inondé de tes larmes.

Elle dit, et j'entends sur ces monts caverneux L'Ambition pousser des hurlemens affreux. Avec un bruit pareil au long bruit du tonnerre, Ses cris sont répétés aux deux bouts de la terre. Tous les ambitieux accourant à sa voix, Par trois chemins divers s'avancent à la fois. Les premiers, précédés de la pâle Épouvante, Le bras eusanglanlé , la tête menaçante, Marchent en .décochant les flèches du trépas. La Désolation se roule sur leurs pas ; L'Esclavage les suit, traînant ses lourdes chaînes, Et conjurant la Mort de terminer ses peines.

Cette plaine à tes yeux présente les guerriers Que la victoire a ceints de coupables lauriers. Fléaux du monde entier, ses maux sont leur ouvrage* Mais quels tristes accens î quel effroi ! quel ravage ! De palais, de hameaux et de moissons couverts, Les champs à leur aspect se changent en déserts. Ici, vois la Terreur, à l'œil fixe , au teint blême, Qui fuit, s'arrête, écoute, et s'effraie elle-même. Plus loin, c'est la Fureur, la froide Cruauté, Qui de leur6 pieds d'airain foulent l'Humanité ; L'aveugle Désespoir, qui, nourri pour la guerre, Le bras nu, l'œil troublé, court, combat et s'enferre»

Vois ces fiers conquérans, ces superbes Romains , Sous le poids de leur gloire oppresser les humains;

Vois leurs pas destructeurs marqués par le carnage,

Les remparts enflammés éclairant leur passage ,

Les temples de la Paix tombant à leurs regards,

Et les Arts éperdus fuyant de toutes parts.

Tels sont donc les mortels dont la terre en silence

Adore les décrets , révère la puissance !

Partout on leur construit des tombeaux fastueux,

D'un pouvoir qui n'est plus monumens orgueilleux;

On les élève au ciel , l'univers les admire :

Avec ses destructeurs c'est ainsi qu'il conspire ,

Et qu'en déifiant les fureurs des héros

L'homme les encourage à des crimes nouveaux.

O toi, d'un faux honneur imprudemment avide,

Qui dans les champs de Mars consacres l'homicide,

O mortel, puisses-tu mesurer désormais

L'héroïsme des rois au bonheur des sujets!

Mais, plus loin , quelle foule, humble en sa contenance, Par des sentiers obscurs, jusqu'à ces monts s'avance, Et veut, en affectant le mépris des grandeurs, Par ce mépris lui-même arriver aux honneurs ! Quel monstre les conduit! la sombre Hypocrisie, Aux crimes, à la honte, aux remords endurcie, Qui se jouant de Dieu feint de le respecter, Qui dans tous ses forfaits ose encor l'attester, Pour marcher au pouvoir rampe dans la poussière, Et cache son orgueil sous la cendre et la haire. Des aveugles mortels ce monstre respecté , Règne par l'imposture et la stupidité , Par la crainte d'un Dieu qu'en secret il blasphème, Par la crédulité qui s'aveugle elle-même. Il guide sur ces monts d'autres ambitieux : Implacable en sa haine, il écarte loin d'eux La tendre Charité, qui, brûlant d'un saint zèle, Rend aux humains l'amour que les dieux Qnt pour elle. De toutes les vertus zélé persécuteur,

CHANT PREMIER. 8g

La paix est sur son front, la guerre est dans son cœur : Avec horreur le ciel , et le voit et l'écoute.

Mais détourne la vue, et vois, par celte route, Sur ce même rocher gravir ce courtisan , Au palais d'un vizir caméléon changeant, Qui , rampant à la cour , dédaigneux à la ville , Perfide à ses amis, à l'état inutile, Et fier du joug des rois qu'il porte avec orgueil , Attend à leur lever son bonheur d'un coup d'œil.

Que le bonheur souvent est loin du rang suprême ! Vois ce roi sans son faste^ et seul avec lui-même : Le Remords inquiet l'effraie et le poursuit, S'enferme en ses rideaux, et le ronge en son lit.

Cependant, jusqu'au pied de la roche fatale, Où gronde le tonnerre., où la fortune étale Ces titres, ces honneurs, si chers aux préjugés, Tous les ambitieux s'étaient déjà rangés. Prêts à l'escalader, ils s'avancent en foule; La terre sous leurs pas mugit, tremble, s'écroule : L'un échappe au danger et gravit sur les monts, L'autre tombe englouti dans des gouffres profonds. Je vois briller l'acier dans ces mains meurtrières; Les Séjans orgueilleux frappés par les Tibères; Les Aarons à leurs pieds renverser les Dathans; Les Bajazets tomber aux fers des Tamerlans. Dans mon cœur détrompé tout portait l'épouvante , L'effroi glaçait mes sens, quand, de sa main puissante, L'inconstante déesse, un bandeau sur les yeux, Saisissant au hasard un de ces orgueilleux, Elle-même le place au plus haut de son trône. C'est là que sous le dais l'ambitieux s'étonne, Se plaint d'être à ce terme où son cœur doit sentir Le malheur imprévu d'exister sans désir. Eh quoi! dit-il, frappé de terreurs légitimes, Consumé de remords allumés par mes crimes ,

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