LUI
Un homme d'esprit passe souvent pour un fou devant celui qui l'écoute; car celui qui écoute n'a que l'alternative de se croire sot, ou l'homme d'esprit fou : il est bien plus court de prendre le dernier parti.
Les petites fautes dans un grand ouvrage sont les miettes qu'on jette à l'envie.
Les rois et les prêtres aiment les contradictions dans les lois , ils s'en servent tour à tour au gré de leurs intérêts. L'utilité publique qu'on poserait pour règle et pour mesure des actions des hommes serait une base de morale qui leur déplairait fort.
2g4 PENSEES
Une nation soumise au despotisme connaît rarement un peuple libre. Très-peu de Français connaissent les Anglais. Aussi y a-t-il une manière très-différente de négocier avec les républicains ou avec les despotes. Les uns suivent leur intérêt , les autres leurs caprices.
C'est un grand tort à un écrivain d'être ennuyeux. On ennuie dans un ouvrage de morale ou de raisonnement toutes les fois qu'on ne réveille pas l'esprit par des idées neuves. Dans les histoires et les romans , les faits tiennent lieu de pensées et d'esprit.
Raisonner, pour la plupart des hommes, c'est le péché contre nature.
Les hommes passionnés pour les femmes , la considération ou les honneurs, les obtiendront par des crimes ou des vertus, selon le siècle ou la nation où ils vivront.
Dans les cours, le déshonneur est comme la fumée, qui se blanchit en s'élendant au large.
Si la voix du sang parlait , il n'y a point de jour où il ne se fit dans une rue de Paris plus de reconnaissances qu'en dix ans sur les théâtres français.
On voit se soutenir la vertu persécutée et honorée, mais rarement la vertu persécutée et méprisée.
ET REFLEXIONS. 2cp
Si les hommes ne croient pas aux contes o^es fées et des génies , ce n'est pas leur absprdité qui les retient et les empêche , c'est qu'on ne leur a pas dit d'y croire.
Lxiy.
Une des choses qui nous donnent le plus de fausses idées du bonheur, c'est l'exagération des poètes qui nous peignent, par exemple, les transports momentanés de l'amour comme une durée, et nous font par là concevoir une idée de bonheur qui ne peut exister. Voilà le fantôme qui séduit la plupart des hommes, et surtout des jeunes gens.
Le clergé est une compagnie qui a le privilège exclusif de voler par séduction.
Les hommes sont si bêtes qu'une violence répétée finit par leur paraître un droit. On croit en Turquie que le grand-seigneur a droit sur la vie , les biens et la liberté des citoyens.
Il faut être très-honnête pour étudier en soi les autres hommes : les fripons auraient trop à rougir.
Les riches et les pauvres se voudraient réciproquement parfaits. Les uns et les autres ont une prétention ridicule; mais celle des pauvres est moins odieuse, parce que les riches ont de quoi supporter une injustice et s'en consoler.
2QÔ pensées
Il y a peu d'amis à toute épreuve. Tel pour nous a risqué sa fortune, qui ne risquerait pas un ridicule.
Un père disait à son fils : Vous êtes sot ; soyez au moins décisif; cela réparera votre bêtise.
La croyance aux préjugés passe dans le monde pour bon sens.
Ce qui nuit le plus à l'avancement des arts et des sciences , c'est ce qu'on appelle ces gens de bon sens qui se donnent le titre de voir net, parce qu'ils ne voient pas loin.
11 y a tant d'inconséquence parmi les hommes , que les rois qui craignent qu'on n'attaque le christianisme seraient bien fâchés de gouverner leurs peuples avec ses lois.
La vertu a bien des prédicateurs et peu de martyrs.
Il ne faut pas avoir trop de petitesse ni trop d'étendue d'esprit pour paraître avoir du bon sens; car on n'appelle bon sens parmi presque tous les hommes que l'acquiescement aux choses reçues par les sots; et un homme qui n'a en but que la vérité , et qui par conséquent s'éloigne ordinairement des vérités reçues , passe pour fou.
Les conseils durs ne font point d'effet : ce sont comme des marteaux qui sont toujours repoussés par l'enclume.
Il y a des sots qui disent des choses communes d'un air singulier, et qui passent pour des gens d'esprit ; tandis qu'il y a des gens d'esprit qui disent des choses fines et bien pensées d'un air commun , et qui passent pour fous ou pour des gens médiocres.
Il en est souvent des états et des armées comme des vaisseaux que leur grandeur empêche de naviguer.
Tout ce qui ne sert pas à la postérité est inutile dans l'histoire.
Il y a peut-être un art à séduire une femme, comme à faire de bons vers. Peut-être cet art-là est-il moins compliqué et demande-t-il par là moins d'estime que les autres; mais c'en est un. En tout, les hommes à réflexions sont trop portés à regarder comme sots les gens qui ne savent pas raisonner. Ils devraient penser qu^il y a aussi un art à ne rien dire , peut-être peu estimable , mais enfin dont ils ne sont pas capables. Et les gens du monde se hâtent aussi trop tôt de mépriser un homme taciturne. Il est par là ridicule que l'on n'accorde pas de l'estime et de l'esprit à un grand jurisconsulte ou commerçant : cela doit toujours être en proportion de la rareté et de l'utilité.
Les objets offrent tant de différentes faces, qu'il faudrait toujours examiner, et jamais disputer.
Une nouvelle idée vient de la comparaison de deux choses que l'on n'a pas encore comparées.
Les grands , et surtout les ministres , ont trop de besoins pour donner à l'inclination. Ils préfèrent de sots protégés à des gens d'esprit qui leur plairaient davantage.
Il y a des gens d'esprit qui n'en ont beaucoup qu'avec les sots : tels sont les conteurs. Les raisonneurs n'en ont qu'avec les gens de leur force.
Pour bien écrire l'histoire, il faut prendre le milieu entre Tacite, qui fait toujours agir les hommes ayec dessein , et Plutarque , qui les fait toujours agir avec passion. En tout, les hommes tournent long-temps autour du but avant d'.y atteindre.
On étudie long-temps pour se rendre habile dans sa profession ; l'on néglige tout pour remplir la plus importante , celle de gouverner les hommes. Il y a beaucoup de prix à l'académie pour la solution de (questions oiseuses, aucun pour celle qui décide du bonheur du genre humain.
Tous les événemens sont liés. Une forêt du nord abattue change les vents, les moissons, les arts de ce
ET REFLEXIONS. v 3gg
pays , les mœurs et le gouvernement. Nous ne voyons pas toutes ces chaînes , dont le premier chaînon est dans l'éternité.