CHANT SECOND
Sous l'égide stoïque , à l'abri des revers , Ce mortel doit jouir d'un calme inaltérable; Que l'univers s'écroule, il reste inébranlable.
Apprends, dit la Sagesse , à le connaître mieux ; Qui feint d'être insensible est toujours orgueilleux. Comment peux-tu , trompé par son dehors austère, Prendre pour sage un fou,, superbe atrabilaire, Qui, sensible aux plaisirs, les fuit pour éviter Le danger de les perdre et de les regretter; Qui recherche partout la douleur et l'injure, Comme les seuls creusets où la vertu s'épure : Qui, toujours préparé contre un mal à venir, Se façonne à l'opprobre, et s'exerce à souffrir; Foule aux pieds la richesse, et, bravant la misère, Se dévoue aux rigueurs de son destin contraire? Livrant aux passions de stériles combats, Vois ces fous insulter aux plaisirs qu'ils n'ont pas, S'enivrer des vapeurs de leur faux héroïsme; Apôtres et martyrs d'un morne zénonisine, Préférer sottement la douleur au plaisir, Et l'orgueil d'en médire au bonheur d'en jouir.
Mais pa r leurs vain s di scours, commen t donc, ô Sagesse, Ont-ils pu si long-temps tromper Rome et la Grèce? Ton esprit, reprit-elle, en est-il étonné? Chez des peuples altiers le stoïcisme est né. Comme un être impassible il leur peignit son sage ; Il portait sur son front le masque du courage; Son maintien est farouche , austère, impérieux : Hélas ! en faut-il tant pour fasciner les yeux?
Vois pousser à l'excès sa feinte indifférence; Vois comme en tous les temps, séduit par l'apparence, Et du joug de l'erreur tardif à s'échapper, L'imbécille univers est facile à tromper.
A ces mots, je me trouve en une place immense Qu'un peuple curieux remplit de sa présence. Tome III. 7
gS tE BONHEUR.
Là s'élève un bûcher, où, Ja torche à la main,
Un fier mortel s'assied avec un front serein.
Sur ce bûcher funèbre, où ion œil me contemple, Peuple, s'écriait-il, apprends, par mon exemple, Qu'un sage, en tout état, égal en tout aux dieux, Est calme, indépendant, impassible comme eux: Rien ne peut l'émouvoir : la dévorante flamme Qui pénètre son corps n'atteint point à son âme; La crainte , qui subjugue un coursier indomté , Qui couche l'ours aux pieds de son maître irrité, Et courbe un peuple entier au*joug de l'esclavage,
Peut tout sur la nature , et rien sur mon courage. Il dit : à son bûcher lui-même il met le feu.
La foule épouvantée en lui croit voir un dieu;
Elle avance, se presse, elle s'écrie, admire.
Quelle est donc, reprend-il , la terreur que j'inspire?
Que pourrait la douleur contre ma fermeté ? Malgré moi j'admirais son intrépidité;
Son courage féroce étonnait ma faiblesse,
Alors que du bûcher la puissante Sagesse
Écartant celle foule , apaise la clameur.
Le stoïque le voit ; il en frémit d'horreur.
A ce coup imprévu sa constance s'étonne ;
Il pousse un cri plaintif, sa force l'abandonne :
Son orgueil l'a laissé seul avec la douleur,
Et le dieu disparaît avec l'admirateur.
Égaré, dis-je alors , en ma route incertaine,
J'ai cherché le bonheur, et ma poursuite est vaine.
Sans doute aux passions je devais résister ;
Télémaque ou Mentor, les fuir ou les domter.
Non , je n'écoule plus leur trompeuse promesse.
Quel est ce faux bonheur promis dans leur ivresse?
Quelques plaisirs semés dans d'immenses déserts.
Sur leur illusion mes yeux se sont ouverts.
Le transport d'un inslant n'est pas le bien suprême.
CHA.NT SECOND. 9g
Quels seraient ces faux biens qu'on poursuit et qu'on aime ,
S'ils étaient mieux connus , s'ils étaient comparés
Au trouble, aux noirs soucis dont ils sont entourés?
C'est l'éclair allumé dans le flanc des orages ,
Qui d'un jour fugitif sillonne les nuages,
Et dont l'éclat subit répandu dans les cieux
Paraît d'autant plus vif qu'ils sont plus ténébreux.
Sous un ciel éclairé d'une égale lumière L'heureux doit commencer et finir sa carrière. Ce bonheur, 6 mortels, que nous recherchons tous, N'est que l'enchaînement des instans les plus doux. Qui pourra me l'offrir? O divine Sagesse, (1 Sur les lieux qu'il habite éclairez ma jeunesse. Nos plaisirs orageux entraînent mille maux. Le bonheur serait-il un stupide repos?
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BÏBLIOTHECA
ARGUMENT
L'homme le plus heureux est celui qui rend son bonheur le moins dépendant des autres , et en même temps celui qui possède plusieurs goûts auxquels il commande : c'est l'homme qui aime l'étude et les sciences. Il est à la fois plus indépendant et plus éclairé. Il est des plaisirs vifs que donne la philosophie, soit celle qui étudie la nature, soit celle qui étudie l'homme. Le philosophe jouit même en se trompant. Il aime l'histoire qui sert à l'étude expérimentale de l'homme. Il ne renonce point aux plaisirs des sens, mais il les maîtrise. La poésie, la musique, la peinture, la sculpture , l'architecture , sont pour lui de nouvelles sources de plaisirs.
Au faîte des grandeurs, au sein de la richesse, Qui peut tourmenter l'homme et l'agiter sans cesse ? Quel serpent sous les fleurs se glisse auprès de lui? Ce monstre à l'œil glacé, dit mon guide, est l'Ennui* Du venin qu'il répand la maligne influence, Jusque dans son palais dévore l'opulence; Dans les bras du plaisir, dans le sein des amours, Son souffle empoisonné ternit les plus beaux jours. Quel remède à ce mal ? sans doute c'est l'étude , Plaisir toujours nouveau qu'augmente l'habitude. Aux charmes qu'elle t'offre abandonne ton cœur; En elle reconnais la source du bonheur; En elle viens puiser ce plaisir dont l'usage Convient à tout état, en tous lieux, à tout âge; Plaisir vrai dont le sage a la semence en lui. Malheur à l'insensé qui, l'attendant d'autrui, Et qui, de la fortune ignorant le caprice , De son bonheur sur elle a fondé l'édifice , L'a mis dans les grandeurs , dans le faste et les biens !
CHANT TROISIEME. IOI
Pour rivaux il aura tous ses concitoyens.
Vers des monts escarpés à ces mots elle avance. Sur leur cime je vois le Doute, le Silence, La Méditation à l'œil perçant et vif, La sage Expérience au regard attentif:
Ensemble ils assuraient par des travaux immenses, Les nouveaux fondemens du palais des sciences : Ils y portaient déjà le jour des vérités. Ces monts par des mortels seraient-ils habités? Que vois-je à leur sommet? Des sages, reprit-elle. Ils s'abreuvent ici d'une joie immortelle; A leur puissante voix la nature obéit; Son voile est transparent à l'œil de leur esprit ; D'un pas ils ont franchi la borne qui sépare Le vrai le plus commun d'un vrai fin et plus rare; Dans les secrets du ciel leurs yeux ont su percer; Des effets à leur cause ardente à s'élancer, Leur raison a détruit Je règne des prestiges; A leurs sages regards il n'est plus de prodiges : Semblables à des dieux, ils ont pesé les airs, Mesuré leur hauteur, cintré notre univers, A d'uniformes lois asservi la nature.
Dans la variété que forme sa parure, Dans l'abîme des eaux, sur les monts, dans les cieux, Que de secrets profonds ne s'offrent qu'à leurs yeux!
L'un examine ici quelles forces puissantes Suspendent dans l'éther ces étoiles errantes : Comment, en débrouillant l'immobile chaos , L'attraction rompit les chaînes du repos.
Cet autre a rallumé les flambeaux de la vie; De la rapide mort la course est ralentie ; L'art émousse déjà le tranchant de sa faux, Et le temps est plus lent à creuser les tombeaux.
Plus loin, reconnais-tu ces âmes courageuses Qui fendirent du nord les ondes paresseuses,
Ces flots qui, soulevés et durcis par les vents, Surnagent sur les mers en rochers transparens? Dans ces tristes climats où leur gloire se fonde, Sur un axe plus court ils suspendent le monde. Que leurs vastes travaux étonnent mon esprit ! Je sens qu'à leur aspect mon âme s'agrandit.
Ici je pourrai donc épier la nature , Percer de ses secrets la profondeur obscure ! Je pourrai donc enfin rencontrer le bonheur! N'eussé-je qu'un seul goût , il suffit à mon cœur, Un doute cependant me saisit et m'accable : L'erreur est de nos maux la source inépuisable; Elle s'ouvre un accès dans le plus grand esprit : C'est Tonde qui partout et filtre et s'introduit.
On la vit autrefois chez les Romains, en Grèce, Subjuguer dans Zenon, et charmer dans Lucrèce. Le plus sage est trompé : souvent la vanité Doit mêler des ennuis à sa félicité.
Mais Descartes m'entend : J'ai, me dit-il, moi-même, Marché les yeux couverts du bandeau du système, Remplacé par l'erreur les erreurs d'un ancien, Bâti mon univers sur les débris du sien. Dois-je m'en affliger? J'errai, mais comme un sage; Et j'ai du moins marqué l'écueil par mon naufrage.
Il faut, dit Mallebranche, en faire ici l'aveu; L'on ne vit rien en moi quand je vis tout en Dieu. Si je n'étincelai que de fausses lumières, Et si Locke a flétri mes lauriers éphémères, Instruit par mes erreurs , il m'a pu devancer : C'est par l'erreur qu'au vrai l'homme peut s'avancer. Si je me suis trompé , si ma raison esclave Des préjugés du temps ne put briser l'entrave, Pardonne, ô vérité; quand j'en reçus la loi, Je ne t'offensais pas , je les prenais pour toi. Il dit : et j'aperçois plusieurs d'entre les sages >
CHANT TROISIÈME. iOj
Qui mêlent en riant sous des épais feuillages Les voluptés des sens aux plaisirs de l'esprit. Quel est sous ces berceaux le dieu qui les conduit? L'Amour a-t-il quitté les bosquets d'Idalie Pour les arides monts où se plaît Uranie? Les sages voudraient-il se bannir de ces lieux?
Non : mais, dit la Sagesse, ils sont dans l'âge heureux Où le dieu de l'amour les brûle de ses flammes : Doivent-ils, chastes fous, les éteindre en leurs âmes? Ma main entrelaça dans le sacré vallon , Le myrte de Vénus aux lauriers d'Apollon. L'Amour est un des dieux à qui je rends hommage : C'est lé tyran d'un fou, mais l'esclave d'un sage; Il donne à l'un des fers, à l'autre des plaisirs. Ici , des sens , du cœur, maîtrisant les désirs , L'heureux Anacréon, guidé par la Sagesse, Des roses du plaisir colore sa maîtresse, Dévoile ses beautés, et célèbre l'Amour. Chantre voluptueux , il règne en ce séjour, c Jouissez des beaux jours que le printemps fait naître : » La fleur à peine éclose est prête à disparaître. » En vos cœurs, nous dit-il, que l'heureux souvenir » D'un plaisir qui s'éteint y rallume un désir. » Causez avec Zenon , dansez avec les Grâces. » Puisse l'Amour folâtre, empressé sur vos traces, » De son ivresse en nous prolonger les instans! » Voyez ce papillon, au retour du printemps, )) Comme il voltige autour d'une rose nouvelle , » Se balance dans l'air, suspendu sur son aile, » Contemple quelque temps sa forme et ses couleurs, » El vole sur son sein pour ravir ses faveurs. » Ainsi lorsque l'aurore, éclairant l'hémisphère, )) Vient rendre à la beauté le don heureux de plaire, » Ce papillon c'est moi, la rose c'est Doris. )) Admirant de son sein l'incarnai el les lis,
» Mon avide regard contemple avec ivresse
» Son beau corps arrondi des mains de la Mollesse.
» Ne puis- je du désir modérer les fureurs?
» Je vole entre ses bras et ravis ses faveurs.
» Dans l'excès du plaisir nos âmes semblent croître ,
» S'unir, se pénétrer, et ne former qu'un être.
» Mourons et renaissons sur l'autel des amours. »
Peux-tu , dis-je , ô Sagesse , écouter ces discours ? Des fausses voluptés tel serait le langage. Non, ce n'est point ici la demeure du sage ; Et le remords toujours mêle dans notre sein Au nectar du plaisir le poison du chagrin.
L'Ennui, qui dans tout lieu poursuit le sybarite, N'entre point, reprit-elle, au séjour que j'habite; Et, quand la jouissance attiédit ses désirs, Le sage en d'autres lieux cherche d'autres plaisirs. Apprends de moi qu'un goût, alors qu'il est unique, Se change en passion, et devient tyrannique; Que la variété rend vif un plaisir doux. Un homme a-t-il en soi rassemblé plusieurs goûts : S'il en perd un, sa perte est pour lui moins sensible.
En achevant ces mots, un pouvoir invincible M'a déjà transporté près d'un vaste palais. Ses abords sont couverts par un nuage épais ; On n'aperçoit au loin que ruines antiques; Des débris entassés en forment les portiques, Et ce paJais, fameux par son antiquité, Est bâti par la Fable et par la Vérité. Là , les crayons en main, la muse de l'histoire Eternise des morts ou la honte ou la gloire. Le sage la consulte, et, d'un œil curieux, Voitcommentrauiour-propre , en tous temps, en tous lieux, Père unique et commun des vertus et des crimes, Creusa de nos malheurs et combla les abîmes; Forma des citoyens, les soumit à des rois;
CHANT TROISIEME. lo5
Fit, rompit, resserra le nœud sacré des lois; Éteignit, ralluma les flambeaux de la guerre, Et mut diversement tous les fils de la terre. Des antiques Romains l'autre observant les mœurs, Et leur férocité, germe de leurs grandeurs, Voit chez eux aux vertus succéder la richesse, Voit ce peuple vainqueur vaincu par la mollesse, Et son trône , construit du trône de cent rois , S'écrouler tout à coup affaissé sous son poids. Quelques-uns, moins amis d'une étude profonde, Parcouraient d'un coup d'œil tous les siècles du monde, Qui , semblables aux flots l'un sur l'autre roulans , Paraissaient s'abîmer dans le gouffre du temps, Et, dans leur cours rapide, entraîner et détruire Les arts, les lois, les mœurs , les rois et leur empire. Hélas ! disait l'un d'eux , tout passe et se détruit : Hâtons-nous de jouir, tout nous en avertit. Homme insensé! pourquoi, si les mains éternelles Aux siècles comme aux jours ont attaché des ailes , Pourquoi fuir les plaisirs, t'épuiser en projets, Et poursuivre des biens que tu n'alteins jamais?
Que mon âme, lui dis-je, est surprise et ravie! S'il est beau d'observer, sur les monts d'Uranie , Les ressorts employés pour mouvoir l'univers, De nombrer les soleils suspendus dans les airs, De voir, de calculer quelle force les guide, Les fait flotter épars dans l'océan du vide ; Comment, des vastes cieux peuplant la profondeur, Tant d'astres différens de forme et de grandeur, Jetés comme au hasard dans cet espace, immense, Par la loi de Newton s'y tiennent en balance ; Est-il moins beau de voir quels ressorts éternels Et quel agent commun meuvent tous les mortels ; De dévoiler des temps l'obscurité profonde , D'observer l'amour-propre aux premiers temps du monde;
De le voir en nos cœurs créer les passions , Éclairer les humains , former les nations ; Contre l'outrage ici déchaîner la vengeance ; Là contre l'assassin cuirasser la prudence, Et forger de sa main la balance des lois , La chaîne de l'esclave et le sceptre des rois ; De voir les nations tour à tour sur la terre S'illustrer par leurs lois , par les arts, par la guerre ; D'examiner les mœurs dans chaque état naissant , De prévoir sa grandeur ou son abaissement; D'en découvrir la cause encore imperceptible ; Et, d'un œil prophétique à qui tout est visible, De se rendre présens les siècles à venir ?
Qu'en ces lieux , ô Clio , lu m'offres de plaisir ! Non : jamais sur ces monts la célèbre Uranie À de plus grands objets n'éleva mon génie. Sagesse , en ce moment je suis deux fois heureux : J'unis deux goûls divers. Cependant à mes yeux Le temple du Bonheur ne s'offre point encore. Sans doute un dieu l'habite. Est-ce en vain qu'on l'implore? De ma félicité le ciel est-il jaloux?
Pourquoi le serait-il? Créé pour tous les goûts, Non , lu n'es point heureux autant que tu peux l'être ; Chaque instant, ô monfds, ton bonheur peuls'accroitre : Viens, il te reste encor des plaisirs à sentir : La carrière des arts à tes yeux va s'ouvrir.
Je me trouve à ces mots au milieu d'une plaine. Dans un cercle argenté que forme l'Hypocrène Est un bois de palmiers qui se voûte en berceaux, Et dont Fart bienfaiteur a tissu les rameaux. De leurs fronts reverdis descend un frais ombrage; Mille festons de fleurs suspendus au feuillage Y parfument au loin les haleines des vents. Quelles mains ont créé ces palais du printemps } Pour qui tous ces autels? quelle est cette déesse?
L'Imagination, répliqua la Sagesse, Qui peut rouvrir encor les gouffres du chaos, Et produire à son gré cent univers nouveaux. Son œil perce au-delà du monde qu'elle embrasse; Elle franchit d'un saut et le temps et l'espace. C'est elle qui courba tous les cercles des cieux , Qui bâtit l'empyrée , et créa tous les dieux; Qui, perçant par l'Etna jusqu'au séjour des âmes, Y creusa le Tartare, en alluma les flammes; Puis, de là remontant à la clarté du jour, Danse avec les Sylvains, folâtre avec l'Amour; Au retour du printemps chante Zéphire et Flore, Et les prés émaillés des perles de l'Aurore. Ici, le Jugement, à ses côtés assis, La domte, la dirige en ses essorts hardis: Aux œuvres du génie avec elle il préside. Dans ces divers bosquets où le destin te guide J'ai rassemblé les arts : chacun a ses autels.
Et quels sont, dis-je alors, ces fortunés mortels Qui, dans l'art de Linus instruits par Polymnie, Par leurs sublimes chants ont fait taire l'Envie ? Ceux dont les vers hardis, mais toujours pleins de sens, Ont subi, soutenu les épreuves du temps. Tu vois Lucrèce, ici, peindre aux regards du sage Le vrai le plus abstrait sous la plus vive image; Milton d'un feu solide enfermer les enfers, Cintrer le pont qui joint l'Érèbe à l'univers; Les Priors , les Boileaux , les Popes , les Horaces , Ceindre la Vérité de l'écharpe des Grâces; Le hardi Crébillon évoquer là terreur, Et prêter dans ses vers des charmes à l'horreur.
Non loin, Perse est assis : enfans du seul génie, Que mes vers, disait-il, plaisent sans harmonie. Je n'imiterai point ces rimeurs sans talens Qui, prodigues de sons, mais avares de sens,
D'un déluge de mots sans verve et sans idées Inondent le papier en phrases débordées; Et je n'allierai point, imbécille orateur, L'or pur des vérités au plomb vil de l'erreur.
Semblable au dieu brillant qui verse la lumière, Qui paraît? c'est celui dont la voix la première Fit entendre aux Français les fiers accens de Mars. Né pour tous les plaisirs , il chanta tous les arts. Sa main cueille à la fois le laurier et la rose, Peint les travaux d'Henri, les charmes de Monrose; Les fureurs des Cléments, les malheurs de Valois, Le monde par Newton soumis à d'autres lois, Le rayon que Denis enfourchoit pour monture, Et le prisme où notre œil en sonde la nature. Tel on voit dans un lac à la fois dessiné L'objet le plus prochain et le plus éloigné, Le coteau qui l'enceinl, la forêt qui l'ombrage, L'herbe, le jonc, la fleur, qui borde son rivage, Et l'astre étincelant qui traverse les cietix.
J'entends l'air retentir de sons harmonieux; Je reconnais Quinault : l'Amour montait sa lyre. Du dieu qui l'inspirait il étendait l'empire, Et dressait ses autels dans ces palais changeans, Travaux de tous les arts, plaisirs de tous les sens.
Plus loin, est l'atelier où l'heureuse peinture Toujours en l'imitant embellit la nature. Mille groupes divers, chefs-d'œuvre de son art, Du spectateur surpris arrêtent le regard : Il a cru voir des corps : sa main impatiente Touche, veut s'assurer si la toile est vivante; Et son esprit, encore incertain, curieux, Doute qui l'a trompé du toucher ou des yeux. Dans ce tableau hardi, je vois 1rs mers émues S'élancer, se heurter, et retomber des nues. Par un nuage noir les cieux au loin couverts
Ne sont plus éclairés que du feu des éclairs. L'un peint le fier Renaud enchaîné par Àrmide; L'autre a ceint d'un serpent le front d'une Euménide. Plus loin je vois le Temps qui, vengeur des héros, Traîne, étouffe l'Envie au pied de leurs tombeaux.
Là, du sein entr'ouvert d'une vague écumante Vénus sort, et paraît sur l'onde mugissante. L'Amour naît avec elle, et par elle est armé; Du feu de ses regards le monde est animé. Déjà Pan sur ses monts a saisi l'Oréade , Neptune a sous les eaux entraîné la Naïade, Ixion dans sa nue a poursuivi Junon, Proserpine aux enfers s'abîme avec Plulon.
Qu'en ces lieux, dis-je alors, j'aime à voir la peinture Donner des corps aux dieux , une âme à la nature; Des gouffres de l'oubli retirer les héros, Et par ce noble espoir en former de nouveaux ! Que de plaisirs divers un seul goût fait éclore !
Du temple du bonheur si je suis loin encore, Du moins à chaque pas que je fais en ces lieux, Je me sens à la fois plus sage et plus heureux. Je dis; et j'éprouvais une joie inconnue, Quand la Sagesse offrit un héros à ma vue. Que vois-je? un prince ici!... C'est un roi glorieux Qui, protecteur des arts et célébré par eux, Releva leurs autels qu'avait fondés la Grèce. Dieux! qu'il eût été grand, ajouta la Sagesse, Si, Socrate au conseil, comme A'cide aux combats, L'ardeur de conquérir n'eût point armé son bras ! De César trop long-temps s'il suivit les vestiges, Son siècle fut du moins le siècle des prodiges, Quand Louis, par les arts se laissant enchanter, Embellit l'univers, las de l'épouvanter.
Admire auprès de lui ceux qui durant sa vie Ont par d'heureux travaux illustré leur patrie.
Quand le goût des beaux-arts germera dans ton cœur, De cent plaisirs nouveaux vois croître ton bonheur. Déjà l'Architecture en main prend son équerre; Elle a levé ses plans. Là, du sein de la terre, Tu vois ces longs leviers au même axe attachés, Tirer en gémissant ces informes rochers. Sous les coups du ciseau le marbre se façonne. Perrault courbe la voûte, arrondit la colonne, Élève, assemble, unit, et présente aux regards Un palais, le chef-d'œuvre et l'asile des arts. Vois Le Nôtre cintrer ces salons de verdure , Des palais du printemps varier la parure; Vois les tilleuls en boule et les ifs arrondis; Cybèle sous tes pas déployer ses tapis; Cent pompes à la fois puiser dans les campagnes Ce fleuve impétueux porté sur les montagnes, D'où, se précipitant par de larges canaux, L'onde roule en cascade, ou s'élève en jets d'eau.
Muses , que cette enceinte est par vous embellie ! Le Pujet y reçoit le ciseau du génie.
Vois dans son atelier le rocher transformé, Sous les coups du marteau par degrés animé, Tout à coup disparaître, et n'offrir à la vue Qu'Adonis expirant, ou Didon éperdue.
Que de tableaux divers ont frappé mes regards! Chastes filles du ciel qui présidez aux arts, Muses, quel feu nouveau me pénètre et m'enflamme! Je sens que tous les goûts sont entrés dans mon âme. Si j'en crois le transport qui fait battre mon cœur, Vos mains m'ouvrent enfin le palais du bonheur. Les goûts que tu fais naître, ô sublime Sagesse, Comme les passions , ont aussi leur ivresse : Je sens qu'à ses plaisirs l'homme encor, en ces lieux , Joint le plaisir nouveau de se sentir heureux.
En achevant ces mots sur les pas de mon guide,
CHANT TROISIEME. ï l I
Entraîné tout à coup d'une course rapide, Dans un séjour riant je me vois transporté, Et me trouve au palais de la Félicité. Les Arts et les Plaisirs environnaient son trône; Apollon et l'Amour soutenaient sa couronne. Le calme de son âme était peint dans ses yeux , Et la joie y brillait toujours des mêmes feux. Le Temps, me dit alors la divine Sagesse, Dont parmi les humains , la joie ou la tristesse , Tour à tour précipite ou ralentit le cours, Par des plaisirs égaux mesure ici les jours. Et moi, du vrai bonheur la source intarissable, Qu'à la Félicité le destin immuable Attacha de tous temps par le plus doux lien , J'habite ce palais, et ce trône est le mien. Elle dit ; et mon œil , à travers cent nuages, Ne vit plus qu'un amas de confuses images : Mon songe disparut. Je vis qu'à chaque instant Les arts consolateurs, plaisir indépendant, Nous ouvraient du bonheur la source incorruptible; Que de goûts différens plus l'homme est susceptible, Plus un mortel en peut rassembler dans son cœur, Et plus il réunit de rayons du bonheur; Que l'étude lui fait braver les injustices; Peut seule, en l'occupant, le dérober aux vices; Et dans un cœur enfin qu'ils n'ont -point corrompu Achever le bonheur qu'ébauche la vertu.
Du monde, dis-je alors, j'éviterai l'ivresse. Dans le sentier fleuri que m'ouvre la Sagesse Je veux porter mes pas, résolu d'y chercher Des plaisirs que le sort ne pourra m'arracher, Trop doux pour me troubler, assez vifs pour me plaire ; De passer tour à tour du Parnasse à Cythère ; Et d'être, en mon printemps, attentif à cueillir Les fruits de la raison et les fleurs du plaisir.
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ARGUMENT
Le progrès des connaissances peut seul faire le bonheur général et particulier. Les rois instruits verront que le p aisir de faire du bien est le seul plaisir réel que donnent les grandeurs. Les hommes éclairés et bien gouvernés se rendront heureux en contribuant au bonheur des autres ; mais le monde est encore loin de cet état. Sous le joug de l'oppression des rois et des prêtres , le sage doit jouir des arts , du plaisir d'aimer , et de celui d'éclairer les hommes autant qu'il lui est possible. Fable d'Oromaze et d'Ariman.
Compagne des Vertus, sublime Vérité, Qu'instruit par tes leçons, guidé par ta clarté , L'homme apprenne de toi que c'est le plaisir même, L'âme de l'univers , le don d'un Dieu suprême , Qui lui fera trouver, loin des mortels jaloux, Son bonheur personnel dans le bonheur de tous. O sainte Vérité , c'est dans ton temple auguste Que l'homme doit puiser les notions du juste. Aveuglé par l'erreur, trop long-temps on l'a vu S'égarer dans le crime en cherchant la vertu. Il est temps que ta main dessille sa paupière. Montre-lui qu'ici-bas ton utile lumière Peut seule y ramener un siècle de bonheur ; Que le vice est enfin étranger à son cœur.
Si j'en crois l'Indien , il fut jadis un âge Où de l'homme innocent le vrai fut le partage. On ne voyait partout que des cœurs vertueux, Des esprits éclairés, et des mortels heureux. Ce siècle fortuné disparut comme un songe. Le siècle qui le suit voit le dieu du mensonge , Le superbe Ariman , échappé des enfers, Des ombres de l'erreur couvrir cet univers.
CHANT QUATRIÈME. Il3
La terre à son aspect pousse des cris funèbres , Le cœur aime le vice , et l'esprit les ténèbres ; On voit à la candeur, à l'ordre, à l'équité, Succéder l'intérêt et la férocité ; La paix voile son front, et fait place à la guerre : Tout combat , tout périt, tout change sur la terre.
Vous, des bords de l'Indus fortunés habitans, Vous, les premiers témoins de ces grands changemens , Qui vîtes, de la nuit éternelle et profonde, Ariman s'élever sur le trône du monde; Puissé-je, en traduisant vos sublimes écrits, Sur les maux à venir rassurer les esprits ; Présenter aux humains la douce et vive image Des vertus, des plaisirs, des mœurs du premier âge ! Je veux, lorsque, empruntant un plus hardi pinceau. J'aurai de leurs malheurs esquissé le tableau, Leur annoncer enfin qu'un siècle de lumière Doit rendre l'homme encore à sa vertu première.
Oromaze, engendré de cet immense feu Qui se meut, qui conçoit, veut, vivifie, est Dieu, A peine dans les cieux eut suspendu le monde, Qu'en faveur des mortels sa main sage et féconde Enrichit de ses dons tous les climats divers. Entre les habitans de ce vaste univers, Il en est deux surtout qu'il aime et qu'il inspire : L'un se nomme Élidor et l'autre Netzanire.
« Que béni soit le ciel ! dit Élidor un jour; » Enchaînés à la fois par l'hymen et l'amour, » Couple d'époux amans, quel bonheur est le nôtre ! » Nous vivons, Netzanire, et vivons l'un pour l'autrô! » Rappelle à ton esprit ce jour où dans les bois » Je m'offris à tes yeux pour la première fois. » Je te vis , et l'amour circula dans mes veines ; » Impatient d'aimer, je demandais les chaînes. » Tu daignais m'écouler; mes soupirs et mes vœux Tome III. 8
n4 LE BONHEUR.
» N'étaient point détournés par les vents envieux.
» Tu brûlais de l'amour qui dévorait mon âme.
» L'hymen, loin de l'éteindre, en irrite la flamme :
» Elle résiste au temps. Chaque jour je te vois
» Plus adorable encor que la première fois.
» Le rayon argenté de la naissante aurore
» Est moins vivifiant, moins agréable à Flore,
» Que ton regard ne l'est à ton époux heureux.
» Être charmant, sais-tu ce que peuvent tes yeux,
» Ta forme , ta beauté , ta grâce enchanteresse ?
» Sais-tu ce qu'en un cœur elle porte d'ivresse?
» De ce corps façonné par la main des Amours
» N'as-tu jamais au bain admiré les contours?
» Mon âme jusqu'aux cieux s'est spuvent élancée;
» Plein de toi, j'ai souvent, de l'œil de la pensée,
» Voulu tout comparer dans ce monde habité :
» Je n'ai rien aperçu qui t'égale en beauté.
» Si, distrait un instant de l'objet que j'adore,
» Je fixe mes regards sur l'éclatante aurore,
» Sur les cercles des cieux , sur les immenses mers ,
» Sur ces orbes brûlans qui traversent les airs,
» Malgré l'étonnement qu'éprouve alors mon âme ,
» Ce spectacle n'a rien qui m'émeuve et m'enflamme ;
» Je ne sens point en moi de secret mouvement;
» Mon être enfin n'éprouve aucun grand changement,
» Ce superbe spectacle , excitant ma surprise ,
» M'échauffe d'un plaisir que mon âme maîtrise.
» Que je suis différent alors que je te voi!
» Tout mon être se change en approchant de toi.
» Le ciel à mon amour lia mon existence ;
» C'est par toi que je sens , c'est par toi que je pense :
» Loin de toi , je te cherche et tout m'est odieux ;
» Mais lorsque ta présence embellit ces beaux lieux ,
» Elle y répand l'esprit et d'amour et de joie.
» Aux ennuis dévorans mon cœur est-il en proie,
CHANT QUATRIÈME. Il5
» Du chagrin près de toi perdant le souvenir, » Mes yeux n'y sont mouillés que des pleurs du désir : » Transporté je regarde, et transporté je touche. » Le soir, lorsque l'hymen me conduit à ta couche, » Ta naïve pudeur irrite encor mes feux : » La grâce est dans ton geste, et le ciel dans les yeux. » Occupé de toi seule, ô l'âme de ma vie, » Le don de te charmer est le seul que j'envie» » Que servent le savoir, l'esprit et le talent? » T'aimer, te plaire est tout; le reste est un néant. » Des sages' quelquefois j'entends la voix sublime » Chanter les dieux, le temps , le chaos et l'abîme , » Et peindre les beautés du naissant univers : » Je ne sais , mais l'ennui se mêle à leurs concerts» Auprès de ta beauté qu'est-ce que le génie ? Discourant près de toi la Sagesse est folie. Tout est créé pour toi : la rose en ce jardin Croît pour qu'on la compare aux roses de ton teint. Près d'elle le zéphir , murmurant sa tendresse, De son souffle amoureux rallume mon ivresse. I L'amour, les doux baisers, le chant de ces oiseaux, La vigne entrelacée aux troncs de ces ormeaux , L'ombre de ces bosquets, ces fleurs, cette verdure, Et ces lits de gazon, et toute la nature Me ramène à l'objet dont mon cœur est épris. L'astre doré du jour , l'astre argenté des nuits , Chefs-d'œuvre que créa là parole féconde , Montent-ils dans les cieux pour embellir le monde? Non, mais pour éclairer de leurs douces couleurs- Le matin les beautés, et le soir les faveurs. L'onde qui réfléchit en cet heureux asile L'image présentée à son miroir mobile, De ses limpides flots n'embrasse ce séjour Que pour multiplier l'objet de mon amour. » Mais le soleil déjà s'élève en sa carrière,
Il6 LE BONHEtlK.
» Au puissant Oromaze, au dieu de la lumière,
» Il est temps de payer le tribut de nos vœux.
» C'est lui qui te créa, par lui je suis heureux :
» C'est un dieu de bonté que Netzanire adore;
» Les plaisirs sont ses dons, et qui jouit l'honore :
» Au temple de l'Amour il plaça ses autels :
» Oromaze est heureux du bonheur des mortels. »
Elidor, à ces mots, embrasse sa compagne. Tous deux sont parvenus au pied dune montagne Que l'aube matinale éclairait de ses feux. Par un charme invincible , attiré vers ces lieux, On se sentait forcé d'y diriger sa course. Du penchant d'un rocher jaillissait une source Dont les eaux, serpentant à travers mille fleurs, De l'astre des saisons tempéraient les ardeurs. Les airs sont parfumés par d'odorantes herbes. Là s'élèvent dans l'air des platanes superbes, Dont les troncs, éclairés des premiers traits du jour, Servent de péristyle au temple de l'Amour. Du milieu d'un bassin des ondes bouillonnantes Jaillissaient, retombaient en nappes transparentes; Leur cours se partageait en différens canaux , L'Aurore, à son réveil , en nuançait les flots; Ces flots, par cent détours roulant vers la campagne, D'une zone argentée entouraient la montagne. • Plus loin montait dans l'air le temple de l'Amour : C'est là que ces époux se rendaient chaque jour. Ils allaient, invoquant le dieu de la lumière, A ses sacrés autels adresser leur prière.
Un cri s'est fait ouir du sein des antres creux; Des signes effrayans ont paru dans les cieux ; Des gouffres du Ténare une vapeur obscure, Dans les airs répandue, a voilé la nature ; La montagne s'agite, et la terre frémit. C'était l'instant fatal , par le destin prédit,
Où le fier Ariman, dieu d'erreur et de haine, Dieu terrible aux mortels, devait briser sa chaîné. De l'univers, soumis à sa divinité, Le temple de l'Amour était seul excepté. Sous son portique auguste, à la crainte docile, L'heureux couple d'amans court chercher urt asile. A peine ils l'ont atteint que leurs yeux étonnés Se portent vers les lieux qu'ils ont abandonnés. Quel spectacle effrayant ! l'astre de la lumière Pâlit , suspend sa course , et recule en arrière. Les cieux ne brillent plus que du feu des éclairs ; Un bruissement sourd parcourt les vastes mers; L'air souterrain mugit, s'échauffe, se dilate; Avec un bruit affreux la montagne s'éclate , Et laisse apercevoir, dans son flanc calciné, Le féroce Ariman sur un roc enchaîné.
Son corps est engourdi , son âme sans pensée Du sommeil du trépas paraissait oppressée, Lorsqu'un coup de tonnerre ébranle et fend les cieux. A ce coup Ariman s'éveille, ouvre les yeux. Son état un moment l'humilie et l'étonné; Mais sa force renaît : il a ceint la couronne, Le roc s'est abîmé, ses fers se sont brisés. Il lance autour de lui des regards embrasés Qui répandent partout la crainte et les alarmes; Et sa vue aux dieux bons arrache quelques larmes.
« Cieux, élémens, dit-il, et vous, orbes brûlans, » Qui fécondez la terre et mesurez les ans , » Ariman est vainqueur; adorez votre maître. » Que l'univers enfin apprenne à me connaître. » Le sceptre d'Oromaze a passé dans ma main. » Terre, aujourd'hui reçois ton nouveau souverain. » Vous, monts que les forêts couronnent de verdure, » Grottes que rafraîchit une onde vive et pure, » Bocages toujours verds qu'éclaire un demi-jour*
Il 8 LE BONHEUR.
» Temples par le plaisir consacrés à l'amour,
» Jardin délicieux, Eden que l'on renomme,
» Ornement de la terre et délices de l'homme,
» Disparaissez : les maux, les pleurs de l'univers,
» Vont me -venger du dieu dont j'ai porté les fers.
» Mortels , c'est aujourd'hui que mon règne commence.
» Foudres, que vos éclats annoncent ma présence :
» Cieux, soyez attentifs à mes commandemens :
» Vous, mugissantes mers, et vous, feux dévorans,
» Tour à tour submergez et consumez la terre.
» Elémens, entre vous je viens semer la guerre.
» Je te commande, ô Mort, de décocher tes traits.
» Que touj soit confondu. Je veux que désormais
j> La physique, en fouillant la profondeur des mines,
» Ne découvre partout qu'un amas de ruines,
» Et lise avec effroi dans les bancs souterrains
» L'histoire de la terre et celle des humains.
» Mortels, vous ramperez sur les débris du monde :
» Dans sa destruction que l'enfer me seconde.
» Oromaze n'est plus : j'ai vaincu mon rival.
» Que l'univers physique et l'univers moral
» Eprouvent à la fois les coups de ma vengeance.
» Homme, que le malheur préside à ta naissance ;
» Que la faim , que la soif assiègent ton berceau :
» Je charge la douleur de creuser ton tombeau.
» De tes divers besoins chaque jour la victime,
» Qu'ils portent dans ton cœur la semence du crime.
» Mon pouvoir bannira la justice et l'honneur;
» Je mettrai sur le trône et le vice et l'erreur.
» Leurs efforts réunis, opprimant l'innocence,
v Contre elle enhardiront l'audace et la licence.
» Le cruel despotisme, armé contre les lois,
») Ya dépeupler la terre , et massacrer les rois.
» Que l'homme dégradé se courbe à l'esclavage:
» De la raison en lui j'étoufferai l'usage.
» Si son esprit est vain, je saurai l'abaisser. » Qu'abruti par la crainte , il n'ose plus penser : » Que la nuit de l'esprit succède à la lumière. » Homme crédule et vil, couvre-toi de poussière; » De toi-même ennemi, vis dans l'affliction; » Reçois pour ton tyran la superstition. » A son sceptre d'airain je soumets la nature : » L'esprit sera nourri d'erreur et d'imposture; » Le rebelle à ses lois, traîné dans les cacbots, » Reconnaîtra son règne à des crimes nouveaux. » Par sa stupide foi que tout mortel m'honore. » Prêtres, baignez de sang l'autel où l'on m'adore. » Trop indulgent, sans doute, Oromaze autrefois » N'imposait aux humains que leurs désirs pour lois; » On adorait ce dieu sans crainte et sans alarmes : » Mon culte, plus sévère, est le culte des larmes. » Que l'univers, créé par ce dieu bienfaisant, » A mon ordre en ce jour rentre dans le néant. »
Il s'élève à ces mots aux régions tonnantes, Les airs sont comprimés sous ses ailes pesantes; Il plane sur les vents qui lui servent d'appui : L'impitoyable Mort s'avance devant lui.
Ariman a déjà, d'une main meurtrière, Sous la terre allumé le soufre incendiaire; Les cieux autour de lui sont sillonnés d'éclairs ; Et, des monts dont le pied sert de voûte aux enfers, Et dont le front altier ne présente à la vue Que des rochers de glace élancés dans la nue, On a vu s'élever, avec un bruit affreux, Des tourbillons de cendre et des torrens de feux. De l'aride équateur jusques au pôle arctique La flamme avec fureur s'étend , se communique. Le terrain soulevé se rompt avec effort. L'Atlas brûle au midi; l'Hécla s'allume au nord, Et ses feux , réfléchis au loin sur le rivage ,
Versent un jour affreux sur ce climat sauvage. Les rocs avec fracas roulans dans les vallons Font mugir les échos et frissonner les monts. Ce bruit affreux se mêle aux éclats du tonnerre : Il gronde dans les cieux, il roule sur la terre. Jusqu'en ses fondemens le monde est ébranlé; Des crêpes de la nuit le soleil s'est voilé ; Les vents sont déchaînés, les vagues sont émues; Les flots amoncelés s'élèvent jusqu'aux nues : La terre à tous les yeux offre une mer sans ports ; Le féroce océan a surmonté ses bords ; Il bouillonne, frémit, sort des grottes profondes Où jadis Oromaze a renfermé ses ondes ; Et ses eaux se mêlant avec les eaux des cieux, Tout est détruit, tout meurt. En vain le malheureux Cherche encore un asile en sa fuite incertaine , Sur le sommet du mont, sur la cime du chêne; L'océan l'y poursuit : la mort avec les flots Monte, approche; il expire erçglouti sous les eaux.
La mer est cependant en son lit rappelée ; Le tonnerre se tait, l'onde s'est écoulée. Quel spectacle d'horreur ! ces cités, autrefois Aimables par les arts, heureuses par les lois , N'offrent de tous côtés à la vue interdite Qu'un aride désert que la terreur habite. Ariman sent déjà qu'il manque à son courroux Un nouvel univers pour y lancer ses coups. Entre les élémens sa voix suspend la guerre ; Son ordre tout-puissant a repeuplé la terre ; Et trop sûr de trouver sous des cieux plus sereins De nouveaux malheureux dans de nouveaux humains } De la sphère ébranlée il raffermit la base.
Les époux prosternés aux autels d'Oromaze , Quel dieu s'arme pour nous? s'écriait Elidor; L'univers est détruit, et nous vivons encor;
Nous vivons, nous aimons : ô puissance céleste, Tu me conserves tout, Netzanire me reste. Tout entier à l'amour, dans ce palais de fleurs Dont l'art et les plaisirs ont mêlé les couleurs , J'oublie et les mortels , et leurs maux , et moi-même. Il n'est point de douleur près de l'objet qu'on aime. Je mêle tour à tour sur ces lits odorans Les voluptés de l'âme aux voluptés des sens. Jure-moi, quand la mort, à la suite de l'âge, S'approchant à pas lents de ce paisible ombrage , Dans la tombe avec toi viendra m'ensevelir, Qu'elle me trouvera dans les bras du plaisir. De cet espoir si doux ton amour est le gage : L'amour est des mortels le plus bel apanage ; C'est l'ivresse des sens , le plus beau don des cieux , Le seul bien qui nous soit commun avec les dieux : Goûtons-le. Tu le sais , lui répond Netzanire , Pour toi , jusqu'à ce jour, j'ai vécu , je respire. L'univers ne m'est rien. Hélas ! pour mon bonheur, Je n'ai rien désiré qu'un désert et ton cœur. Mon âme, pour toi seul à l'amour accessible, Au malheur des humains n'en est que plus sensible. Il semble que l'amour dont mon cœur est ému Exalte encore en moi l'amour de la vertu. Tu vois de toutes parts la terre ravagée : Ah ! mon cher Élidor, elle n'est point vengée. Du dieu que nous servons renversant les autels, Ariman à son joug a soumis les mortels. Sa rage, en cet instant, qui paraît adoucie, Pour les rendre au malheur les rappelle à la vie. Des vices qu'il inspire il a fait leurs bourreaux ; Il veut que chacun soit l'artisan de ses maux : Pour les multiplier,* il laisse à l'ignorance Le soin de féconder leur funeste semence. Du pouvoir d'Ariman affranchis les humains :
Que leurs indignes fers soient brisés par tes mains ! Il faut par ta présence adoucir leurs misères, Secourir les mortels : ces mortels sont nos frères. Sois pour eux sur la terre un dieu consolateur. Pour t éloigner de moi s'il en coûte à ton cœur, Crois qu'il en coûte au mien; et sois sûr que d'avance J'éprouve en ce moment tous les maux de l'absence. Mais n'importe; je veux qu'en mon cœur agité L'amour quelques instans cède à l'humanité.
Ton époux à ces traits reconnaît Netzanire : Non, je n'en doute plus, c'est le ciel qui t'inspire : Il nie parle; et je vais, à ton commandement, Jusque sur ses autels défier Ariman.
Dans ses mains, si je puis, j'éteindrai le tonnerre. Je vais me dévouer au bonheur de la terre. Tu le veux; ton désir est ma suprême loi. » Puissé-je revenir plus digne encor de toi !
Il la quitte à ces mots. L'humanité le guide : Il traverse à grands pas une campagne aride; Il y cherche des yeux ces vergers et ces champs Qu'embaumaient les parfums d'un éternel printemps, Où Flore captivait le dieu léger qu'elle aime, Où, sans art et sans soins, la terre d'elle-même Et colorait les fleurs , et mûrissait les fruits. Quels objets différens frappent ses yeux surpris ! Il voit, la bêche en main, le Travail et la Peine, Dégouttans de sueur, ensemencer la plaine; La Peste, la Famine et les Chagrins cruels A différentes morts condamner les mortels ; L'astre éclatant du jour, parcourant l'écliptique , Lancer sur l'univers une lumière oblique ; Y faire succéder, sous des cieux sans chaleur, Les hivers aux printemps, et les frimas aux fleurs.
Elidor cependant avance : il veut s'instruire , Et des lois et des mœurs qu' Ariman doit prescrire
CHANT QUATRIEME. ï2;
Aux nouveaux habitans d'un nouvel univers. D'un terrain sablonneux traversant les déserts , 11 dirige ses pas vers un bois de platanes. Au pie^l d'une montagne il a vu des cabanes : 11 s'approche ; il entend des torrens qui, par bonds, Du sommet des rochers tombaient dans les vallons. L'astre brillant des cieux , du haut de sa carrière , Sur ce mont darde en vain une pâle lumière ; Des chênes monstrueux , monarques des forêts, Absorbent ses rayons dans leur feuillage épais. De stériles rochers on voit de longues chaînes Mêler leur ^cime aride à la cime des chênes. Des lieux qu'un jour obscur consacre à la terreur La vaste solitude augmente encor l'horreur. Là , guidé par l'espoir de secourir ses frères , De pleurer avec eux, d'adoucir leurs misères, Elidor a gravi sur des monts sourcilleux Dont le sommet se perd dans un ciel orageux. Sur leur croupe escarpée il voit un précipice , Abîme caverneux creusé par l'Avarice , Qui , la pioche en main , y suit un filon d'or. Elle n'arrêta point ses yeux sur Élidor.
Tandis qu'il s'égarait dans cette solitude , Un spectre s'offre à lui; c'était l'Inquiétude , Monstre qui, de ses mains sans cesse déchiré, Doit son être aux tourmens dont il est dévoré. Le Trouble , l'œil hagard , le suit ou le devance. Elidor ignorait sa funeste existence. t
Il voit des opulens que ce monstre poursuit, Et sur leur triste sort son âme s'attendrit. Cependant il atteint *le sommet des montagnes. Quel spectacle d'horreur! Il voit dans les campagnes Des guerriers rassemblés sous différens drapeaux S'attaquer, se défendre, et mourir en héros. De carnage et de sang ils ont couvert la plaine.
4?4 LE BOTNHEUR.
Dieux ! s'écrie Élidor, quelle gloire inhumaine Appelle ces guerriers dans les champs de la mort? Y vont-ils arracher le faible au joug du fort? Non : ils ont combattu pour décider peut-être De deux tyrans cruels lequel sera leur maître.
S'il est, dit Élidor, des mortels vertueux, Ils vivent ignorés dans les temples des dieux : Pour trouver le bonheur, visitons ces asiles; C'est là que les humains coulent des jours tranquilles. Ah ! puissé-je y revoir la Justice , la Paix , Du reste de la terre exilés à jamais ! Elidor sent en lui renaître l'espérance. Descendu dans la plaine, auprès d'un temple immense , Qu'y voit-il? Habité par des dieux courroucés, Les murs en sont construits d'ossemens entassés. Il entend retentir les voûtes souterraines Du sifflement des fouets, du froissement des chaînes, Des coups sourds des bourreaux , des cris de leur fureur Mêlés aux cris aigus poussés par la douleur. Eh quoi! dit-il, eh quoi! la foudre vengeresse Epargne encor l'autel de la scélératesse? Et depuis quand les dieux, ennemis des humains, Trempent-ils dans le sang leurs bienfaisantes mains? Quel sénat assemblé sous celte voûte obscure ? Qui s'asseoit sur l'autel? Que vois-je? l'Imposture ! C'est le superbe Éblis, grand-prêtre d'Ariman, Qui , pontife et monarque , y règne insolemment.
Une jeune Indienne en ces lieux amenée, Doit être en cet instant aux flammes condamnée. Mais tu la vois paraître. Il faut, lui dit Éblis, Encenser aujourd'hui le dieu de mon pays.
Que je l'encense, ou non , «que t'importe? dit-elle. J'ai , jusqu'à ce moment, à la vertu fidèle, Adoré, comme Eblis, un être bienfaisant, Dans un lieu , sous un nom peut-être différent.
CHANT QUATRIÈME. I>f
Si le dieu que- tu sers protège l'innocence, C'est le crime qui peut allumer sa vengeance. Ce dieu, dont l'indulgence égale le pouvoir, Demande seulement ce qu'on croit lui devoir. Ton dieu peut tout ; eh bien ! qu'il se fasse connaître : Mon cœur est dans ses mains, lui seul en est le maître. A son ordre puissant tout fléchit et se tait. Je crois quand il le veut, et non quand il me plaît. J'ai fermé, diras- tu, mes yeux à la lumière : Que ton Dieu vienne donc dessiller ma paupière. Tu le sais; la croyance est, dans tous les instans, L'œuvre de sa bonté, non celui des tourmens. Je te connais, Éblis : mon œil enfin démêle L'intérêt qui te meut à travers ton faux zèle. La terre est contre toi prête à se révolter: Pour te l'assujettir, tu veux l'épouvanter; Tu veux être puissant, et l'être par le crime; De ton ambition tu me fais la victime.
Sans un arrêt du ciel , ne crois pas que ma main Osât, reprend Éblis, verser le sang humain : Contre toi de mon dieu la colère est armée.
Sur cet affreux bûcher si je suis consumée , C'est par l'ordre d'Éblis, non par celui des dieux. Que ton culte soit saint; tu le dis, je le veux; Mais de ce culte enfin quelque soit l'excellence , Réponds : ton Dieu peut-il punir comme une offense Le forfait innocent de l'avoir méconnu?
Je m'en rapporte à toi : me condamnerais-tu, Si, reléguée encore en de vastes contrées De ces funestes lieux par des mers séparées, J'avais , prêtant l'oreille à des bruits imposteurs, Méconnu ton pouvoir , ton nom et tes grandeurs ? Tu frémis : ce soupçon te paraît une injure. Si je suis innocente aux yeux de l'imposture -,
Si j'obtiens grâce enfin d'an monstre tel que toi , Qu'aurais-je à redouter de notre commun roi? Il punit les forfaits, pardonne à l'ignorance; Et, s'il n'a point d'égal en sagesse, en puissance, Ce Dieu sans doute est bon : c'est ton impiété Qui prête à ce Dieu saint ton inhumanité.
Viens-tu jusqu'en ces lieux braver l'Etre suprême ? Tu respires encore, et j'entends ce blasphème! Ariman m'apparaît; Dieu terrible et jaloux, Tu vas le reconnaître à ses rapides coups Que ne peut mesurer ni le temps ni l'espace. Il parle : et sous sa main tout tombe, tout s'entasse. Meurs ; et que le bûcher dont j'allume les feux Epouvante à jamais tout mortel orgueilleux Qui , rebelle à mon culte, et sous le nom de sage , Consulte sa raison, ose en vanter l'usage.
Eh quoi! ditÉlidor, l'orgueilleux imposteur Prétend associer le ciel à sa fureur ! Sa main verse le sang; et c'est Dieu qui l'inspire! Ah ! fuyons ces autels que je ne puis détruire. Quelque sage, peut-être, en ces lieux retiré, M'enseignera le temple aux vertus consacré; M'apprendra si ce monde est créé pour la guerre, Si la force est enfin le seul dieu de la terre.
Elidor jette au loin un rapide regard : Une caverne s'ouvre; il en sort un vieillard. Hélas ! ce n'est donc plus qu'en un antre sauvage , Qu'on peut, dit Elidor, trouver enfin un sage ! Le crime a-t-il partout éJevé ses autels? Le sage , devenu l'ennemi des mortels, De leur iniquité serait-il la victime ? Parlez : loin des humains qui vous bannit?... Le crime* Mon fils, dit le vieillard, j'ai vécu, j'ai régné: Comme toi, j'ai vu l'homme au vice abandonné.
Je voulais son bonheur : j'essayai de le rendre Plus vertueux, plus juste; et je devais m'attendre Que les dieux m'aideraient dans mes nobles projets. Chaque jour, détrompé» par mon peu de succès, J'éprouvai des chagrins sans mélange de joie. Las d'un trône où j'étais à mes soucis eh proie , Je n'ai plus mesuré l'empire et son orgueil Que par l'espace étroit qu'il faut pour un cercueil. Le reste est inutile, et l'aveugle fortune N'offre que des grandeurs dont l'éclat importune : Je m'en suis dégoûté. De ce siècle pervers J'ai fui; j'ai recherché le repos des déserts.
Oromaze est-il donc oublié sur la terre? Oui, reprend le vieillard; l'injustice, la guerre, Oppriment les humains. Tu vois sur les autels Régner insolemment les plus grands criminels. La vertu s'en exile. Il fut jadis un âge Où le ciel avec joie en recevait l'hommage. Le prêtre est corrompu : dans sa perversité Il n'admet pour vertu que la crédulité; Il proscrit la justice; et la fière ignorance Fait plier à son joug l'aveugle obéissance. La sombre hypocrisie exige des humains, Non le culte du cœur, mais l'offrande des mains. Les dieux, en l'épargnant, deviennent ses complices; Et l'autel chaque jour est souillé par ses vices. Je t'en ai dit assez ; crois-moi donc, il faut fuir Les malheureux humains qu'on ne peut secourir. O vieillard vertueux , puissiez-vous, loin du monde, Oublier tous les maux dont Ariman l'inonde !
Il s'éloigne à ces mots, et retourne au séjour Où l'amour inquiet attendait son retour. Ariman a vaincu ; la terre est son empire : Et je reviens, dit-il, ma chère Netz^nire,
i28 LE BONHEUR.
Oublier , si je puis, le spectacle effrayant Des mortels opprimés sous le joug d'Ariman. Ce spectacle à mes yeux se présente sans cesse. Tout, même dans tes bras, m«accable de tristesse. Quel déluge de maux inonde l'univers !
Ariman a partout transporté les enfers.
J'ai vu l'homme encenser et couronner le vice ; J'ai vu le vrai talent courbé sous l'injustice, Au rôle de flatteur s'abaisser sans effort; Le vertueux forcé de ramper sous le fort; Des rois ambitieux, se disputant la terre, Dans le champ des combats se lancer le tonnerre : J'ai vu l'Intolérance, au pied des saints autels, En invoquant les dieux, égorger les mortels; Et le sage, à genoux devant l'erreur altière, En recevoir des lois, et n'oser s'y soustraire. Oromaze l'entend , et des voûtes des cieux , Descend enveloppé d'un tourbillon de feux. C'est à l'espoir, dit-il , à ranimer ton zèle. Non , la nuit de l'erreur ne peut être éternelle : Sois assuré que l'homme , ô sensible Élidor , A son premier état peut s'élever enco'r. Si le bien est du vrai toujours inséparable , La perte de ce bien n'est point irréparable. Un siècle de lumière, un jour, doit ramener Ce siècle de bonheur qui semble s'éloigner. Au milieu des besoins dont le cri t'importune , Dont Ariman a fait la pomme d'infortune, Vois du sein de la nuit qui paraît s'épaissir, Sortir le germe heureux d'un bonheur à venir : Vois ces besoins, moteurs de l'active industrie, Des humains éclairés embellissant la vie, Les arracher un jour à l'assoupissement Oti les ensevelit le pouvoir d'Ariman.
Du jour des vérités je vois poindre l'aurore; Et, si de son midi ce jour est loin encore ,, De l'auteur de vos maux les barbares projets Ne pourront de ce jour suspendre les progrès. Heureux sans doute alors autant qu'il le peut être, L'homme aura mérité de m'avoir pour seul maître. Trop superbe Ariman, oui, ton règne est passé; Je vois déjà , je vois ton trône renversé. Tu portais jusqu'aux cieux ton orgueilleuse tête : Tremble; mon œil sur toi voit fondre la tempête. Privé de ton pouvoir, banni de l'univers, Ce bras vengeur te suit jusqu'au fond des enfers. Tu1 tombes , dévoré des flammes du tonnerre ; Le mal s'anéantit , le ciel est sur la terre.
Monarques, qui tenez dans vos puissantes mains Les rênes de l'état et le sort des humains,. De votre autorité quelle sera la base?
Complices d'Ariman ou les fils d'Oromaze , Vous pouvez, ou chéris, ou craints dans votre cour, Régner par la terreur, ou régner par l'amour; Vous pouvez (ce récit a dû vous en instruire) Par vos soins vigilans étendre en votre empire Le jour des vérités ou la nuit de l'erreur, Et suspendre ou hâter le siècle du bonheur : C'est à vous de choisir ce que vous voulez être, Et lequel de ces dieux vous adoptez pour maître.
O toi dont le suffrage et les divins regards, En enflammant l'artiste, eussent créé les arts; Toi qui sais , enchaînant les plaisirs sur tes traces, Aux lauriers de Minerve unir les fleurs des Grâces ; O fille de Vénus , arbitre des talens ; J'ai chanté le bonheur; anime mes accens. Tu peux tout : à ta voix, immortelle Aspasie. L'amour seul donnera des ailes au génie.