‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 101 sur 803 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

le COMTE, sir CHARLES.

Le comte est en frac, le chapeau sur la tête et l’épée aü fourreau

dans une main ; de l’autre, il conduit sir Charles, qui a son épée

nue sous le bras. Le salon est obscur.

LE COMTE

Vous êtes ici en sûreté, monsieur ; cette maison est à moi, quoique j’aie usé de mystère en y entrant... N’êtes-vous pas blessé?

SIR CHARLES

Je n’ai qu’un coup à mon habit; mais apprenezr moi, de grâce, monsieur, à qui j’ai l’obligation de la vie. Sans votre heureuse rencontre, sans votre généreux courage, j’aurais infailliblement succombé : ces quatre coquins en voulaient à mes jours.

LE COMTE

Ce service n’est rien, vous eussiez sûrement fait la même chose en pareil cas. On m’appelle le comte de Clarendon.

SIR CHARLES, vivement.

Quoi, c’est le comte de Clarendon!... J’étais destiné à vous tout devoir, milord, et à tenir de vous l’honneur et la vie.

le comte.

Comment serais-je assez heureux...

SIR CHARLES

Je vous suis adressé de Dublin.

LE COMTE

Vous êtes le chevalier Campley, pour qui ma sœur et ma cousine m’ont écrit d’Irlande des lettres si pressantes, et que j’ai trouvé sur la liste des visites à ma porte?

SIR CHARLES

C’est moi-même. Depuis cinq jours je m’y suis présenté tous les soirs; aujourd’hui vous veniez de sortir à pied; l’on m’a indiqué votre route, j’ai couru, et j’étais prêt à vous rejoindre lorsqu’ils m’ont attaqué : c’est la deuxième fois depuis mon arrivée; mais ce soir, sans vous, milord...

LE COMTE

Je suis enchanté de cette rencontre : le bien que ces dames m’écrivent de vous...

SIR CHARLES

Je me suis annoncé sous le nom de Campley, quoique ce ne soit pas le mien.

LE COMTE

Ma sœur me mande qu’une affaire d’honneur vous force à le déguiser ici.

SIR CHARLES

Contre mon colonel. Il me poursuit; mais vous jugez, à ce qui m’arrive, quel homme est cet adversaire.

LE COMTE

Cela est horrible! nous en parlerons demain. Vous ne me quitterez pas de la nuit, crainte d’accident : je vous ferai donner un lit chez moi. J’é-

prouve cependant un singulier embarras à votre sujet.

SIR CHARLES

Ordonnez de moi, je vous prie.

LE COMTE

.La circonstance m’oblige à vous faire un aveu. Je suis attendu dans cette maison pour une explication secrète : j’y venais à pied, lorsque j’ai eu le bonheur de vous être utile.

SIR CHARLES, souriant.

Ne perdez pas avec moi un temps précieux.

LE COMTE

Non : ce n’est pas ce que vous pensez sûrement. Mais vous savez que les mariages d’intérêt rompent souvent des liaisons agréables : c’est précisément mon histoire. Une fille charmante qui s’est donnée à moi, et que j’aime à la folie, loge ici depuis quelques jours avec sa famille ; elle a eu vent de mon mariage, on m’a écrit ce soir : je viens... assez embarrassé, je l’avoue.

SIR CHARLES

C’est une grisette, sans doute?

Ah ! rien moins ! Voilà ce qui m’afflige et qui m’embarrasse. J’ai même un soupçon que ceci pourra bien avoir un jour des suites... Il y a un frère... Mais je crois entendre le signal convenu. Souffrez que je vous laisse un moment au jardin : vous voyez jusqu’où va déjà ma confiance en votre amitié.

(Le comte le mène au jardin , revient , et ferme la porte après lui.)

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