SUR
LA CHUTE ET LA CRITIQUE DU BARBIER DE SÉVILLE
(L auteur, vêtu modestement et courbé, présentant sa pièce au lecteur.)
Monsieur ,
J’ai l’honneur de vous offrir un nouvel opuscule de ma façon. Je souhaite vous rencontrer dans un de ces moments heureux où, dégagé de soins, content de votre santé, de vos affaires, de votre maîtresse, de votre dîner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment à la lecture de mon Barbier de Séville : car il faut tout cela pour être homme amusable et lecteur indulgent.
Mais si quelque accident a dérangé votre santé ; si votre état est compromis ; si votre belle a forfait à ses serments ; si votre dîner fut mauvais, ou votre digestion laborieuse, ah ! laissez mon Barbier ; ce n’est pas là 1 instant : examinez l’état de vos dépenses, étudiez le factum de votre adversaire, relisez ce traître billet surpris a Rose, ou parcourez les chefs-d’œuvre de Tissot sur la tempérance, et faites des réflexions politiques economiques, diététiques, philosophiques ou morales.
Ou si votre état est tel qu’il vous faille absolument 1 enfoncez-vous dans une bergère, ouvrez le jour-
nai établi dans Bouillon avec encyclopédie, approbation et privilège, et dormez vite une heure ou deux Quel charme aurait une production légère au milieu des plus noires vapeurs? Et que vous importe en effet si Figaro le barbier s’est bien moqué de Bartholo le médecin, en aidant un rival à lui souffler sa maîtresse ? On rit peu de la gaieté d’autrui, quand on a de l’humeur pour son propre compte.
Que vous fait encore si ce barbier espagnol, en arrivant dans Pans, essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donné trop d’importance aux rêveries de mon bonnet? On ne s’intéresse guère aux affaires des autres que lorsqu’on est sans inquiétude sur les siennes.
Mais enfin tout va-t-il bien pour vous ? Avez-vous à souhait double estomac, bon cuisinier, maîtresse honnête, et repos imperturbable? Ah! parlons, parlonsdonnez audience à mon Barbier. F
Je sens trop, monsieur, que ce n’est plus le temps où
üue^m ^0n ™anuscnt en réserve, et semblable àJa coquette qui refuse souvent ce qu’elle brûle toujours d’ac-
corder, j’en faisais quelque avare lecture à des gens préférés, qui croyaient devoir payer ma complaisance par un eloge pompeux de mon ouvrage.
O jours heureux ! Le lieu, le temps, l’auditoire à ma dévotion, et la magie d’une lecture adroite assurant mon succès, je glissais sur le morceau faible en appuvant sur les bons endroits : puis, recueillant les suffrages du coin de 1 œil avec une orgueilleuse modestie je jouissais d’un triomphe d’autant plus doux que le jeu d’un fripon d’acteur ne men dérobait pas les trois quarts pour son compte.
Que reste-t-il, hélas ! de toute cette gibecière? A l’instant qu’il faudrait des miracles pour vous subjuguer quand la verge de Moïse y suffirait à peine, je n’ai plus meme la ressource du bâton de Jacob ; plus descamotage, de tricherie, de coquetterie, d’inflexions de voix d illusion théâtrale, rien. C’est ma vertu toute nue auè vous allez juger. 4
Ne trouvez donc pas étrange, monsieur, si, mesurant mon style a ma situation, je ne fais pas comme ces écrivains qui se donnent le ton de vous appeler négligemment : lecteur , ami lecteur, cher lecteur, bénin ou benoist lecteur on de telle autre dénomination cavalière, je dirais meme indécente, par laquelle ces imprudents essayent de se mettre au pair avec leur juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer l’animadversion. J’ai toujours vu que les airs ne séduisaient personne, et que le ton modeste d’un auteur pouvait seul inspirer un peu d'indulgence a son fier lecteur.
Eh ! quel écrivain en eut jamais plus besoin que moi ? Je voudrais le cacher en vain : j’eus la faiblesse autrefois monsieur, de vous présenter, en différents temps, deux tristes drames : productions monstrueuses, comme on sait! car, entre la tragédie et la comédie, on n’ignore plus qu il n’existe rien ; c’est un point décidé, le maitre 1 a dit, 1 ecole en retentit, et pour moi j’en suis tellement convaincu, que, si je voulais aujourd’hui mettre au theatre une mère éplorée, une épouse trahie, une sœur eperdue, un fils déshérité ; pour les présenter décemment au public, je commencerais parleur supposer un beau royaume où ils auraient régné de leur mieux vers 1 un des archipels, ou dans tel autre coin du monde • certain apres cela que l’invraisemblance du roman 1 énormité des faits, l’enflure des caractères, le gigantesque des idees et la bouffissure du langage, loin de
LETTRE SUR LA CRITIQUE DU BARBIER DE SÉVILLE
m’être imputés à reproche, assureraient encore mon
SUprésenter des hommes d'une condition rayera i aceablés et dans le malheur ! Fi donc ! on ne doit Jamais les montrer que bafoués. Les citoyens ridicules et les rois malheureux, voilà tout le théâtre existant et possible , et je me le tiens pour dit, c’est fait ; je ne veux plus que-
rem donc eu la1 'faiblesse autrefois, monsieur 4® ®
des drames qui n’étaient pas du bon genre , et je m en
^ressïdepuis^ar les événements, j’ai hasardé de malheureux^Mémoires, que mes ennemis n’ont pas trouves du bon style : et j’en ai le remords cruel. , .
Aujourd’hui je fais glisser sous vos yeux une comedie fort gaie, que certains maîtres de goût n estiment pas du bon ton ; et je ne m’en console point.
Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille di opéra dont les jeunes gens d’autrefois diront que la musique n’est pas du bon français; et j’en suis tout hon-
te*MrfsfVde fautes en pardons, et d’erreurs en excuses, ie passerai ma vie à mériter votre indulgence, par la bonne foi naïve avec laquelle je reconnaîtrai tes unes en vous présentant les autres.
Quant au Barbier de Séville , ce n’est pas pour corrompre voïe jugement que je prends ici le ton respectueux : mais on m’a fort assuré que, lorsqu’un auteur était sorti, quoiqu’échiné, vainqueur au théâtre, il ne lui manquait plus que d’être agréé par vous, monsieur, et lacéré dans quelques journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires. Ma gloire est donc certaine, si vous daignez m’accorder le laurier de votre agrément, persuade que ^lusTeurs de messieurs les journalistes ne me refuseront
pas celui de leur dénigrement.
Déjà l'un d’eux, établi dans Bouillon avec approbation et privilège, m’a fait l’honneur encyclopédique d assurer à ses abonnés que ma pièce était sans plan, sans unité, sarfstcaractères, vide d’intrigue et dénuée de comique Un autre plus naïf encore, à la vente sans approbation sans privilège, et même sans encyclopédie, apres uTcandide exposé de mon drame, ajoute au laurier de sa critique cet éloge flatteur de ma personne : « La repu- « talion du sieiy* de Beaumarchais est bien tombée , et « les honnêtes gens sont enfin convaincus que lorsqu on « lui aura arraché les plumes du paon, il ne restera plus « qu’un vilain corbeau noir, avec son effronterie et sa
“ p°ukqu'en effet j’ai eu l’effronterie de faire la comédie du Barbier de Séville, pour remplir 1 horoscope entiei, je pousserai la voracité jusqu’à vous pner humblement, monsieur, de me juger vous-même, et sans egard aux Suites passés, présents et futurs ; car vous savez que par état, les gens de feuilles sont souvent ennemis des gens de lettres ; j’aurai même la voracité de vous prévenir qu’étant saisi de mon affaire, il faut que vous soyez mon juge absolument, soit que vous le vouliez ou non ,
car vous êtes mon lecteur. ,
Et vous sentez bien, monsieur, que si, pour éviter ce tracas, ou me prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me lire, vous feriez vous-meme une pétition de principe au-dessous de vos lumières . . n l étant pas mon lecteur, vous ne seriez pas celui a qui s aares. ïïi2t requête.
Que si, par dépit de la dépendance où je parais vous meure, vous vous avisiez de jeter le livre en cet instant de votre lecture, c’est, monsieur, comme si, au milieu de tout autre jugement, vous étiez enlevé du tribunal par la mort, ou tel accident qui vous rayat du nombre des magistrats. Vous ne pouvez éviter de méjuger qu en
devenant nul, négatif, anéanti; qu’en cessant d'exister
enâ“q4fetoTv"s-je en vous élevant au-dessus de moi ? Après le bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, monsieur, n’est-il pas de lesJL'?eI ’ Voilà donc qui est arrangé. Je ne reconnais plus d autre juge que vous, sans excepter messieurs les spectateurs" qu? ne jugeant qu’en premier ressort, voient sou-
vent leur sentence infirme^ a votre tribunal.
L’affaire avait d’abord été plaidée devant eux au théâtre; et ces messieurs ayant beaucoup Penser
aue j’avais gagné ma cause à l’audience. Point du tout,
?e j ournaliste f établi dans Bouillon, prétend quece^t de moi au on a ri. Mais ce n’est là, monsieur, comme on dit en style de palais, qu’une mauvaise chicane de pr reur : mon but ayant été d’amuser les spectateurs, qu i aient ri de ma pièce ou de moi, s ils ont n de bon cœur, le but est également rempli : ce que j’appelle avoir gagne
ma cause à l’audience. ■ laisse
Le même journaliste assure encore, ou dumoms -laisse entendre que j’ai voulu gagner quelques-uns de ces messieurs, en leur faisant des lectures particulières, en “chetant d'avance leur suffrage par cette ; Mais cp n’est encore là, monsieur, quune difficulté ae publiciste allemand. Il est manifeste que n’a jamais été que de les instruire :
de consultations que je faisais sur le fond a
Que si les consultants, apres avoir donne "onsfeur sont mêlés parmi les juges, vous voyez bien .^nsiew que je n’y pouvais rien de ma part, et que e stait a eux de se récuser par délicatesse, s’ils se sentaient de la pai tialité nour mon barbier andalou. ,
Eh ! plût au ciel qu’ils en eussent unpeu conserv p cp ipune étranger ! nous aurions eu moins de peine a sou
SHo^Sieur éphémère. Tels sont les hommes : avez-vous du succès, ils vous accueillent, vous portent vous caressent, ils s’honorent de vous mai8 gardez^üe broncher dans la carrière! au moindre eche , amis, souvenez-vous qu’il n’est plus d amis.
Et c'est précisément ce qui nous arriva le rien a ^
la plus triste soirée. Vous eussiez vu les .
Barbier se disperser, se cacher le visage ou s enfuir , les femmes, toujours si braves T*andie“eBP^^t'e^; cées dans les coqueluchons jusqu aux panache , cont des veux confus ; les hommes courant se visiter, se faire amend? honorable du bien qu’ils ava ent dit de ma p“ce?et rejetant sur ma maudite façon de hre A s ^choses tout le faux plaisir qu'ils y avaient goûte. C était une ü sertion totale, une vraie désolation. à
Les uns lorgnaient à gauche, en me droite, et ne faisaient plus semblant de me voir. AU dieux' d’autres plus courageux, mais s’assurant bien si personne ne les regardait, m’attiraient dans un coin nour me dire : Eh! comment avez-vous produit en nous Külurion? car, il faut en convenir, mon arm, votre
pièce est la plus grande platitude du monde.
— Hélas, messieurs! j ai lu ma platitude, ei »
tout platement comme je l’avais faite; “^;a“ nrèfma la bonté que vous avez de me parler encor e apres ma chute, et pour l’honneur de votre second j g ’ souffrez pas qu’on redonne la prèce au theatre • * > P malheur, on venait à la jouer comme je lai lue, on vous ferait peut-être une nouvelle tromperie, et vous vous en prendriez à moi de ne plus savoir quel jour vous eûtes raison ou tort : ce qu’à Dieu ne plaise . . ,
On ne m’en crut point ; on laissa rejouer apie ’ nour le coup je fus prophète en mon pays. Ce pauvre Figaro, fessé ^par la cabale en faux-bourdon et près que enterré le vendredi, ne fit point comme Candide, tl prit courage, et mon héros se releva le dimanche avec une
LETTRE SUR LA CRITIQUE DU BARBIER DE SÉVILLE
vigueur que l’austérité d’un carême entier, et la fatigue de dix-sept séances publiques, n’ont pas encore altérée. Mais qui sait combien cela durera? Je ne voudrais pas jurer qu’il en fût seulement question dans cinq ou six siècles, tant notre nation est inconstante et légère.
Les ouvrages de théâtre, monsieur, sont comme les enfants des femmes. Conçus avec volupté, menés à terme avec fatigue, enfantés avec douleur, et vivant rarement assez pour payer les parents de leurs soins, ils coûtent plus de chagrins qu ils ne donnent de plaisirs. Suivez-les dans leur carrière; à peine ils voient le jour, que, sous prétexte d’enflure, on leur applique les censeurs; plusieurs en sont restés en chartre. Au lieu de jouer doucement avec eux, le cruel parterre les rudoie et les fait ï tontàer. Souvent, en les berçant, le comédien les estropie. Les perdez-vous un instant de vue, on les retrouve, hélas! traînants partout, mais dépenaillés, défigurés* rongés d’extraits, et couverts de critiques. Échappés à tant de maux, s’ils brillent un moment dans le monde, le plus grand de tous les atteint: le mortel oubli les tue; ils meurent, et, replongés au néant, les voilà perdus à jamais dans l’immensité des livres.
Je demandais à quelqu’un pourquoi ces combats, cette guerre animée entre le parterre et l’auteur, à la première représentation des ouvrages, même de ceux qui devaient plaire un autre jour. Ignorez-vous, me dit-il, que Sophocle et le vieux Denys sont morts de ioie d’avoir remporté le prix des vers au théâtre? Nous aimons trop nos auteurs pour souffrir qu’un excès de joie nous prive d eux, en les étouffant : aussi, pour les conserver, avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamais si pur, qu’ils puissent en expirer de plaisir.
Quoi qu il en soit des motifs de cette rigueur, l’enfant de mes loisirs, ce jeune, cet innocent Barbier , tant dédaigne le premier jour, loin d’abuser le surlendemain de son triomphe, ou de montrer de l’humeur à ses critiques, ne s’en est que plus empressé de les désarmer par 1 enjouement de son caractère.
Exemple rare et frappant, monsieur, dans un siècle ergotisme où l’on calcule tout jusqu’au rire; où la plus legere diversité d'opinions fait germer des haines éternelles, ou tous les jeux tournent en guerre; où l’iniu-re qui repousse l’injure est à son tour payée par l’injure jusqu a ce qu’une autre effaçant cette dernière en entante une nouvelle, auteur de plusieurs autres, et propage ains! 1 aigreur à l’infini, depuis le rire jusqu’à la satiété, jusqu au dégoût, à l’indignation même du lecteur le plus caustique.
Quant a moi monsieur, s’il est vrai, comme on l’a dit, ï.1!8 l h°mm,es soient frères (et c'es* une belle Ai qU °n pÛt enga£er nos frères les gens
de lettres a laisser, en discutant, le ton rogue et tran-
bien afnc°S frTS -eS llbeIlistes <Iui s’en acquittent si î, fl L . que Ies injures à nos frères les plaideurs... aui ne = en acquittent pas mal non plus! Je voudrais .urtout qu on pût engager nos frères les journalistes à renoncer A ce ton pédagogue et magistral Le lequel ils gourmandent les fils d’Apollon, et font rire la sottise aux dépens de l’esprit.
Ouvrez un journal : ne semble-t-il pas voir un dur
néffWms fétrUle °U la Verge levée sur des écoliers
négligents, les traiter en esclaves au plus léger défaut
Eh! Ü ^ bien devoir
création tt tUre ^ 6St 6 délassement et la douce ré-
seL^Lnn^ aU+ mf)ms? u’espérez pas asservir dans U ^ a mj°n e!,^nt a la réglé : il est incorrigible' et la classe du devoir une fois ferméej a devient siléger £ badin que je ne puis que jouer arec lui. Comme un liège emplume qui bondit sur la raquette, il s’élève il rf-
tombe, égaye mes yeux, repart en l’air, y fait la roue, et revient encore. Si quelque joueur adroit veut entrer en partie et ballotter à nous deux le léger volant de mes pensées, de tout mon cœur : s’il riposte avec grâce et legereté, le jeu m’amuse, et la partie s’engage. Alors on pourrait voir les coups portés, parés, reçus, rendus, accélérés, pressés, relevés même avec une prestesse, une agilité, propre à réjouir autant les. spectateurs qu elle animerait les acteurs.
, aV m°ins, monsieur, devrait être la critique; et c est ainsi que j’ai toujours conçu la dispute entre les gens polis qui cultivent les lettres.
Voyons, je vous prie, si le journaliste de Bouillon a conservé dans sa critique ce caractère aimable et surtout de candeur pour lequel on vient de faire des vœux.
La pièce est une farce, dit-il.
. passons sur les qualités. Le méchant nom qu'un cuisinier étranger donne aux ragoûts français ne change rien a la saveur. C’est en passant par ses mains qu’ils se dénaturent. Analysons la farce de Bouillon.
La pièce, a-t-il dit, n’a pas de plan.
Est-ce parce qu’il est trop simple qu’il échappe à la sagacité de ce critique adolescent?
Un vieillard amoureux prétend épouser demain sa pupille : un jeune amant plus adroit le prévient, et ce jour même en fait sa femme, à la barbe et dans la maison du tuteur. Voilà le fond, dont on eût pu faire avec un égal succès une tragédie, une comédie, un drame, un opéra, et caetera. L'Avare de Molière est-il autre chose? le grand Mithridate est-il autre chose? Le genre d’une pièce, comme celui de toute autre action, dépend moins du fond des choses que des caractères qui les mettent en œuvre.
Quant à moi, ne voulant faire, sur ce plan, qu’une piece amusante et sans fatigue, une espèce d 'imbroille, il m a suffi que te machiniste, au lieu d’être un noir scélérat, fût un drôle de garçon, un homme insouciant, qui rit egalement du succès et de la chute de ses entreprises, pour que l’ouvrage, loin de tourner en drame seneux, devînt une comédie fort gaie : et de cela seul que le tuteur est un peu moins sot que tous ceux qu’on trompe au théâtre, il a résulté beaucoup de mouvement dans la pièce, et surtout la nécessité d’y donner plus de ressort aux intrigants.
Au lieu de rester dans ma simplicité comique, si j’avais voulu compliquer, étendre et tourmenter mon plan a la manière tragique ou dramatique \ imagine-t-on que j aurais manqué de moyens dans une aventure dont je n ^ m^en scènes flue la partie la moins merveilleuse?
En effet, personne aujourd’hui n’ignore qu’à l’époque historique où la pièce finit gaiement dans mes mains, la querelle commença sérieusement à s’échauffer, comme qui dirait derrière la toile, entre le docteur et Figaro, sur les cent écus. Des injures on en vint aux coups. Le docteur, étrillé par Figaro, fit tomber en se débàttant le rescille ou filet qui coiffait le barbier, et l’on vit, non sans surprise, une forme de spatule imprimée à chaud sur sa tête rasée. Suivez-moi, monsieur, je vous prie.
A cet aspect, moulu de coups qu’il est, le médecin s’écrie avec transport : Mon fils ! ô ciel, mon fils ! mon cher fils!... Mais avant que Figaro l’entende, il a redoublé de horions sur son cher père. En effet, ce l’était.
Ce Figaro, qui pour toute famille avait jadis connu sa mere, est fils naturel de Bartholo. Le médecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant d une personne en condition, que les suites de son imprudence firent passer du service au plus affreux abandon.
Mais, avant de les quitter, le désolé Bartholo, frater alors, a fait rougir sa spatule; il en a timbré son fils à occiput, pour le reconnaître un jour, si jamais le sort
lettre sur la critique du barbier de Séville.
les rassemble. La mère et l'enfant, avaient passé six années dans une honorable mendicité, lorsqu un chef de bohémiens, descendu de Luc Gauric 1 , traversant 1 Andalousie avec sa troupe, et consulté par la mere sur le destin de son fils, déroba l’enfant furtivement, et laissa par écrit cet horoscope à sa place :
Après avoir versé le sang dont.il est né,
Ton fils assommera son père infortuné : l’uis, tournant sur lui-mcme el le fer et le crime,
Il se frappe, et devient heureux et légitime.
En changeant d’état sans le savoir, l’infortuné jeune homme a changé de nom sans le vouloir : il s ert ele sous celui de Figaro, il a vécu. Sa mere est cette Marceline devenue vieille et gouvernante chez le docteur, que l’affreux horoscope de son fils a console de sa perte. Mais auiourd’hui tout s accomplit.
En saignant Marceline au pied, comme on le voit dans ma pièceg ou plutôt comme on ne l’y voit pas, Figaio remplit le premier vers :
Après avoir versé le sang dont il est né.
Quand il étrille innocemment le docteur, après la toile tombée, il accomplit le second vers :
Ton fils assommera son père infortuné.
A l’instant la plus touchante reconnaissance a lieu entre le médecin, la vieille et Figaro : Cest v°us- ?^ lui! c’est toi! c’est moi! Quel coup de théâtre! Mais le fils, au désespoir de son innocente vivacité fond en larmes, et se donne un coup de rasoir, selon le sens du troisième vers :
Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,
Il se frappe, et
Quel tableau! En n’expliquant point si, du rasoir, il se coupe la gorge ou seulement le poil du visage, on voit que j’avais le choix de finir ma pièce au plus grand pathétique. Enfin le docteur épouse la vieille; et Figaro, suivant la dernière leçon,
Devient heureux et légitime.
Quel dénoûment ! Il ne m’en eût coûté qu un sixième acte. Et quel sixième acte! Jamais tragédie au Theatte- Français... Il suffit. Reprenons ma pièce en 1 état ou elle a été jouée et critiquée. Lorsqu’on me reproche avec aigreur ce que j’ai fait, ce n’est pas 1 instant de louer ce que j’aurais pu faire.
1 . Luc Gauric, célèbre astronome des quinzième et seizième siècles. Il fut si célèbre, qu'à force d’erreurs et d’audace il parvint a la confiance de plusieurs papes et à l’épiscopat. ,
Jules II, Léon X, Clément Y II, lui témoignèrent la plus grande considération précisément dans le temps où le nord de 1 Europe commençait à s’affranchir du joug de la papauté, et des superstitions qui fondaient la célébrité de Luc Gauric. Paul III le nomma éveque
de Civita-Castellana. , , , ., . .
La plupart des princes de son temps le consultèrent. Catherine de Médicis lui fit demander ce que les astres annonçaient, et que serait la destinée de Henri II. Il répondit que ce roi parviendrait à une extrême vieillesse, extrema senectute, et qu il mourrait paisiblement, morbo placidissimo ; et ce prince fut tué dans un tournoi à
l’âge de quarante ans. . .
Luc Gauric écrivit aussi un traité de miraculosa hclipsi in passione Domini observata, quoiqu’il ne fût point arrivé d éclipse a
cette époque. . ,
On a dit qu’un Jean Bentivoglio, irrité de ses prédictions, qui le menaçaient d’être chassé de sa petite souveraineté, le fit pendre, sans respect de sa mitre et de sa renommée; mais cest un conte. Luc Gauric, né dans la Marche d’Ancône, selon De Thou, et a Giffom, dans le royaume de Naples, selon d’autres, mourut a terrare, vers î’an 1556, âgé de plus de soixante-dix ans.
La pièce est invraisemblable dans sa conduite, a dit encore le journaliste établi dans Bouillon avec approbation et privilège.
— Invraisemblable! Examinons cela par plaisir.
Son Excellence M. le comte Almaviva, dont j’ai depuis longtemps l’honneur d’être ami particulier, est un jeune seigneur, ou, pour mieux dire, était, car l’âge et les grands emplois en ont fait depuis un homme fort grave, ainsi que je le suis devenu moi-meme. Son Excellence était donc un jeune seigneur espagnol, vif, ardent, comme tous les amants de sa nation, que 1 on croit froide, et
qui n’est que paresseuse.
Il s’était mis secrètement à la poursuite dune belle personne qu’il avait entrevue à Madrid, et que son tuteur a bientôt ramenée au lieu de sa naissance. Un matin qu’il se promenait sous ses fenêtres à Séville, ou depuis huit jours il cherchait à s’en faire remarquer, le hasard conduisit au même endroit Figaro le barbier. — Ah . le hasard ! dira mon critique : et si le hasard n’eût pas conduit ce jour-là le barbier dans cet endroit, que devenait la pièce? — Elle eût commencé, mon frère, a quelque autre époque. — Impossible, puisque le tuteur, selon vous-même, épousait le lendemain. — Alors il n y aurait pas eu de pièce, ou, s’il y en avait eu, mon frere, elle aurait été différente. Une chose est-elle invraisemblable, parce qu’elle était possible autrement?
Réellement vous avez un peu d’humeur. Quand le cardinal de Retz nous dit froidement : « Un jour j’avais besoin d’un homme; à la vérité je ne voulais quun fantôme : j’aurais désiré qu’il fût petit-fils d Henri le Grand , qu’il eût de longs cheveux blonds ; qu il fut beau, bien fait, bien séditieux ; qu’il eût le langage et 1 amour des halles ; et voilà que le hasard me fait rencontrer a Paris M. de Beaufort, échappé de la prison du roi ; c était justement l’homme qu’il me fallait. » Va-t-on dire au coadjuteur • Ah ! le hasard ! Mais si vous n eussiez pas rencontré M. de Beaufort! Mais ceci, mais cela?...
Le hasard donc conduisit en ce même endroit Figaro le barbier, beau diseur, mauvais poete, hardi musicien, grand fringueneur de guitare, et jadis valet de chambre du comte; établi dans Séville, y faisant avec succès des barbes, des romances et des mariages, y maniant egalement le fer du phlébotome et le piston du pharmacien ; la terreur des maris, la coqueluche des femmes, et justement l’homme qu’il nous fallait. Et comme en toute recherche ce qu’on nomme passion n est autre chose qu’un désir irrité par la contradiction ; le jeune amant qui n’eût peut-être eu qu’un goût de fantaisie beauté, s’il l’eût rencontrée dans le monde, en devient amoureux parce qu’elle est enfermée, au point de faire
‘«CS- enüer de .a pièce, monsieur, serait douter de la sagacité de 1 I adresse > avec la-
quellè tous saisirez le dessein de l’auteur et suivrez le fil de l’intrigue, à travers un léger dédale. Moins prévenu nue le journal de Bouillon, qui se trompe avec appro Dation et privilège sur toute la conduite de cette pièce, vous v verrez qui tous les soins de l’amant ne sont pas destines à remettre simplement une lettre , qui n est la qu un léger accessoire à l’intrigue, mais bien a s établir dans un fort défendu par la vigilance et le soupçon surtout a tromper un homme qui, sans cesse éventant la manœuvre, oblige l’ennemi de se retourner assez lestement, nour n’être pas désarçonné d’emblée. »
Et lorsque vous verrez que tout le mérite du denoument consiste en ce que le tuteur a fermé sa porte» en donnant son passe-partout .à Basile, pour que lui seul et le notaire pussent entrer et conclure son mariage, vous ne laisserez pas d’être étonné qu’un critique aussi équitable se joue de la confiance de son lecteur, ou se trompe
LETTRE SUR LA CRITIQUE DU BARBIER DE SÉVILLE
au point d’écrire, et dans Bouillon encore : Le comte s’est donné la peine de monter au balcon par une échelle avec Figaro, quoique la porte ne soit pas fermée.
Enfin, lorsque vous verrez le malheureux tuteur, abusé par toutes les précautions qu’il prend pour ne le point être, à la fin forcé de signer au contrat du comte et d’approuver ce qu’il n’a pu prévenir ; vous laisserez au critique à décider si ce tuteur était un imbécile, de ne pas deviner une intrigue dont on lui cachait tout ; lorsque lui critique, à qui l’on ne cachait rien, ne l’a pas devinée plus que le tuteur.
En effet, s’il l’eût bien conçue, aurait-il manqué de louer tous les beaux endroits de l’ouvrage ?
Qu’il n’ait point remarqué la manière dont le premier acte annonce et déploie avec gaieté tous les caractères de la pièce, on peut le lui pardonner.
Qu’il n'ait pas aperçu quelque peu de comédie dans la grande scène du second acte, où, malgré la défiance et la fureur du jaloux, la pupille parvient à lui donner le change sur une lettre remise en sa présence, et à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu’il a montré, je le conçois encore aisément.
Qu’il n’ait pas dit un seul mot de la scène de stupéfaction de Basile au troisième acte, qui a paru si neuve au théâtre, et a tant réjoui les spectateurs, je n’en suis point surpris du tout.
Passe encore qu’il n’ait pas entrevu l’embarras où l’auteur s’est jeté volontairement au dernier acte, en faisant avouer par la pupille à son tuteur que le comte avait dérobé la clef de sa jalousie; et comment l’auteur s’en démêle en deux mots, et sort, en se jouant, de la nouvelle inquiétude qu’il a imprimée aux spectateurs. C’est peu de chose en vérité.
Je veux bien qu’il ne lui soit pas venu à l’esprit que la pièce, une des plus gaies qui soient au théâtre, est écrite sans la moindre équivoque, sans une pensée, un seul mot dont la pudeur, même des petites loges, ait à s’alarmer; ce qui pourtant est bien quelque chose, monsieur, dans un siècle où l’hypocrisie de la décence est poussée presque aussi loin que le relâchement des mœurs. Très-volontiers ; tout cela sans doute pouvait n’être pas digne de l’attention d’un critique aussi majeur.
Mais comment n’a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n’ont pu voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir, je veux dire la piété filiale de ce bon Figaro, qui ne saurait oublier sa mère?
Tu connais donc ce tuteur ! lui dit le comte au premier acte. Comme ma mère, répond Figaro. Un avare aurait dit : Comme mes poches. Un petit-maître eût répondu : Comme moi-même. Un ambitieux : Comme le chemin de Versailles; et le journaliste de Bouillon: Comme mon libraire: les comparaisons de chacun se tirant toujours de l’objet intéressant. Comme ma mère, a dit le fils tendre et respectueux !
Dans un autre endroit encore : Ah, vous êtes charmant! lui dit le tuteur. Et ce bon, cet honnête garçon, qui pouvait gaiement assimiler cet éloge à tous ceux qu’il a reçus de ses maîtresses, en revient toujours à sa bonne mère, et répond à ce mot : Vous êtes charmant ! — Il est vrai, monsieur, que ma mère me Va dit autrefois. EtTe journal de Bouillon ne relève point de pareils traits! Il faut avoir le cerveau bien desséché pour ne les pas voir, ou le cœur bien dur pour ne pas les sentir !
Sans compter mille autres finesses de l’art répandues à pleines mains dans cet ouvrage. Par exemple, on sait que les comédiens ont multiplié chez eux les emplois à l’infini : emplois de grande., moyenne et petite amoureuse ; emplois de grands, moyens et petits valets ; emplois de niais, d’important, de croquant, de paysan, de tabellion, de bailli : mais on sait qu’ils n’ont pas encore
appointé celui de bâillant. Qu’a fait l’auteur pour former un comédien, peu exercé au talent d’ouvrir largement la bouche au théâtre ? Il s’est donné le soin de lui rassembler dans une seule phrase toutes les syllabes bâillantes du français : Rien... qu’en... Ven... ten... dant... parler : syllabes en effet qui feraient bâiller un mort, et parviendraient à desserrer les dents mêmes de l’Envie !
En cet endroit admirable où, pressé par les reproches du tuteur qui lui crie : Que direz-vous à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé ? et Vautre qui depuis trois heures éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle : que leur direz-vous ? Le naïf barbier répond : Eh parbleu, je dirai à celui qui éternue: Dieu vous bénisse ! et : Va te coucher, à celui qui bâille. Réponse en effet si juste, si chrétienne et si admirable, qu’un de ces fiers critiques qui ont leurs entrées au paradis n'a pu s’empêcher de s’écrier : « Diable ! l’auteur a dû rester au « moins huit jours à trouver cette réplique! »
Et le journal de Bouillon, au lieu de louer ces beautés sans nombre, use encre et papier, approbation et privilège, à mettre un pareil ouvrage au-dessous même de la critique! On me couperait le cou, monsieur, que je ne saurais m’en taire.
N’a-t-il pas été jusqu’à dire, le cruel, qu z, pour ne pas voir expirer ce Barbier sur le théâtre, il a fallu le mutiler, le changer , le refondre , l elaguer , le réduire en quatre actes, et le purger d’un grand nombre de pasquinades, de calembours, de jeux de mots, en un mot, de bas comique ?
A le voir ainsi frapper comme un sourd, on juge assez qu’il n’a pas entendu le premier mot de l’ouvrage qu’il décompose. Mais j’ai l’honneur d’assurer ce journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses plumes et ses morceaux, que, loin d avoir purgé la pièce d’aucuns des calembours, jeux de mots, etc., qui lui eussent nui le premier jour, l’auteur a fait rentrer dans les actes restés au théâtre tout ce qu’il en a pu reprendre à l’acte au portefeuille : tel un charpentier économe cherche dans ses copeaux épars sur le chantier tout ce qui peut servir à cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.
Passerons-nous Sous silence le reproche aigu qu’il fait à la jeune personne, d’avoir tous les défauts d’une fille mal élevée ? Il est vrai que, pour échapper aux conséquences d’une telle imputation, il tente à la rejeter sur autrui, comme s’il n’en était pas l’auteur, en employant cette expression banale: On trouve à la jeune personne etc. On trouve!...
Que voulait-il donc qu’elle fît ? quoi ? Qu’au lieu de se prêter aux vues d’un jeune amant très-aimable et qui se trouve un homme de qualité, notre charmante enfant épousât le vieux podagre médecin ? Le noble établissement qu’il lui destinait là ! et parce qu’on n’est pas de l’avis de monsieur, on a tous les défauts d’une fille mal élevée !
En vérité, si le journal de Bouillon se fait des amis en France par la justesse et la candeur de ses critiques, il faut avouer qu’il en aura beaucoup moins au delà des Pyrénées, et qu’il est surtout un peu bien dur pour les dames espagnoles.
Eh ! qui sait si Son Excellence madame la comtesse Almaviva, l’exemple des femmes de son état, et vivant comme un ange avec son mari, quoiqu’elle ne l’aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés qu’on se donne à Bouillon sur elle, avec approbation et privilège?
L’imprudent journaliste a-t-il au moins réfléchi que Son Excellence ayant, par le rang de son mari, le plus grand crédit dans les bureaux, eût pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d’Espagne, ou la Gazette ellemême, et que, dans la carrière qu’il embrasse, il faut garder plus de ménagements pour les femmes de qualité?