DU BARBIER DE SÉVILLE
Des connaisseurs ont remarqué que j’étais tombé dans l’inconvénient de faire critiquer des usages français par un plaisant de Séville à Séville, tandis que la vraisemblance exigeait qu’il s’étayât sur les mœurs espagnoles. Ils ont raison : j’y avais même tellement pensé, que, pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j’avais d’abord résolu d’écrire et de faire jouer la pièce en langage espagnol ; mais un homme de goût m’a fait observer qu’elle en perdrait peut-être un peu de sa gaieté pour le public de Paris, raison qui m’a déterminé à l’écrire en français: en sorte que j'ai fait, comme on voit, une multitude de sacrifices à la gaieté, mais sans pouvoir parvenir à dérider le journal de Bouillon.
Un autre amateur, saisissant l’instant qu’il y avait beaucoup de monde au foyer, m’a reproché, du ton le plus sérieux, que ma pièce ressemblait à On ne s’avise jamais de tout. — Ressembler, monsieur! Je soutiens que m’a pièce est Onne s’avise jamais de tout lui-même.
— Et comment cela? — C’est qu’on ne s’était pas encore avisé de ma pièce. L’amateur resta court ; et l’on en rit d’autant plus, que celui-là qui me reprochait On ne s’avise jamais de tout est un homme qui ne s’est jamais avisé de rien.
Qelques jours après (ceci est plus sérieux), chez une dame incommodée, un monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante, et canne à corbin, lequel touchait légèrement le poignet de la dame, proposa civilement plusieurs doutes sur la vérité des traits que j’avais lancés contre les médecins. Monsieur, lui dis-je, êtes-vous ami de quelqu’un d’eux? Je serais désolé qu’un badinage...
— On ne peut pas moins : je vois que vous ne me connaissez pas , je ne prends jamais [le parti d aucun ; je .parle ici pour le corps en général. — Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce pouvait être. En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez, monsieur, qu’on ne demande jamais si l’histoire est vraie, mais si elle est bonne. — Eh ! croyez-vous moins perdre à cet examen qu’au premier? — A merveille, docteur, dit la dame. Le monstre qu’il est ! n’a-t-il pas osé parler aussi mal de nous ? Faisons cause commune.
A ce mot de docteur , je commençai à soupçonner qu’elle parlait à son médecin. Il est vrai, madame et monsieur, repris-je avec modestie, que je me suis permis ces légers torts , d’autant plus aisément qu ils tirent moins à conséquence.
Eh ! qui pourrait nuire à deux corps puissants, dont l’empire embrasse l’univers et se partage le monde ! Malgré les envieux, les belles y régneront toujours par le plaisir, et les médecins par la douleur : et la brillante santé nous ramène à l’amour, comme la maladie nous rend à la médecine.
Cependant je ne sais si, dans la balance des avantages, la Faculté ne l’emporte pas un peu sur la beauté. Souvent on voit les belles nous renvoyer aux médecins ; mais plus souvent encore les médecins nous gardent, et ne nous renvoient plus aux belles.
En plaisantant donc, il faudrait peut-être avoir égard à la différence des ressentiments, et songer que, si les belles se vengent en se séparant de nous, ce n est là qu un mal négatif ; au lieu que les médecins se vengent en s’en emparant, ce qui devient très-positif ;
Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu’ils veulent ; au lieu que les belles, toutes belles qu’elles sont, n’en font jamais que ce qu’elles peuvent ;
Que le commerce des belles nous les rend bientôt moins nécessaires; au lieu que l’usage des médecins finit par nous les rendre indispensables ;
Enfin, que l’un de ces empires ne semble établi que pour assurer la durée de l’autre ; puisque, plus la verte
LETTRE SUR LA CRITIQUE DU BARBIER DE SÉVILLE
jeunesse est livrée à l’amour, plus la pâle vieillesse appartient sûrement à la médecine.
Au reste, ayant fait contre moi cause commune, il était juste, madame et monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc persuadés que, faisant profession d’adorer les belles et de redouter les médecins, c’est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté ; comme ce n’est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Faculté.
Ma déclaration n’est point suspecte à votre égard, mesdames, et mes plus acharnés ennemis sont forcés d’avouer que, dans un instant d’humeur, où mon dépit contre une belle allait s’épancher trop librement sur toutes les autres, on m’a vu m’arrêter tout court au vingtcinquième couplet, et, par le plus prompt repentir, faire ainsi dans le vingt-sixième amende honorable aux belles irritées :
Sexe charmant, si je décèle Votre cœur en proie au désir,
Souvent à l’amour infidèle,
Mais toujours fidèle au plaisir;
D’un badinage, ô mes déesses,
Ne cherchez point à vous venger :
Tel glose, hélas! sur vos faiblesses,
Qui brûle de les partager.
Quant à vous, monsieur Je docteur, on sait assez que Molière...
Au désespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus longtemps de vos lumières : mais l’humanité qui gémit ne doit pas souffrir de mes plaisirs. Il me laissa, ma foi, ma bouche ouverte avec ma phrase en l’air. — Je ne sais pas, dit la belle malade en riant, si je vous pardonne ; mais je vois bien que notre docteur ne vous pardonne pas. — Le nôtre, madame? Il ne sera jamais le mien. Eh ! pourquoi ? — Je ne sais ; je craindrais qu’il ne fût au-dessous de son état, puisqu’il n’est pas au-dessus des plaisanteries qu’on en peut faire.
Ce docteur n’est pas de mes gens. L’homme assez consommé dans son art pour en avouer de bonne foi l’incertitude, assez spirituel pour rire avec moi de ceux qui le disent infaillible : tel est mon médecin. En me rendant ses soins qu ils appellent des visites, en me donnant ses conseils quils nomment des ordonnances, il remplit dignement, et sans faste, la plus noble fonction d’une âme éclairée et sensible. Avec plus d’esprit, il calcule plus de rapports, et c’est tout ce qu’on peut dans un art aussi utile qu'incertain. Tl me raisonne, il me console, il me guide, et la nature fait le reste. Aussi, loin de s offenser de la plaisanterie, est-il le premier à l’opposer au pédantisme. A l’infatué qui lui dit gravement : « De « quatre-vingts fluxions de poitrine que j’ai traitées cet « automne, un seul malade a péri dans mes mains ; » mon docteur répond en souriant : « Pour moi, j’ai prêté « mes secours à plus de cent cet hiver ; hélas ! je n’en ai « pu sauver qu’un seul. » Tel est mon aimable médecin.
Je le connais. Vous permettez bien que je ne l’échange pas contre le vôtre. Un pédant n’aura pas plus ma confiance en maladie qu’une bégueule n’obtiendrait mon hommage en santé. Mais je ne suis qu’un sot. Au lieu de vous rappeler mon amende honorable au beau sexe, je devais lui chanter le couplet de la bégueule * il est tout fait pour lui.
Pour égayer ma poésie,
Au hasard j’assemble des traits ;
J eu fais, peintre de fantaisie,
Des tableaux, jamais des portraits.
La femme d’esprit, qui s’en moque,
Sourit finement à l’auteur :
Pour l’imprudente, qui s’en choque.
Sa colère est son délateur.
— A propos de chanson, dit la dame, vous êtes bien honnete d avoir été donner votre pièce aux Français ! moi qui n’ai de petite loge qu’aux Italiens ! Pourquoi nen avoir pas fait un opéra comique? ce fut, dit-on, voti e première idée. La pièce est d’un genre à comporter de la musique.
— Je ne sais si elle est propre à la supporter, ou si je m étais trompé d abord en le supposant : mais, sans en trer dans les raisons qui m’ont fait changer d’avis, celleci, madame, répond à tout. •
Notre musique dramatique ressemble trop encore à notre musique chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou de la gaieté franche. Il faudra commencer à l’employer sérieusement au théâtre, quand on sentira bien qu on ne doit y chanter que pour parler ; quand nos musiciens se rapprocheront de la nature, et surtout cesseront de s’imposer l’absurde loi de toujours revenir à la première partie d’un air, après qu’ils en ont dit la seconde. Est-ce qu’il y a des reprises et des rondeaux dans un drame? Ce cruel radotage est la mort de l’intérêt, et dénote un vide insupportable dans les idées..
Moi qui toujours ai chéri la musique sans inconstance et même sans infidélité ; souvent, aux pièces qui m’attachent le plus, je me surprends à pousser de l'épaule, à dire tout bas avec humeur : Eh ! va donc, musique ! pourquoi toujours répéter? N’es-tu pas assez lente? Au lieu de narrer vivement, tu rabâches ! au lieu de peindre la passion, tu t'accroches aux mots ! Le poète se tue à serrer l’événement, et toi tu le délayes ! Que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu l’ensevelis sous d’inutiles fredons ? Avec ta stérile abondance, reste, reste aux chansons pour toute nourriture, jusqu’à ce que tu connaisses le langage sublime et tumultueux des passions.
En effet, si la déclamation est déjà un abus de la narration au théâtre, le chant, qui est un abus de la déclamation, n’est donc, comme on voit, que l’abus de l’abus. Ajoutez-y la^ répétition des phrases, et voyez ce que devient l'intérêt.. Pendant que le vice ici va toujours en croissant, l’intérêt marche à sens contraire ; l’action s’alanguit, quelque chose me manque ; je deviens distrait,
1 ennui me gagne ; et si je cherche alors à deviner ce que je voudrais, il m’arrive souvent de trouver que je voudrais la fin du spectacle.
Il est un autre art d imitation, en général beaucoup moins avancé que la musique, mais qui semble en ce point lui servir de leçon. Pour la variété seulement, la danse élevée est déjà le modèle du chant.
Voyez le superbe Vestris ou le fier d’Auberval engager un pas de caractère. Il ne danse pas encore ; mais, d’aussi loin qu’il paraît, son port libre et dégagé fait déjà lever la tête aux spectateurs. Il inspire autant de fierté qu’il promet de plaisir. Il est parti... Pendant que le musicien redit vingt fois ses phrases et monotone ses mouvements, le danseur varie les siens à l’infini.
Le voyez-vous s’avancer légèrement à petits bonds, reculer à grands pas, et faire oublier le comble de l’art par la plus ingénieuse négligence? Tantôt sur un pied, gardant le plus savant équilibre, et suspendu sans mouvement pendant plusieurs mesures, il étonne, il surprend par 1 immobilité de son aplomb... Et soudain, comme s’il regrettait le temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du théâtre, et revient, en pirouettant, avec une rapidité que l’œil peut suivre à peine.
L’air a beau recommencer, rigaudonner, se répéter, se radoter, il ne se répète point, lui ! tout en déployant les mâles beautés d’un corps souple et puissant, il peint les mouvements violents dont son âme est agitée : il vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent plus expressif ; et, comme s'il se lassait bientôt de vous plaire, il se relève avec dédain, se dérobe
LE BARBIER DE SÉVILLE, ACTE I, SCENE IL
à l’œil qui le suit, et la passion la plus fougueuse semble alors naître et sortir de la plus douce ivresse. Impétueux, turbulent, il exprime une colère si bouillante et si vraie, qu’il m’arrache à mon siège et me fait froncer le sourcil. Mais, reprenant soudain le geste et l’accent d’une volupté paisible, il erre nonchalamment avec une grâce, une mollesse et des mouvements si délicats, qu il enlève autant de suffrages qu’il y a de regards attaches sur sa danse enchanteresse.
. Compositeurs ! chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d’opéras, des mélodrames! Mais j’entends mon éternel censeur (je ne sais plus s’il est d’ailleurs ou de Bouillon ) qui me dit : Que prétend-on par ce tableau . Je vois un talent supérieur, et non la danse en general. C’est dans sa marche ordinaire qu’il faut saisir un art pour le comparer, et non dans ses efforts les plus sublimes. ;N’avons-nous pas...
— Je l’arrête à mon tour. Eh quoi ! si je veux peindre un coursier et me former une juste idée de ce noble animal, irai-je le chercher hongre et vieux, gémissant au timon du fiacre, ou trottinant sous le plâtrier qui siffle?
Je le prends au haras, fier étalon, vigoureux, découplé, l’œil ardent, frappant la terre et soufflant le feu par les naseaux ; bondissant de désirs et d’impatience, ou fendant l’air qu’il électrise, et dont le brusque hennissement réjouit l’homme, et fait tressaillir toutes les cavales de la contrée. Tel est mon danseur.
Et quand je crayonne un art, c’est parmi les plus grands sujets qui l’exercent que j’entends choisir mes modèles; tous les efforts du génie... Mais je m’éloigne trop de mon sujet ; revenons au Barbier de Séville... ou plutôt, monsieur, n’y revenons pas. C’est assez pour une bagatelle. Insensiblement je tomberais dans le défaut reproché trop justement à nos Français, de toujours faire de petites chansons sur les grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites.
Je suis, avec le plus profond respect,
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur, L’Auteur.
PERSONNAGES
(Les habits des acteurs doivent être dans l'ancien costume espagnol.)
Le comte ALM AVI VA, grand d’Espagne, amant inconnu de Rosine, paraît, au premier acte, en veste et culotte de satin ; il est enveloppé d’un grand manteau brun, ou cape espagnole; chapeau noir rabattu, avec un ruban de couleur autour de la forme. Au deuxieme acte : habit uniforme de cavalier, avec des moustaches et des bottines. Au troisième : habillé en bachelier, cheveux ronds, grande fraise au cou ; veste, culotte, bas et manteau d’abbé. Au quatrième acte, il est vêtu superbement à l’espagnole avec un riche manteau ; pardessus tout, le large manteau brun dont il se tient enveloppé.
BARTHOLO, médecin, tuteur e Rosine : habit noir, court, boutonné ; grande perruque ; fraise et manchettes relevées ; une ceinture noire ; et, quand il veut sortir de chez lui, un long manteau
ROSINE, jeune personne d’extraction noble, et pupille de Bartholo ; habillée à l’espagnole. .
FIGARO, barbier de Séville : en habit de major espagnol. La tête couverte d'un rescille, ou filet; chapeau blanc, ruban de couleur
PERSONNAGES
autour de la forme, un fichu de soie attaché fort lâche à son cou, gilet et haut-de-chausses de satin, avec des boutons et boutonnières frangés d’argent; une grande ceinture de soie, les jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe; veste de couleur tranchante, à grands revers de la couleur du gilet; bas blancs et souliers gris.
DON BASILE, organiste, maître à chanter de Rosine : chapeau noir rabattu, soutanelle et long manteau, sans fraise ni manchettes. LA JEUNESSE, vieux domestique de Bartholo.
L’ÉVEILLÉ, autre valet de Bartholo, garçon niais et endormi. Tous deux habillés en Galiciens ; tous les cheveux dans la queue ; gilet couleur de chamois ; large ceinture de peau avec une boucle ; culotte bleue et veste de même , dont les manches , ouvertes aux épaules pour le passage des bras, sont pendantes par derrière.
UN NOTAIRE
UN ALCADE, homme de justice, avec une longue baguette blanche à la main.
, Plusieurs alguazils et valets, avec des flambeaux.
La scène est à Séville, dans la rue et sous les fenêtres de Rosine au premier acte; et le reste de la pièce dans la maison du docteur Bartholo.