‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 203 sur 803 · ROSINE, FIGARO · texte numérisé non relu

ROSINE, FIGARO

ROSINE, surprise .

Ah! monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir !

Votre sauté, madame?

ROSINE

Pas trop bonne, monsieur Figaro. L’ennui pie lue.

FIGARO

Je le crois; il n’engraisse que les sots.

ROSINE

Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement? Je n’entendais pas : mais...

FIGARO

Avec un jeune bachelier de mes parents, de la plus grande espérance; plein d’esprit, de sentiments, de talents, et d’une figure fort revenante.

ROSINE

Oh! tout à fait bien, je vous assure! il se nomme...

FIGARO

Lindor. Il n’a rien : mais, s’il n’eût pas quitté brusquement Madrid, il pouvait y trouver quelque bonne place.

ROSINE, étourdiment.

Il en trouvera, monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que vous le dépeignez n’est pas fait pour rester inconnu.

FIGARO, à part.

Fort bien. (Haut.) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son avancement.

Un défaut, monsieur Figaro! un défaut! En êtesvous bien sûr ?

FIGARO

Il est amoureux.

ROSINE

Il est amoureux! et vous appelez cela un défaut?

FIGARO

A la vérité, ce n’en est un que relativement à sa mauvaise fortune.

ROSINE

Ah ! que le sort est injuste! et nomme-t-il la personne qu’il aime? Je suis d’une curiosité...

FIGARO

Vous êtes la dernière, madame, à qui je voudrais faire une confidence de cette nature.

ROSINE, vivement.

Pourquoi, monsieur Figaro? je suis discrète; ce jeune homme vous appartient, il m’intéresse infiniment... dites donc.

FIGARO, la regardant finement.

Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et fraîche, agaçant l’appétit; pied furtif, taille adroite, élancée, bras dodus,

bouche rosée, et des mains! des joues! des dents! des yeux !...

Qui reste en cette ville?

FIGARO

En ce quartier.

ROSINE

Dans cette rue peut-être?

FIGARO

A deux pas de moi.

ROSINE

Ah! que c’est charmant... pour monsieur votre parent! Et cette personne est...

FIGARO

Je ne l’ai pas nommée?

ROSINE, vivement.

C’est la seule chose que vous ayez oubliée, monsieur Figaro. Dites donc, dites donc vite ; si l’on rentrait, je ne pourrais plus savoir...

FIGARO

Vous le voulez absolument, madame? Eh bien! cette personne est... la pupille de votre tuteur.

ROSINE

La pupille...

FIGARO

Du docteur Bartholo : oui, madame.

ROSINE, avec émotion.

Ah! monsieur Figaro!... je ne vous crois pas, je vous assure.

FIGARO

Et c’est ce qu’il brûle de venir vous persuader lui-même.

ROSINE

Vous me faites trembler, monsieur Figaro.

FIGARO

Fi donc, trembler! mauvais calcul, madame; quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. D’ailleurs, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants jusqu’à demain.

ROSINE

S’il m’aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.

FIGARO

Eh, madame! amour et repos peuvent-ils habiter en même cœur? La pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd’hui, quelle n’a que ce terrible choix : amour sans repos, ou repos sans amour.

ROSINE, baissant les yeux.

Repos sans amour... paraît...

FIGARO

Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu’amour sans repos se présente de meilleure grâce : et pour moi, si j’étais femme...

ROSINE, avec embarras.

Il est certain qu’une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme de l’estimer.

Aussi mon parent vous estime-t-il infiniment.

LE BARBIER DE SÉVILLE, ACTE II, SCENE IV

ROSINE

Mais s’il allait faire quelque imprudence, monsieur Figaro, il nous perdrait.

FIGARO, à part.

Il nous perdrait! (Haut.) Si vous le lui défendiez expressément par une petite lettre... Une lettre a

bien du pouvoir! , .

ROSINE lui donne la lettre qu'elle vient d écrire

Je n’ai pas le temps de recommencer celle-ci;

mais, en la lui donnant, dites-lui... dites-lui bien...

( Elle écoute.)

FIGARO

Personne, madame.

ROSINE

Que c’est par pure amitié tout ce que je fais.

FIGARO

Cela parle de soi. Tudieu! l’amour a bien une autre allure !

Que par pure amitié, entendez-vous? Je crains seulement que, rebuté parles difficultés...

FIGARO

Oui quelque feu follet. Souvenez-vous, madame, que le vent qui éteint une lumière allume un brasier et que nous sommes ce brasier-là. D’en parler seulement, il exhale un tel feu qu’il m’a presque enfiévré de sa passion, moi qui n’y ai que voir.

ROSINE

'M Dieux! j’entends mon tuteur. S’il vous trouvait ici... Passez par le cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.

FIGARO

Soyez tranquille. (A part, montrant la lettre.) Voici qui vaut mieux que toutes mes observations.

[Il entre dans le cabinet.)

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