‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 219 sur 803 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

le COMTE, ROSINE, BARTHOLO.

ROSINE, avec une colère simulée.

Tout ce que vous direz est inutile, monsieur, j’ai pris mon parti; je ne veux plus entendre parler de musique.

BARTHOLO

Écoute donc, mon enfant; c’est le seigneur Alonzo, l’élève et l’ami de don Basile, choisi par lui pour être un de nos témoins. — La musique te calmera, je t’assure.

LE BARBIER DE SÉVILLE, ACTE III, SCÈNE IV

ROSINE

Oh ! pour cela, vous pouvez vous en détacher : si ie chante ce soir!... Où donc est-il ce maître que vous craignez de renvoyer? je vais, en deux mots, lui donner son compte, et celui de Basile. (Elle aperçoit son amant : elle fait un cri.) Ah!...

BARTHOLO

Qu’avez-vous?

ROSINE, les deux mains sur son cœur, avec un grand trouble.

Ah! mon Dieu! monsieur... Ah! mon Dieu! mon sieur...

BARTHOLO

Elle se trouve encore mal ! Seigneur Alonzo !

Non, je ne me trouve pas mal... mais c’est qu’en

me tournant... Ah!...

le comte.

Le pied vous a tourné, madame?

ROSINE

Ah ! oui, le pied m’a tourné. Je me suis fait un mal horrible.

LE COMTE

Je m’en suis bien aperçu.

ROSINE, regardant le comte.

Le coup m’a porté au cœur.

BARTHOLO

Un siège, un siège. Et pas un fauteuil ici !

(Il va le chercher.)

LE COMTE

Ah ! Rosine !

ROSINE

Quelle imprudence !

LE COMTE

j’ai mille choses essentielles à vous dire.

ROSINE

Il ne nous quittera pas.

Figaro va venir nous aider.

BARTHOLO apporte un fauteuil.

Tiens, mignonne, assieds-toi. — H n’y a pas d’apparence, bachelier, qu’elle prenne de leçon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu.

ROSINE, au comte.

Non, attendez ; ma douleur est un peu apaisee. (A Bariholo.) Je sens que j’ai eu tort avec vous, monsieur : je veux vous imiter, en réparant sur-lechamp...

BARTHOLO

Oh ! le bon petit. naturel de femme ! Mais après une pareille émotion, mon enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort, Adieu, adieu, bachelier.

ROSINE, au comte.

Un moment, de grâce! (A Bartholo.) Je croirai, monsieur, que vous n’aimez pas à m’obliger, si vous m’empêchez de vous prouver mes regrets* en prenant ma leçon.

LE COMTE, à part , à Bariholo.

Ne la contrariez pas, si vous m’en croyez.

BARTHOLO

Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te déplaire, que je veux rester la tout le temps que tu vas étudier.

ROSINE

Non, monsieur : je sais que la musique n a nul attrait pour vous.

Je t’assure que ce soir elle m’enchantera.

ROSINE, au comte , à part.

Je suis au supplice.

LE COMTE, prenant un papier de musique sur le pupitre. Est-ce là ce que vous voulez chanter, madame .

ROSINE

Oui, c’est un morceau très-agréable de la Précaution inutile.

BARTHOLO

Toujours la Précaution inutile?

LE COMTE

C’est ce qu’il y a de plus nouveau aujourd’hui. C’est une image du printemps, d’un genre assez vi . Si madame veut l’essayer . . .

ROSINE, regardant le comte.

Avec grand plaisir : un tableau du printemps me ravit; c’est la jeunesse de la nature. Au sortir de l’hiver, il semble que le cœur acquiert un plus haut degré de sensibilité: comme un esclave enferme depuis longtemps goûte, avec plus de plaisir, charme de la liberté qui vient de lui etre offerte.

BARTHOLO, bas au comte.

Toujours des idées romanesques en tête.

LE COMTE, bas.

En sentez-vous l’application ?

Parbleu ! . \

(Il va s'asseoir dans le fauteuil qu’a occupé Rosine.)

ROSINE chante l.

Quand dans la plaine L’amour ramène Le printemps,

Si chéri des amants ;

Tout reprend l’être,

Son feu pénètre Dans les fleurs Et dans les jeunes cœurs.

On voit les troupeaux Sortir des hameaux ;

,. cette ariette, dans le goût espagnol fut * Paris, malgré les huées, les l'a depuis

eu ces jours de crise et de combat. L -dos H n théâtre l’ont

empêchée d’oser la redire, et les jeunes ngonsle du fort louée de cette réticence. Mais s[ la ^enir queCfe Barbier de çaise y a gagné quelque chose, i • Jr les théâtres où

Séville y a beaucoup perdu. C est P°“r<J ’ conséquence, nous

LE BARBIER DE SÉVILLE, ACTE III, SCÈNE Y

Dans tous les coteaux,

Les cris des agneaux Retentissent ;

Ils bondissent;

Tout fermente,

Tout augmente;

Les brebis paissent Les fleurs qui naissent;

Les chiens fidèles Veillent sur elles;

Mais Lindor, enflammé,

Ne songe guère Qu’au bonheur d’être aimé De sa bergère.

Même air :

Loin de sa mère,

Cette bergère Va chantant Où son amant l’attend.

Par cette ruse.

L’amour l’abuse;

Mais chanter Sauve-t-il du danger?

Les doux chalumeaux,

Les chants des oiseaux,

Ses charmes naissants,

Ses quinze ou seize ans,

Tout l’excite,

Tout l’agile;

La pauvrette S’inquiète ;

De sa retraite,

Lindor la guette ;

Elle s’avance,

Lindor s’élance.

Il vient de l’embrasser :

Elle, bien aise,

Feint de se courroucer,

Pour qu’on l’apaise.

Petite reprise.

Les soupirs,

Les soins, les promesses,

Les vives tendresses,

Les plaisirs,

Le fin badinage,

Sont mis en usage;

Et bientôt la bergère Ne sent plus de colère.

Si quelque jaloux Trouble un bien si doux,

Nos amants d’accord Ont un soin extrême...

... De voiler leur transport;

Mais quand on s’aime,

La gêne ajoute encor Au plaisir même.

(En l écoulant, Bartholo s’est assoupi. Le comte , pendant la petite reprise , se hasarde à prendre une main , qu’il couvre de baisers. U émotion ralentit le chant de Rosine,

l’affaiblit , et finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot extrême. V orchestre suit les mouvements de la chanteuse, affaiblit son jeu, et se tait avec elle. L'absence du bruit, qui avait endormi Bartholo , le réveille. Le comte se relève , Rosine et l’orchestre reprennent subitement la suite de l’air. Si la petite reprise se répète, le même jeu recommence .)

LE COMTE

En vérité, c’est un morceau charmant, et madame l’exécute avec une intelligence...

ROSINE

Vous me flattez, seigneur; la gloire est tout entière au maître.

BARTHOLO, bâillant.

Moi, je crois que j’ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J’ai mes malades. Je vas, je viens, je toupille; et sitôt que je m’assieds, mes pauvres jambes...

(Il se lève et pousse le fauteuil.)

ROSINE, bas au comte.

Figaro ne vient point!

Filons le temps.

BARTHOLO

Mais, bachelier, je l’ai déjà dit à ce vieux Basile : est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes ces grandes aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a, a, et qui me semblent autant d’enterrements? Là, de ces petits airs qu’on chantait dans ma jeunesse, et que chacun retenait facilement? J’en savais autrefois... Par exemple...

(Pendant la ritournelle , il cherche en se grattant la tête , et chante en faisant claquer ses pouces et dansant des genoux comme les vieillards.)

Veux-tu, ma ltosinette,

Faire emplette Du roi des maris?...

(Au comte , en riant.)

Il y a Fanchonnette dans la chanson; mais j’y ai substitué Rosinette, pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer aux circonstances. Ah ! ah! ah! ah! Fort bien! pas vrai?

LE COMTE, riant.

Ah! ah! ah! Oui, tout au mieux.

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