‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 27 sur 803 · Id., ibid · texte numérisé non relu

Id., ibid

se faisait le visage qu’il voulait : « Voyez ma main, me dit-il; adieu la harpe, adieu tous « mes plaisirs. C’est un coup de couteau; mais sur cette boîte d’or faussée, c’est un coup « de poignard. Je le dois au roi mon maître, mais je lui dois aussi la vie. Si par discrétion,

« sûreté et respect, je n’avais pas porté au cou dans cette boîte d’or cet écrit de sa

c( main, que vous pouvez lire, j’étais tué. »

Le lendemain, non toutefois sans quelque peine, il obtient de voir l’impératrice à Schœnbrünn, et quelle assurance ! quel aplomb ! quel sans-gêne aussi, mais qu’on excuse : il U attribue à son trouble. « Il trouva plaisant, continue le prince, de s’asseoir devant Marie- Thérèse, et même de se faire donner une chaise par Sa Majesté ! « L’effroi de l’admiration,

« dit-il, la surprise, le saisissement, ma convalescence, ah ! madame, je n’en puis plus. »

Il n’en fait pas moins durer, quoiqu’à bout de force, l’audience pendant plus de trois heures et demie, qu’il passe tout d’une haleine à se faire valoir, à parler des péripéties de son voyage, de l’importance de sa mission; des raisons qui lui ont fait prendre le nom de Ronac, au lieu du sien ce qu’un blâme injuste flétrit encore » ; de l’infamie du libelle quil a détruit, et que l’auteur, si on ne le fait rechercher, est capable de publier de nouveau. Il insiste sur les dangers qu’il a courus, et dont il porte les marques. Il exalte ce qu il a risqué ainsi pour le roi, sans oublier ce que va lui devoir la reine. L impératrice en bonne mère ne peut cacher son émotion, ni dissimuler sa reconnaissance : « On ne devra jamais en effet, lui dit-elle lorsqu’il se lève enfin, oublier ici ni en France combien vous avez montré de zèle en cette occasion pour le service de vos maîtres. »

Il n’en demandait pas plus; il a produit l’effet désiré, bonne note en sera prise pour qu’on sache tout à Versailles ; il triomphe, mais pour bien peu de temps. A peine est-il revenu de Schœnbrünn à Vienne, tout échauffé de son succès, que le meme soir, vers neuf heures, deux officiers l’épée nue, et huit grenadiers la baïonnette au fusil, entrent dans sa chambre. Un secrétaire de la régence dont c’est l’escorte lui présente un ordre du comte de Seilern, en l’invitant à se laisser arrêter. Il s’étonne, il résiste ; de la comédie il passe au drame : « Prenez garde à moi, s’écrie-t-il, voilà des pistolets sur ma table, je suis capable de tout L » On ne fait qu’en rire, il est désarmé, et pendant trente et un jours, avec cette garde de deux officiers et de huit grenadiers, il est forcé de garder la chambre.

Que s’était-il passé ? rien que de fort simple : on s’était défié ; pendant qu il demandait à l’impératrice d’envoyer à Nuremberg pour y faire découvrir le juif au libelle, le ministre, M. deKaunitz, à qui les habitudes de la politique donnaient sans peine le flair de 1 intrigue, «l’une et l’autre, comme Figaro le dira encore, étant un peu germaines », avait en effet envoyé de ce côté, mais moins pour y faire trouver Angelucci auquel il ne croyait guère, que pour en faire venir quelque témoin de l’affaire. On en ramena le postillon qui avait conduit M. de Ronac, et ses premiers mots furent pour demander si ce monsieur dont les façons singulières l’avaient tant surpris, si cet Anglais — il le croyait tel à cause de son nom et de son domestique de Londres — était bien dans son bon sens (ob der Henrecht bei sich ).

Il raconta ensuite comment, lorsqu’ils longeaient le bois de Neustadt, M. de Ronac avait fait arrêter pour descendre et s’était engagé fort avant dans le fourré; comment, ne l’ayant pas vu revenir, après un assez long temps, il avait perdu patience, et, s étant mis à sa recherche, l’avait aperçu qui replaçait dans sa poche un rasoir, avec lequel il venait de se faire une entaille au creux de la main.

Le prince de Ligne, qui a le premier, dès 1809, résumé cette curieuse déposition, dont

1. Le prince de Ligne, p. 282, est le seul qui donne ce détail, d’ailleurs très-vraisemblable.

XXVIII VIE DE BEAUMARCHAIS

les historiens de Beaumarchais auraient bien dû, par suite , tenir d’après lui quelque compte diffère pour un détail. C’est d’un canif qu’il parle ; mais, d après 1 interrogatoire même que M. d’Arneth a publié textuellement, Beaumarchais s’était réellement servi d’un rasoir, l’arme de Figaro2!

Devant ce récit du postillon, M. de Kaunitz ne pouvait que s’assurer de Beaumarchais qui s’était avec tant d’aplomb joué de l’impératrice, et le tenir sous bonne garde jusqu’à ce que M. de Sartine, à qui il se hâta d’en écrire, eût répondu ce qu’il fallait faire de lui.

Sa lettre fut longue à venir à cause des difficultés de la décision à prendre, et c’est ce qui fit retenir Beaumarchais sous clé pendant tout un long mois. Elle arriva enfin et se trouva très-nette et très-brave. M. de Sartine avait pris résolûment son parti : il réclamait purement et simplement Beaumarchais.

C’était son homme, il ne le reniait pas, et peut-être pour cause, comme nous verrons : il le défendait même. Le ministre de Marie-Thérèse n’eut donc plus qu’à passer condamnation. Non-seulement il fit relâcher et laissa partir Beaumarchais, mais voyant la situation qui lui était faite par l’espèce d’approbation de M. de Sartine, il crut de la dignité de sa souveraine, pour qu’elle ne parût pas avoir été dupe, de ne le congédier qu’avec un présent digne d’elle : mille ducats 3. Beaumarchais fit de la dignité à son tour : il refusa. De l’argent! Fi ! pour qui le prenait-on ! Il cria si fort, que revenu à Paris il obtint d’échanger les mille ducats pour un diamant de pareille somme dont il lui fut même permis de dire tout haut l’origine, ce que, bien entendu, il n eut garde d oublier . ^

M. de Kaunitz s’était exécuté de bonne grâce, mais sans s’y tromper, sans meme paraître trop surpris notamment de ce qu'avait fait notre lieutenant de police pour Beaumarchais ; « Il me semble, dans cette affaire, écrivait-il sur le moment meme, le 20 septembre 1774, à M. de Mercy, ambassadeur de l'impératrice-reme près de Louis AVI, il me semble qu’à la morale très-relâchée de M. de Sartine se joint encore 1 interet personnel qu’il peut avoir à éviter les reproches très-fondés qu’on serait en droit de lui aire d’avoir donné au roi, pour l’exécution d’une commission si délicate, un sujet comme M. de Beaumarchais, et que là pourrait bien être la principale raison qui l’engage nonseulement à l’excuser, mais à entreprendre même sa défense 4 5. » .

Sur tout le reste, et en particulier sur l’origine du libelle, dont fin hésitait guère à voir dans Beaumarchais l’auteur véritable, ce qui lui expliquait, lui éclairait jusqu au fond cette étrange aventure, si étonnante d’audace mais si pleine de risques aussi pour celui qui l’avait osée ; M. de Kaunitz ne nous semble pas avoir été d’une moins clairvoyante

1UC'« En supposant, écrivait-il encore à M. de Mercy6, que Beaumarchais est lui-même l’auteur du libelle, comme toute l’histoire de sa vie privée et toute sa manœuvre dans cette affaire-ci peuvent très-fort l’en faire soupçonner, tout ce qu’il dit avoir fait, et tout ce qu il prétend lui être arrivé, ainsi que les causes secrètes de ses démarches, et du roman ndicu e

dont il nous a régalés, se comprennent sans peine. ...

« Dans cette supposition, ajoute-t-il, insistant sur la nature même du libelle, si injurieux pour la reine, et sur les dangers qu’aurait courus Beaumarchais, s fi eut ete aveie qu’il en était l’auteur, dans cette supposition, pour détourner de lui le soupçon d un crime de lèse-majesté aussi parfaitement caractérisé, fi est tout simple qu fi se soit charge de la

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