FAITS POSITIFS
Peu de jours avant le prononcé du délibéré, j’avais enfin obtenu du ministre la permission de solliciter mon procès, sous les conditions expresses et rigoureuses de ne sortir qu’accompagné du sieur Santerre, nommé à cet effet; de n’aller nulle autre part que chez mes juges, et de rentrer prendre mes repas et coucher en prison : ce qui gênait excessivement mes démarches, et raccourcissait beaucoup le peu de temps accordé pour mes sollicitations.
Dans ce court intervalle je m’étais présenté au moins dix fois chez M. Goëzman sans pouvoir le rejoindre : le hasard seulement me l’avait fait rencontrer une fois chez un autre conseiller de grand’chambre, mais à une heure tellement incommode, que ces magistrats, pressés de sortir, ne m’accordaient qu’une légère attention. Je n’en fus pas trèsaffecté, M. Goëzman ne faisant alors que nombre avec mes juges. Cette relation intime d’un rapporteur à son client, qui rend l’un aussi attentif que l’autre est disert; cet intérêt pressant qui fait tout expliquer, tout entendre et tout approfondir, n’existaient pas encore entre nous.
Mais le 1er avril, aussitôt qu’il fut chargé du rapport de mon procès, il devint un homme essentiel pour moi; je n’eus plus de repos que je ne l’eusse entretenu. Je me présentai chez lui trois fois dans cette après-midi, et toujours la formule écrite : Beaumarchais supplie Monsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d'une audience, et de laisser ses ordres à son portier pour l’heure et le jour. Ce fut vainement: la portière (car c’en était une), fatiguée de moi, m’assura le lendemain matin, à ma quatrième visite, que Monsieur ne voulait voir personne, et qu’il était inutile que je me présentasse davantage. J’y revins l’après-midi; même réponse.
Si l’on réfléchit que, du 1er au 5 avril, jour auquel M. Goëzman devait rapporter l’affaire, il n’y avait que quatre jours pleins, et que, de ces quatre jours si précieux, j’en avais déjà usé un et demi en démarches perdues; si l’on sait qu’un ami de M. Goëzman avait été deux fois chez lui sans succès pour m’obtenir l’audience, on concevra toute mon inquiétude.
J’appuie sur ces légers détails, parce qu’on me reproche au palais, aujourd’hui, de n’avoir pas
écrit alors a M. Goëzman pour le voir. Eh! grands dieux, écrire ! une lettre ne pouvait-elle pas rester un jour entier sans réponse, et me faire perdre encore vingt-quatre heures, à moi qui comptais les minutes? Et mes cinq courses en aussi peu de temps ne valaient-elles pas bien une lettre? Et ce que j’écrivais chez la portière, n’était-ce donc pas écrire? Et croyez-vous qu’on ignorât mon empressement, lorsqu’à l’une de ces courses nous vîmes, de mon carrosse, M. Goëzman ouvrir le rideau de son cabinet au premier, qui donne sur le quai, et regarder à travers les vitres le malheureux qui restait à sa porte? Ce fait, ainsi que les autres, est attesté parle sieur Santerre, qui m’accompagnait, et dont le témoignage ne saurait être suspect : et il faut le dire et le répéter, car il n’y a pas ici de petites circonstances.
Comme on ne peut tordre mes intentions, et donner à mes sacrifices d’argent la tournure de la corruption, qu’en argumentant de ma négligence à rechercher M. Goëzman, et qu’on le fait réellement aujourd’hui, il m’est de la plus grande importance que la multiplicité, la vivacité, l’obstination même de mes démarches pour le voir, soient aussi constatées que leur inutilité. Nous compterons à la fin combien de fois j’ai assiégé sa porte pendant les quatre jours pleins qu’il a été mon rapporteur. Cette façon d’argumenter à mon tour me lavera peut-être une bonne fois du reproche de négligence. On cessera d’en extraire celui de corruption ; d’où l’on conclut que, croyant ma cause mauvaise, je l’étayais par toutes sortes de manœuvres. Avec cet enchaînement d’inductions vicieuses, on arrive aux horreurs, aux diffamations, et à toutes les indignités qui ont suivi la perte de mon procès. Telle est la marche de l’animosité : nous y reviendrons.
Ne sachant plus à quel parti m’arrêter, j’entrai en revenant chez une de mes sœurs pour y prendre conseil, et calmer un peu mes sens. Alors le sieur Dairolles, logé dans la maison de ma sœur, se ressouvint qu’un nommé le Jay, libraire, avait des habitudes intimes chez M. Goëzman, et pourrait peut-être me procurer les audiences que je désirais. Il fit venir le sieur le Jay, l’entretint, en reçut l’assurance que, moyennant un sacrifice d’argent, l’audience me serait promptement accordée. Étonné qu’il s’ouvrît une pareille voie, et curieux de savoir quelle espèce de relation pouvait exister entre ce libraire et M. Goëzman, j’appris du sieur Dairolles que le libraire débitait les ouvrages de ce magistrat, que madame Goëzman venait assez souvent chez lui pour recevoir la rétribution d’ auteur: ce qui avait mis assez de liaison entre elle et la dame le Jay. « Mais le vrai motif qui engage « le sieur le Jay à répondre des audiences, ajouta- « t-il, est que madame Goëzman l’a plusieurs fois « assuré que s’il se présentait un client généreux, « dont la cause fût juste, et qui ne demandât que
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« des choses honnêtes, elle ne croirait pas offenser « sa délicatesse en recevant un présent. » Cela me fut dit chez ma sœur, devant plusieurs de mes parents et amis.
La demande étant portée à deux cents louis, je me récriai sur la somme, autant que sur la dure nécessité de payer des audiences. Quand on. m a jugé au! requêtes de l’hôtel , disais-je, où j ai gagné ce procès en première instance, loin qu’il m’en ait coûté pour voir mon rapporteur, je n’ai pas même su quel était son secrétaire ; et M. Dufour, magistrat aussi accessible que juge éclairé, a poussé la patience et l’honnêteté jusqu’à souffrir mes importunités verbales et par écrit pendant six semaines au moins. Pourquoi faut-il aujourd’hui payer? etc., etc., etc.
Je résistais, je bataillais; mais l’importance de voir M. Goëzman était telle, et le temps pressait si fort, que mes amis inquiets me conseillaient tous de ne pas hésiter : « Quand vous aurez <( perdu cinquante mille écus, me disaient-ils, faute u d’avoir instruit votre rapporteur, quelle diffé- « rence mettront dans votre aisance deux cents « louis de plus ou de moins? Si l’on vous en de- (( mandait cinq cents, il n’y aurait pas plus à bâte lancer. » Pour trancher la question, l’un d’eux obligeamment courut chez lui, et remit à ma sœur cent louis que je n’avais pas.
Plus économe de ma bourse, ma sœur voulut essayer d’arracher cette audience pour cinquante louis; et, de son chef, elle remit un rouleau seul au sieur le Jay, lui disant qu’elle n’avait pas encorepu changer en or les deux mille quatre cents livres apportées par son frère, et qu’elle le priait en grâce de voir si ces cinquante louis ne suffiraient pas pour m’ouvrir cette fatale porte. Mais bientôt le sieur Dairolles vint chercher le second rouleau. « Quand on fait un sacrifice, madame,
« lui dit-il, il faut le faire honnête ; autrement il a perd son mérite, et monsieur votre frère désap- <c prouverait beaucoup, s’il le savait, qu on eût « perdu seulement quatre heures pour épargner un (( peu d’argent. » Alors ma sœur, ne pouvant plus reculer, abandonna tristement les autres cinquante louis ; et ces messieurs retournèrent chez madame Goëzman.
Mais, dira-t-on, comment, dans une affaire aussi majeure, étiez-vous si indolent, si passif, que toutes les démarches se fissent entre vos parents et amis, sans vous? et comment disposait-on ainsi \ de votre argent et d’un temps si précieux, sans que votre acquiescement y parût même nécessaire? Eh ! messieurs, vous oubliez la foule de maux dont j’étais accablé : vous oubliez que j’étais en prison; vous oubliez que, forcé d’y attendre le matin qu’on vînt me chercher pour sortir, d’y revenir prendre mes repas et d’y rentrer le soir de bonne heure, je ne pouvais suivre exactement des opérations aussi mêlées. Voilà pourquoi le zèle de mes amis y
suppléait; voilà pourquoi je n’ai su beaucoup de ces détails qu’après coup; voilà pourquoi je n’ai jamais encore vu le sieur le Jay, au moment où j’écris ce mémoire , etc., etc. Renouons le fil de ma narration, que cet éclaircissement a coupé.
Quelques heures après, le sieur Dairolles assura ma sœur que madame Goëzman, après avoir serré les cent louis dans son armoire, avait enfin promis l’audience pour le soir même. Et voici l’instruction qu’il me donna quand il me vit : « Présentez-vous « ce soir à. la porte de M. Goëzman ; on vous dira « encore qu’il est sorti; insistez beaucoup; de- « mandez le laquais de madame ; remettez-lui cette « lettre, qui n’est qu’une sommation polie à la « dame de vous procurer l’audience , suivant la « convention faite entre elle et le Jay; et soyez « certain d’être introduit. »
Docile à la leçon, je fus le soir chez M. Goëzman, accompagné de Me Falconnet, avocat, et du sieur Santerre. Tout ce qu’on nous avait prédit arriva : la porte nous fut obstinément refusée; je fis demander le laquais de' madame, à qui je proposai de rendre ma lettre à sa maîtresse ; il me répondit niaisement qu’il ne le pouvait alors, parce que monsieur était dans le cabinet de madame avec elle.
« C’est une raison de plus, lui dis-je en souriant de sa naïveté, de porter la lettre à l’instant. Je vous promets qu’on ne vous en saura pas mauvais gré. » Le laquais revint bientôt, et nous dit que nous pouvions monter dans le cabinet de monsieur ; qu’il allait s’y rendre lui-même par l’escalier intérieur qui descend chez madame. En effet, M. Goëzman ne tarda pas à nous y venir trouver. Qu’on me passe un détail minutieux; on sentira bientôt comment ils deviennent tous importants. Il était neuf heures du soir lorsqu’on nous fit monter au cabinet; nous trouvâmes le couvert mis dans l’antichambre, et la table servie ; d’où nous conclûmes que l’audience retardait le souper.
La voilà donc ouverte à la fin cette porte, et c’est au moment indiqué par le Jay; l’agent n écrit qu’un mot, j’en suis le porteur ; la dame le reçoit, et le juge paraît. Cette audience, si longtemps courue, si vainement sollicitée, on la donne à neuf heures, à l’instant incommode où l’on va se mettre à table. Sans insulter personne, on pouvait, je crois, aller jusqu’à soupçonner que les cent louis avaient mis tout le monde d’accord sur l’audience, et qu’elle était le fruit de la lettre que madame venait de recevoir en présence de monsieur. Aujourd’hui que l’on plaide, il se trouve que personne ne savait rien de rien, et que l’audience, au milieu de tant d’obstacles, se trouve octroyée par hasard en ce moment unique. J en demande bien pardon ; il était, sans doute, excusable de s'y tromper.
L’audience de M. Goëzman s’entama par la discussion de quelques pièces au procès. J’avoue que je fus étonné de la futilité de ses objections, et du
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ton avec lequel il les faisait: je le fus même au point que.je pris la liberté de lui dire que je ne le croyais pas assez instruit de l’affaire pour être en état de la rapporter sous deux jours. Il me répondit qu’il la connaissait assez dès à présent pour la juger, qu’elle était toute simple, et qu’il espérait en rendre un compte exact à la cour le lundi suivant. En l’écoutant, je crus apercevoir sur son vi-* sage les traces d’un rire équivoque, dont je fus très-alarmé. De retour, je fis part de mes observations à mes amis.
Le sieur Dairolles les fit parvenir à madame Goëzman, en sollicitant une seconde audience. La réponse fut que, si M. Goëzman ne m’avait fait que des objections frivoles, c’est qu’apparemment il n’en avait point d’autres à faire contre mon droit; et qu’à l’égard du rire qui m’avait alarmé, c’était le caractère de sa physionomie; qu’au reste, si je voulais lui envoyer mes réponses aux objections de son mari, elle se chargeait volontiers de les lui remettre : ce que je fis, en accompagnant le paquet d’une lettre polie pour la dame.
Nous étions au dimanche 4 avril, il ne restait plus qu’un jour pour solliciter : mon affaire devait être rapportée le lendemain. Je priai le sieur Dairolles de savoir au vrai si je ne devais plus espérer d’être entendu, trouvant qu’on m’avait vendu bien cher l’unique faveur d’une courte audience.
On négocia de nouveau ; mais les difficultés qu’on nous opposa firent deviner à tout le monde qu’il n’y avait qu’un seul moyen de les résoudre : autres débats, humeur de ma part, représentations de celle de mes amis. L’avis qui prévalut fut que l’on saurait positivement de madame Goëzman si la seconde audience tenait à un second sacrifice; et qu’alors, au défaut de cent autres louis qui me manquaient, on lui laisserait une montre à répétition enrichie de diamants. Elle fut aussitôt remise à le Jay par le sieur Dairolles.
Enfin, je reçus la promesse la plus positive d’une audience pour le soir même, mais le sieur Dairolles, en m’apprenant que la dame avait été encore plus flattée de ce bijou que des cent louis qu’elle avait reçus, ajouta qu’elle exigeait en outre quinze louis pour le secrétaire de son mari, à qui elle se chargeait de les remettre. Cela est d’autant plus singulier, monsieur, lui dis-je, que vous savez qu’un de vos amis eut hier toutes les peines du monde à faire accepter à ce secrétaire une somme de dix louis qu’il lui présentait d’office. Cet homme modeste s’obstinait à la refuser, disant qu’il était absolument inutile à mon affaire, qui se traitait dans le cabinet du rapporteur, et sans lui. « Que « voulez-vous, me dit le sieur Dairolles ? Toutes « ces observations ont été faites à madame Goëz- « man ; elle n’en a pas moins insisté sur la remise « de quinze louis: elle doit ignorer, dit-elle, ce que <c le secrétaire a reçu d’ailleurs ; enfin, ces quinze « louis sont indispensables. »
Us furent remis, de mauvaise grâce à la vérité, puis portés à madame Goëzman ; puis l’audience assurée de nouveau pour sept heures. Mais ce fut encore vainement que je me présentai : n’ayant pas cette fois de passe-port auprès de madame, il fallut revenir sans avoir vu monsieur.
Le lecteur, qui se fatigue à la fin de lire autant de promesses vaines, autant de démarches inutiles, jugera combien je devais être outré moimême de recevoir les unes et de faire les autres.
Je revins chez moi, la rage dans le cœur. Nouvelle course des intermédiaires. Pour cette fois, il ne faut pas omettre la curieuse réponse qu’on me rapporta. « Ce n’est point la faute de la dame « si vous n’avez pas été reçu. Vous pouvez vous « présenter demain encore chez son mari. Mais « elle est si honnête, qu’en cas que vous ne puis- « siez avoir d’audience avant le jugement, elle « vous fait assurer que tout ce qu’elle a reçu vous « sera fidèlement remis. »
J’augurai mal de cette nouvelle annonce. Pourquoi la dame s’engageait-elle alors à rendre l’argent? Je ne l’avais pas exigé. Quelle raison la faisait tergiverser sur une audience tant de fois promise? Je fis à ce sujet les plus funestes réflexions. Mais quoique le ton et les procédés me parussent absolument changés, je n’en résolus pas moins de tenter un dernier effort pour voir mon rapporteur le lendemain matin, seul instant dont je pusse profiter avant le jugement du procès.
Pendant que je déplorais mon sort, un homme d’une probité reconnue, ayant été témoin et quelquefois confident des affaires particulières entre M. Duverney et moi, s’intéressait à ma cause, dont il connaissait la justice. Ce motif lui fit trouver moyen de s’introduire chez M. Goëzman, en faisant dire à ce rapporteur qu’il avait des éclaircissements importants à lui donner sur l’affaire de la succession Duverney, et se gardant bien, surtout, d’articuler qu’il penchât pour moi. Il fut aussi surpris que je l’avais été des objections de M. Goëzman : comme elles sont entrées dans son rapport à la cour, qu’il lui lut en partie, je vais les rappeler en note ; elles serviront à montrer dans quel esprit M. Goëzman traitait une affaire aussi grave; elles motiveront mes efforts pour en obtenir des audiences, et justifieront les sacrifices que j’ai faits pour y parvenir l.
1. M. Goëzman lui dit entre autres choses que M. Duverney confiait facilement de ses blancs-seings; que lui-même en avait vu et tenu entre ses. mains ; que je pouvais avoir abusé d’un de ces blancs-seings pour y adapter un arrêté de compte. Mon ami, surpris d’une pareille allégation, lui répondit que l’exactitude de M. Duverney avait été trop connue pour qu’on pût le taxer d’une pareille négligence sur sa signature ; mais que, quand cette allégation aurait même quelque vraisemblance, ce ne pouvait jamais être relativement à une signature et une date fixe de la main de M. Duverney, apposées au bas du folio verso d’une grande feuille de papier à la Tellière ; et qu’en tout état de cause, un pareil soupçon, étant ce qu’on pouvait avancer de plus odieux contre quelqu’un, ne devait jamais être articulé sans preuve.
M. Goëzman lui dit ensuite que l’arrêté de compte entre M. Du-
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Mon ami eut beaucoup de peine à se faire écouter dans ses réponses, mais il ne quitta point M. Goëzman qu’il n’en eût au moins arraché la promesse positive de m’ouvrir sa porte et de m’entendre le lendemain matin ; il obtint de plus la permission de me communiquer ses objections, et s’engagea pour moi que je les résoudrais à la satisfaction du rapporteur.
Si jamais audience a paru certaine, ce fut sans doute cette dernière, que le rapporteur promettait d’un côté, pendant que sa femme en recevait le prix de l’autre. Cependant, malgré les assurances du mari et de la femme, nous ne fûmes pas plus heureux le lundi matin que les autres jours : mon ami m’accompagnait, le sieur Santerre était en tiers ; ils furent aussi outrés que moi de me voir durement refuser la porte, quoiqu’on ne dissimulât pas que madame et monsieur étaient au logis. J’avoue que ce dernier trait mit à bout ma patience. Nous éclatâmes en murmures ; et pendant que mon ami, épuisant toutes les ressources, allait chercher le secrétaire au palais pour essayer de nous faire introduire, je priai la portière de me permettre au moins d’écrire dans sa loge les réponses que j’avais espéré faire verbalement à son maître. Nous y restâmes une heure et demie, le jur Santerre et moi. Mon ami revint avec un nouvel introducteur; mais les ordres étaient positifs, nous ne pûmes passer le seuil de la porte ; ce ne fut qu’à force d’instances, et même en donnant j six francs à un laquais, que nous parvînmes à j faire remettre àM. Goëzman mes réponses, et 1 ex- j trait d’un acte important pour la recherche duquel un notaire avait passé la nuit.
Le même jour je perdis ma cause; et M. Goëzman, en sortant du conseil, dit tout haut à mon avocat, devant plusieurs personnes, qu’on avait opiné du bonnet d’après son avis. Le fait est cependant que plusieurs conseillers sont restés d’un sentiment contraire au sien.
Quelle cruauté ! N’est-ce pas tourner le poignard dans le cœur d’un homme, après l’y avoir enfonça? Moins le propos était fondé, plus il montrait de partialité dans le juge, et.. Laissons les réflexions;
vernev et moi ne pouvait pas être regardé comme un acte sérieux, puisque toutes les sommes y étaient écrites en chiffres : en effet, il lui montrait plusieurs sommes en chiffres sur la page verso de cet arrêté de compte. Mon ami, étonné que j’eusse commis une pareille faute dans une pièce aussi importante, était prêt à passer condamnation, lorsque, quittant M. Goëzman, avec lequel il se promenait dans son cabinet, il vint subitement retourner l’arrêté de compte et en examiner la première page, dans laquelle il ne lui fut pas difficile de prouver à M. Goëzman que les sommes écrites en chiffres sur le verso n’étaient que relatées de pareilles sommes écrites plusieurs fois en toutes lettres antécédemment de l’autre part.
M. Goëzman lui objecta encore que la déclaration de 1133 exigeait que l’écriture d'un pareil acte fût approuvée de la main de celui qui n’avait fait que le dater et le signer. Mon ami, qui 11e connaissait point les termes de cette déclaration, ne put lui répondre que l’acte et les deux contractants étaient précisément dans le cas de 1 exception portée par cette loi.
Il y eut encore d'autres objections aussi frivoles.
elles aigrissent mon chagrin et retardent mon ouvrage.
Il est temps de tenir parole : opposons la récapitulation de mes courses chez M. Goëzman au reproche de n’en avoir pas fait assez pour le voir, pendant les quatre jours pleins qu’il a été mon rapporteur, d’où l’on induit que j ai pu avoir intention de le corrompre.
i^avril. Le jour qu’il a été nommé rapporteur, dans l’après-midi et soirée, trois courses inutiles 3
2 avril. Vendredi matin, une course inutile. . 1
Vendredi après-midi, course inutile. . 1
Vendredi au soir, course inutile. . . 1
3 avril. Samedi matin, course inutile. . . . . 1
Samedi au soir, audience promise par madame Goëzman, et obtenue, course utile ; • I
4 avril. Dimanche au soir, audience promise
par madame Goëzman, et non obtenue, course inutile 1
5 avril. Lundi matin, jour du rapport, au-
dience, promise d’un côté par M. Goëzman, payée de l’autre à madame, et non obtenue, course inutile. 1
Total des courses en quatre jours pleins. . 10 Si l’on ajoute les deux qu’un ami de M. Goëzman a faites en même temps pour moi sur le même objet. ••••••••• 2
Et mes dix courses avant sa nomination. . 10
Total des courses pour avoir audience. . . 22 Une seule audience obtenue.
En me lavant ainsi du reproche de négligence, je pense avoir beaucoup ébranlé, le système de corruption : achevons de l’anéantir par un autre calcul et quelques réflexions fort simples.
Il m’en a coûté cent louis pour obtenir une audience de M. Goëzman. Qu’on suive cet argent à la trace, et qu’on juge si, de la distance où je suis resté du rapporteur, il était possible que j eusse formé le projet insensé de le corrompre.
En cédant à la nécessité de sacrifier cent louis, je ne les avais pas (une personne) ; un ami me les a offerts (deux) ; ma sœur les a reçus de ses mains (trois)] elle les a confiés au sieur Dairolles (quatre), qui les a remis au sieur le Jay (cinq), pour être donnés à madame Goëzman, qui les a gardés (six)] enfin M. Goëzman, que je n’ai vu qu’à ce prix, et
qui a tout ignoré (sept). . , .. ,
Voilà donc, de M. Goëzman à moi, une chaîne de sept personnes, dont il prétend que je tiens le premier chaînon comme corrupteur, et lui le dernier comme incorruptible. D’accord. Mais s il est juge incorruptible, comment prouvera-t-il que je suis un client corrupteur? A travers tant de personnes on se trompe aisément sur l’intention d un homme .
MÉMOIRES
d’ailleurs, un juge corrompu n’a plus besoin d’instructions; et l’éloignement où se tient de lui son corrupteur est le premier égard qu’il lui doit, et le plus sûr moyen d’écarter tout soupçon de leur intelligence. Or, il est prouvé qu’après avoir payé j’ai montré encore plus d’empressement de voir M. Goëzman qu’avant de donner les cent louis : donc je n’ai pas cru avoir gagné son suffrage en payant ; donc ce n’était pas son suffrage qu’on avait marchandé pour moi; donc je ne voulais que des audiences ; donc je ne suis pas un corrupteur ; donc il a calomnié mon intention ; donc le procès est mal intenté contre moi; donc... Ce qu’il fallait démontrer.
J’avais perdu ma cause; le mal était consommé. Le soir même du jugement, le sieur Dairolles rendit à ma sœur les deux rouleaux de louis, et la montre enrichie de diamants. « A l’égard des « quinze louis, dit-il, comme ils avaient été exigés « par madame Goëzman pour être remis au secré- « taire de son mari, elle s’est crue à bon droit dis- « pensée de les rendre au sieur le Jay. »
La conduite de ce secrétaire étant une énigme pour moi, je voulus l’éclaircir. Étonné qu’après avoir refusé modestement dix louis il en retînt vingt-cinq, je priai l’ami qui lui avait fait accepter ces dix louis d’aller lui demander si quelqu’un lui avait depuis remis quinze autres louis. Non-seulement le secrétaire nia qu’on les lui eût offerts, et il les aurait, dit-il, certainement refusés ; mais il offrit à mon ami de lui rendre les dix louis qu’il en avait reçus, en l’assurant de nouveau qu’il n’avait fait aucun travail à ce malheureux procès, qui me coûtait trop d’argent pour qu’on augmentât encore mes pertes par des sacrifices volontaires.
Mon ami, sûr de mes intentions, le pria de les garder moins comme un honoraire dû à ses peines, que comme un léger hommage rendu à son honnêteté.
Alors, piqué du moyen malhonnête qu’on employait pour retenir mes quinze louis, croyant même que le sieur le Jay, que je ne connaissais 'point du tout, avait voulu les garder, je lui fis dire parle sieur Dairolles que je voulais savoir ce qu’étaient devenus ces quinze louis.
Le libraire affirma pendant plusieurs jours les avoir en vain demandés à madame Goëzman, qui lui répondait constamment être convenue avec lui que dans tous les cas ces quinze louis seraient perdus pour moi. Il ajouta qu’il ne pouvait souffrir qu’on le soupçonnât de les avoir gardés; que la dame se fait celer, et que je pouvais lui en écrire directement.
Le 21 avril, c’est-à-dire dix-sept jours après le jugement du procès, j’écrivis la lettre suivante à madame Goëzman :
« Je n’ai point l’honneur, Madame, d’être per- « sonnellement connu de vous; et je me garderais
« de vous importuner, si, après la perte de mon « procès, lorsque vous avez bien voulu me faire « remettre mes deux rouleaux de louis, et la répé- « tition enrichie de diamants qui y était jointe, on « m’avait aussi rendu de votre part quinze louis « d’or, que l’ami commun qui a négocié vous a « laissés de surérogation.
« J’ai été si horriblement traité dans le rapport de
« monsieur votre époux, et mes défenses ont été tel- « lement foulées aux pieds par celui qui devait, se- « Ion vous, y avoir un légitime égard, qu’il n’est pas «juste qu’on ajoute aux pertes immenses que ce « rapport me coûte celle de quinze louis d’or, qui « n’ont pas dû s’égarer dans vos mains. Si l’injus- « tice doit se payer, ce n’est pas par celui qui en « souffre aussi cruellement. J’espère que vous vou- *« drez bien avoir égard à ma demande, et que vous « ajouterez à la justice de me rendre ces quinze « louis celle de me croire, avec la respectueuse « considération qui vous est due,
« Madame, votre, etc.
« Ce 21 avril 1773. »
Je n’en reçus point de réponse ; mais le lendemain ma sœur vint m’apprendre que le sieur le Jay était dans sa maison, égaré comme un insensé ; madame Goëzman, disait-il, l’avait envoyé chercher, pour se plaindre amèrement de ce que je lui demandais une somme de cent louis et une montre enrichie de diamants, qu’elle m’avait fait rendre. Il ajoutait que cette dame, outrée de colère, l’avait menacé de le perdre, ainsi que moi, en employant le crédit de M . le duc d’ . . .
Ma sœur me dit que tous ces propos se tenaient chez elle, devant son médecin; qu’elle avait inutilement essayé de remettre la tête de ce pauvre le Jay, à qui l’on ne pouvait faire comprendre qu’il ne s’agissait que de quinze louis égarés entre lui et cette dame, et non de ce qui m’avait été rendu ; que cet homme était si troublé, qu’il assurait avoir lu en propres termes dans ma lettre, que la dame lui avait montrée, la demande des cent louis et du bijou; qu’enfm il menaçait de nier la part qu’il avait eue à cette affaire, si elle prenait une mauvaise tournure.
Heureusement j’avais gardé copie de ma lettre ; je l’envoyai par ma sœur au sieur le Jay, qui fut, à ce qu’il dit, sur-le-champ chez madame Goëzman, lui faire à son tour ses reproches. Je ne sais s’il tint parole, mais enfin les quinze louis ne revinrent point. J’ai depuis écrit deux lettres au libraire à ce sujet, qui sont restées sans réponse. Elles ont été jointes au procès.
J’appris alors dans le public que M. Goëzman, muni d’une déclaration du sieur le Jay *, dans
1 . Cette déclaration porte en substance que le sieur le Jay, cédant aux sollicitations d'un de mes amis, a reçu cent louis et une montre enrichie de diamants ; qu'il a eu la faiblesse de les offrir à madame Goëzman pour corrompre la justice de son mari ; mais qu’elle a tout
mémoires.
lacmelle Vêtais violemment inculpé, avait été chez jTÎTduc de laVrillière et chez M. de Sartine, se plaindre hautement que je calomniais sa Per?0“" ’ après avoir tenté de corrompre sa justice. Je i n . en croyais pas un mot : tant de précautions extrajudiciaires, avant qu’il y eût aucune procedme
entamée, me paraissaient au-dessous meme du
moins instruit des criminalistes. Je ne Pou'als figurer qu'un conseiller au parlement, sur des objets relatifs à un procès juge au parlement, in tu une autre autorité que celle du parlement pour avoir raison de qui que ce fut ; en tout cas, je me promis bien qu’il ne me serait pas reproche, si je pouvais l’éviter, d’avoir provoque, par mes discours ou mes écrits, un combat aussi indécent entre M. Goëzman et moi. Résolu que j étais de me renfermer dans des défenses juridiques, si on allait jusqu’à m’attaquer en forme, j’eus 1 honneui d adresser la lettre suivante à l’un des hommes ma place qui jouit au plus juste titre de 1 estime et de la confiance universelles.
fais profession envers tout le
<c Monsieur,
« Sur les plaintes qu’on prétend que M. Goez- « man, conseiller au parlement, fait de moi, disant « que j’ai tenté de corrompre sa justice, en sedui- «sant madame Goëzman par des propositions « d’argent qu’elle a rejetées, je déclare que lex- «posé fait ainsi est faux, de quelque part qu il « vienne. Je déclare que je n ai point tente d « corrompre la justice de M. Goëzman pour ga- « gner un procès que j’ai toujours cru quon ne « pouvait me faire perdre sans erreur ou sans
t( injustice. , . .
u A l’égard de l’argent propose par moi, et re- « jeté, dit-on, par madame Goëzman: si c est un « bruit public, M. Goëzman ne sait pas si je lac- « crédite ou non; et je pense qu’un homme dont u l’état est de juger les autres sur des formes eta- « blies ne devrait pas m’inculper aussi legere- « ment, moins encore armer l’autorité contre moi.
<c S’il croit avoir à se plaindre, c’est devant un tri- « bunal qu’il doit m’attaquer. Je ne redoute la lu- « mière sur aucune de mes actions. Je déclaré que « je respecte tous les juges établis par le roi. Mais « aujourd’hui M. Goëzman n’est point mon Ju^*
* Il se rend, dit-on, partie contre moi : sur cette <c affaire, il rentre dans la classe des citoyens, et U j’espère que le ministère voudra bien rester neutre entre nous deux. Je n’attaquerai personne;
« mais je déclare que je me défendrai ouvertement sur quelque point qu’on me provoque « sans sortir de la modération, de la modestie et
reje,é hautement et
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des quinze louis exigés de surplus, et qui de ne ies pas
mains de madame Goëzman. Et moi je prie influeront
perdre de vue. J’ai quelque notion que ces quinze louis intluero
beaucoup sur le jugement du procès.
« des égards dont
" T Je^ûis, Monsieur, avec le plus profond rescc pect, etc.
« Paris, ce 5 juin. »
Bientôt il courut un autre bruit, que M. Goëzman avait été chez M. le chancelier et chez M. le premier président, armé de cette terrible déclaration de le Jay, porter de nouvelles plaintes contre ; moi ; enfin, j’appris qu’il m’avait dénonce au par- 1 lement, comme calomniateur et corrupteur déjugé. Cette attaque étant plus méthodique que la première, j’eus moins de peine à me la persuader. Mais je n’en restai pas moins tranquille sur 1 événement ; j’engageai même le sieur Marin, auteur de la Gazette de France et ami de M. Goëzman, de représenter à ce magistrat combien un pareil acte d’hostilité tournerait désagréablement pour ■ta •
« Je crains peu ses menaces, lui dis-je; '| “ a fa « tout le mal qui était en sa puissance. Vous pou- « vez l’assurer que je n’userai point en lâche i en- « nemi de l’avantage des circonstances, pour « causer un désagrément public; mais qui ait « la bonté de me laisser tranquille. » L ami de M. Goëzman m’assura qu’il lui en avait écrit e parlé déjà plusieurs fois, en lui faisant sentir tou tes les conséquences de ses démarches e qu il lui en parlerait encore. Sa négociation fut infruc
tUpeu ' de jours après, M. le premier président m’envoya chercher pour savoir la ^rdedesbruits qui couraient. Je m’en tins au refus le plus res pectueux de rien déclarer, à moins qu «« M l forçât juridiquement «Que mes ennemis m at-
taquent s’ils l’osent, alors je parlerai Ion ne ! parviendra pas à me faire craindre qu’un corps « aussi respectable que le parlement devienne in- « juste et partial, pour servir la haine de quelques « particuliers. Quant à la déclaration de le Jay elle tournera bientôt contre ceux qui 1 ont fabu
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a elle tournera bientôt contre ceux qui Il quée° Je n’ai jamais vu le sieur le Jay, mais on C( dit que c’est un honnête homme, qui n a contre a lui que le défaut des âmes faibles, de se laisser <c effrayer facilement, et de céder sans résistance « à l’impulsion d’autrui : la fausse declaraüo « qu’on lui a extorquée dans un cabinet il ne la «soutiendra jamais dans un greffe, et la vente : lui sortira par tous les pores à la premmre inter
« ^0§aî\°“^rld^e^J,j^1elepie^nltde^onfiance
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" j’apprTs^lorsllue M. le procureur général élwt i lSinformer : je me hâtai d’aller lui presenter le nom et la demeure de tous ceux qui avaient . n pptte affaire. Ils ont été entendus, et je
gère circonstance de cette longue narration.
MEMOIRES. 231
A peine les témoins sont-ils assignés, que le Jay commence à trembler sur les conséquences de sa fausse déclaration. Dans le trouble de sa conscience, il va consulter M. Gerbier, expose les faits tels qu’ils se sont passés, en reçoit le conseil de revenir à la vérité dans sa déposition, vient faire la même confession à M. le premier président; il la fait à quiconque a la patience de l’écouter. M. Goëzman en entend parler. On envoie chercher le libraire et sa femme, on commence par leur soutirer la minute de la fausse déclaration, parce qu’elle est de la main de ce magistrat; on leur reproche ensuite aigrement leur inconstance. La dame le Jay, plus courageuse que son mari, proteste qu’aucun respect humain ne les empêchera plus de dire la vérité. Grands débats entre eux : enfin on en revient à négocier; on veut engager le libraire à passer en Hollande, g,vec promesse de le défrayer de tout, et d’arranger l’affaire pendant son absence. La dame le Jay refuse, et soutient son mari dans sa résolution. Instruit des démarches de la maison Goëzman, et craignant que le Jay ne se laisse encore entraîner, je vais chez M. le premier président lui rendre compte de ce qui se passe. « Yous êtes instruit maintenant, lui dis-je, « monseigneur : le Jay vous a tout avoué. J’étais « bien sûr que cet homme, qui n’a menti que par « faiblesse et par séduction, ne tarderait pas à « rendre hommage à la vérité. Mais ce que vous « ignorez, c’est qu’on veut le suborner encore, et « lui faire quitter la France. De peur qu’on ne dise « que c’est moi qui l’ai fait sauver, je me hâte d’en « donner avis aux premiers magistrats. » En effet, je fus chez M. le procureur général et chez M. de Combault, commissaire-rapporteur, articuler les mêmes faits, en les priant de vouloir bien s’en souvenir en temps et lieu. Je cite avec assurance, et ne crains pas aujourd’hui d’invoquer des témoignages aussi respectables.
Bientôt le sieur le Jay, assigné comme témoin, dépose au greffe cette vérité redoutable à ses suborneurs, et contraire en tout à la déclaration qu’ils lui avaient extorquée. Sa femme et son commis, entendus, déposent, ainsi que lui, que la minute de la déclaration a été écrite de Ici main de M. Goëzman ; que le commis de le Jay en a tiré plusieurs copies; que le maître n’a fait que la signer; mais que depuis peu de jours on leur a retiré adroitement l’original. Madame Goëzman, entendue à son tour, dit fort peu de chose-, et voudrait écarter par un air d’ignorance l’idée qu’elle ait eu la moindre part à l’affaire. Je suis le seul qu’on n’assigne point comme témoin, ce qui fait déjà présumer que je suis dénoncé comme coupable. En effet, j’étais dénoncé. L’information achevée et les témoins entendus, M. Doé de Combault fait son rapport aux chambres assemblées. Il intervient un arrêt qui décrète le sieur le Jay de prise de corps, le sieur Dairolles et moi d’ajournement
personnel, et madame Goëzman seulement d’assignée pour être ouïe. Je ne me plains point d’une différence qui ne peut venir sans doute que d’un égard pour son sexe. Cependant le bruit courait que son mari, la traitant moins bien que le parlement, avait obtenu une lettre de cachet contre elle, l’avait fait enlever et mettre au couvent. Mais la vérité est que M. Goëzman ne fit pas usage de la lettre de cachet, et que madame Goëzman n’a été au couvent que depuis; ce qui réalise aujourd’hui le propos qu’on tenait alors : « Si M.- Goëzman, dite sait-on, fait renfermer sa femme, il la sait donc « coupable? et s’il la croit coupable, comment « cherche-t-il à la justifier aux dépens d’autrui? « Si c’est le parlement qui poursuit, et si madame « Goëzman n’est renfermée qu’en vertu du soupçon « répandu sur elle jusqu’au jugement du procès, « le soupçon s’étend également sur la femme et « sur le mari. Par quel hasard, dans une affaire « aussi peu éclaircie, voit-on Beaumarchais décrété « d’ajournement personnel, le Jay de prise de « corps, madame Goëzman renfermée, et M. Goëz- « man sur les fleurs de lis? »
Ces contradictions apparentes excitaient de plus en plus l’attention du public sur l’événement de ce procès. Le sieur le Jay, retenu au secret pendant plus de huit jours, a été interrogé plusieurs fois ; le sieur Dairolles ensuite; enfin moi le dernier, qui ai tâché de tracer dans mon interrogatoire l’historique exact de tous les faits, tels qu’on les a lus dans ce mémoire : et certes j’oserais bien assurer que, de toutes les dépositions des différents témoins, il n’y en a pas une seule qui ne s’accorde exactement avec cet interrogatoire.
Depuis ce temps, un arrêt a rendu la liberté provisoire à le Jay ; un autre a réglé l’affaire à l’extraordinaire : et tel est l’état des choses à l’instant où j’écris.
Avant de passer aux réflexions que cet exposé peut faire naître à tout le monde, il faut placer ici deux épisodes intimement liés au fond du procès, et que nous n’avons détachés du reste des faits qu’afin que rien ne nuisît à l’attention particulière qu’ils méritent. Le premier lève un coin du voile obscur qui masque encore l’auteur de cette noire intrigue ; le second le déchire tout à fait.