Id., ibid
VIE DE BEAUMABCHAIS. LIU
vieux conte arabe Sadak et Iialasrade , avec un type étrange brochant sur le tout, le personnage de Tarare, sorte de Figaro philosophe, libre penseur, encyclopédiste, physicien, mais peu chantant. C’était le système de Beaumarchais peur les opéras : beaucoup de tout : déclamation, philosophie, métaphysique, physique, puis, au besoin, décors et costumes on lui en fit pour 30,000 livres — mais pas de musique, sauf une simple teinte discrète et transparente, qui permît de ne pas laisser perdre un seul mot de ses vers, « bref, une musique qui n’en fût pas une, » comme quelqu’un 1 écrivait a Gnmm; Salien le seivit a pointe II n’est resté de sa partition sur ce poëme à hautes et assommantes doctrines qu un timbre de vaudeville : l’air des couplets de l’eunuque Calpigi au troisième acte : Ahi povero
C° Le^ succès « de ce monstre dramatique et lyrique1 2, » le 8 juin 1787, n’en fut pas moins très-vif, tant, à cette avant-veille de 1789, on avait soif de philosophie à tort ou à raison, et surtout — l’on sait qu’elles ne sont pas épargnées dans Tarare — de déclamations contre la royauté et l’Église. On voulait, même en musique, manger du prêtre et du roi. 11 y eut une foule énorme. La garde dut être plus que triplée sur le boulevard et dans le faubourg. Le théâtre de l’Académie royale de musique était alors en effet, depuis peu, ou se trouve celui de la Porte-Saint-Martin. On n’avait pas tant espéré aux répétitions, souvent orageuses à cause des prétentions de Beaumarchais, avec qui il fallait toujours s’attendre à quelque coup de tête, « à quelque crânerie, » comme disait Dauvergne, le directeur, qui par ce seul mot le peint tout entier3. A l’une des dernières, qui était payante et où l’on avait sifflé, n’avait-il pas été sur le point de retirer la pièce dont il offrait d’ailleurs de payer tous’ les frais, dussent-ils monter à cent mille livres? Heureusement on n’y voulut pas entendre. Il alléguait pour cette résolution, non-seulement ce que les sifflets lui avaient fait pressentir des mauvaises dispositions du public, mais les ennuis d une autre affaire où il s’était jeté fort imprudemment pour n’y trouver qu’embarras et ennemis. .
C’était celle de Kornman, dont la femme que ce banquier à deux consciences avait fait séquestrer, en alléguant un adultère longtemps toléré, et qui ne lui avait paru coupable que lorsque le séducteur Daudet de Jossant ne lui avait plus été utile , s était vue enfin délivrée de sa prison, grâce à Beaumarchais et à son influence près du lieutenant de police Lenoir. Libre, ayant une fort riche dot qu’elle pouvait se faire rendre, elle avait bientôt appris que son mari, fort mal dans ses affaires, ne demandait plus qu un rapprochement. Beaumarchais, resté son conseil, l’en détourna énergiquement, et, lui ayant donné les preuve» de la banqueroute imminente de Kornman, la persuada de plaider contre lui décidément en séparation. 11 répondit par une reprise de l’ancien scandale. 11 attaqua en adultère, pour mauvaise conduite, sa femme qui l’attaquait en séparation pour mauvaises affaires. Beaumarchais et M. Lenoir, qui n’était plus à la Police, furent compris dans sa plainte comme complices, et le haineux Bergasse, que Kornman avait pris pour avocat, se chargea de le» accommoder de la bonne manière. Il tint parole. La violence de ses factions , contre laquelle la verve d’ailleurs vieillissante de Beaumarchais se troubla et ne put tenir, fut telle, qu’il dut l’attaquer en calomnie. Les juges lui donnèrent raison. Le dernier factum de Bergasse fut supprimé comme injurieux et calomniateur, et on le condamna lui-même à mille livres de « dommages et indemnité. »
Beaumarchais avait cause gagnée, mais peu s’en faut qu’il ne fût lui-même perdu. Ce procès de Kornman lui avait attiré autant d'impopularité et d inimitiés que ses premières
1. Y. dans la Gazette musicale, 1er avril 1 87 5, un des i Mémoires secrets, t. XXXV, p. 2 3 G .
excellents articles de M. A. Julien sur Salieri. | 3. Lettre inédite de Dauvergne, cilee par M. A. Julien
VIE DE BEAUMARCHAIS
affaires lui avaient de la part de tous, depuis les princes jusqu’au peuple, concilié de sympathies. C’était l’envers cruel du procès Goëzman. L’impopularité lui fut surtout fatale. Il eût peut-être fait bon marché de certaines gamineries de basoche, organisées par les amis de Bergasse, qui lui valurent nombre de sifflets dans celte grand’salle où il avait eu tant de bravos, et dont la plus cruelle fut l’auto-da-fé de ses Mémoires , que des clercs en goguette firent brûler au café du Caveau , par un des garçons 1 ; mais ce qui lui fut plus réellement sensible, à cause des menaces qui couvaient dessous, ce sont les mauvais bruits d’accaparement répandus contre lui par Kornman et les siens 2, et, à la suite, l’excitation hostile des petites gens du faubourg et des Halles, qui ne voulurent plus voir en lui qu un accapareur de blé, un organisateur de famine !
Ce danger de la colère du faubourg était d’autant plus grand, qu’il était venu se loger auprès, et se jeter pour ainsi dire dans la gueule du monstre. Depuis quelques années, son plaisir avait été de se préparer une retraite moitié ville et moitié campagne, rus in urbe , où il pût être au large et à l’aise, tranquille et libre. C’est au coin du boulevard, en face de la Bastille, du côté du faubourg Saint -Antoine, qu’il en avait choisi le terrain. On le lui disposa en jardin, à la mode du temps, aussi habilement que 1 art, suppléant à 1 espace, qui n’était pas très-vaste, put le permettre. Il eut là, dans « ce Yaucluse des boulevards, ainsi que l’appelait une de ses dernières visiteuses, lady Morgan3, des fontaines, des grottes, des rochers, que ce bon M. Chalumeau, de Melun, marchand de pierres et lettré, lui vendit à bon compte 4, dans l’espoir qu’il voudrait bien, en échange, lui refaire son drame de l'Ami delà Maison 5. 11 eut aussi de jolies a fabriques,» comme on disait, et d’ingénieux petits monuments à la Gloire, au Plaisir, à l’Amitié, dont lui -même avait fait les inscriptions, qu’on lira plus loin dans les Œuvres . Un pavillon en rotonde, à deux pas de l’entrée sur le boulevard, avec une plume en girouette sur un globe, qu’elle faisait tourner, indiquant ainsi que le monde tourne et vire au gré de l’esprit, devait lui servir de cabinet de travail6.
Auprès, une porte plein cintre, ornée de deux figures de Jean Goujon, la Seine et la Marne, empruntées aux démolitions de la porte Saint-Antoine, et quil avait fait répaici à grands frais 7, donnait passage sous une voûte qui conduisait au milieu du jardin, et de là dans une cour à l’italienne, où se voyait, sur un piédestal entouré de plantes rares, une belle copie du Gladiateur combattant. Une autre, d’après le Voltaire de Houdon, se trouvait à l’entrée des appartements, lambrissés, parquetés de bois précieux, et décorés de peintures du meilleur choix, dont quelques-unes des plus remarquables, qui étaient d’Hubert Robert, furent transportées en 1818, quand on expropria maison et jardin pour le tracé du canal Saint-Martin, dans une des galeries de l’Hôtel de ville, où le petrole de la Commune les a détruites.
Beaumarchais ne put que bien peu, et toujours avec inquiétude, jouir de cette be e demeure. La Révolution, dont les premiers temps l’avaient vu achever, et qu’il en avait pour ainsi dire fait la patronne en écrivant sur la principale porte, au coin de la Bastille .
Ce petit jardin fut planté L’an premier de la Liberté,