CALOMNIE
On peut me pardonner si j’avoue, pour cette fois seulement, que l’odieux substantif calomnie a pu plaire à mon cœur et flatter mon oreille. Ce mot énergique, dans un arrêt si grave et tant attendu, est le prix mérité de dix ans de travaux et de souffrances.
MÉMOIRES
Le soir même, allant remercier M. le premier président, j’appris de lai que la cour, en me rendant une aussi honorable justice, avait désapprouvé la véhémence de mes deux derniers écrits ; qu’elle les avait supprimés, et m’en punissait par une somme de mille écus, en forme de dommages et intérêts, applicables aux pauvres de la ville, du consentement de M. de la Blache.
« Si les magistrats, monsieur, ai-je répondu,
« n’ont pas jugé qu’en un affreux procès, par l’is- « sue duquel un des contendants devait rester « enseveli sous le déshonneur d’une atroce calom- « nie, ou l’autre sous celui d’un faux abominable,
« il fût permis à l’offensé de s’exprimer sans « ménagement après dix ans d’outrages contiu nuels, ce n’est pas à moi de blâmer la sagesse « de leurs motifs. Mais, dans la joie d’un arrêt qui « élève mon cœur et Je fait tressaillir de plaisir,
« j’espère que la cour ne regardera point comme <c un manque de respect si j’ajoute aux mille écus u ordonnés pour les pauvres une pareille somme u volontaire en leur faveur, pour qu’ils remercient « le Ciel de leur avoir donné d’aussi vertueux <( magistrats. »
Ma demande m’a été accordée.
Dès le lendemain de l’arrêt, M. le comte de la Blache a imploré la médiation de ces mêmes magistrats, pour m’engager à consentir, sans retard et sans autres frais, à l’exécution amiable de cet arrêt, auquel il acquiesçait volontairement.
J’ai cru qu’un pareil acquiescement, donnant une nouvelle sanction à l’arrêt, méritait de ma part des condescendances pécuniaires de toute nature.
En conséquence, et bien assuré que le substantif calomnie , que cet écriteau, trop fièrement peutêtre annoncé dans mes mémoires, était pourtant consigné dans le dictum de l’arrêt, comme un coin vigoureux dont l’empreinte ineffaçable attestait mon honneur et fixait la nature des torts de mon adversaire, j’ai fait le sacrifice d’un capital de soixante-quinze mille livres que je pouvais toujours garder à quatre pour cent. J’ai passé sans examen à huit mille libres des frais qui, réglés strictement, m’en auraient fait rentrer plus de vingt. J’ai donné les termes de trois et six mois sans intérêts au comte de la Blache qui les a demandés, pour s’acquitter envers moi des adjudications de l’arrêt; et pour tout dire en un mot, ne me rendant rigoureux que sur le grand portrait de M. Duverney, que j’ai exigé de la main du meilleur maître au jugement de l’académie, j’ai remis mon blanc seing aux respectables conciliateurs, et la négociation s’est terminée par une quittance générale de moi, dictée par eux, et conçue en ces termes :
« J’ai reçu de M. le comte de la Blache la somme de « soixante-dix mille six cent vingt-cinq livres, à quoi ont « été réglées, par la médiation de MM. de la Tour, « premier président, de Ballon et de Beauval , conseil-
« 1ers au parlement, toutes les adjudications que j’ai à « prétendre contre lui en vertu de l’arrêt du parlement <( de Provence, rendu en ma faveur le 21 du courant.
(f Lesdites soixante-dix mille six cent vingt-cinq livres « provenant, savoir : quinze mille livres pour solde de « l’arrêté de compte du 1er avril 1770, entre feu M. Pâ- « ris Duverney et moi; cinq mille six cent vingt-cinq « livres pour intérêts desdites quinze mille livres, cou- « rus depuis le jour de la demande jusqu’à ce jour;
« douze mille livres pour les dommages et intérêts à « moi adjugés par le susdit arrêt ; huit mille livres, à <( quoi ont été fixés et amiablement réglés les dépens que « j’ai faits, tant aux requêtes de l’hôtel qu’à la commis- « sion intermédiaire de Paris et au conseil du roi, jus- « qu’à l’instance renvoyée au parlement de Provence «exclusivement; et finalement trente mille livres pour « les intérêts au denier vingt, pendant huit années, des « soixante-quinze mille livres que M. Pâris Duverney s’é- « tait obligé, par le susdit arrêté de compte du 1er avril « 1770, de m’avancer, sans intérêts, pendant lesdites « huit années ; optant, au moyen de ce, pour ne pas « recevoir lesdites soixante-quinze mille livres que « j’aurais pu, aux termes dudit arrêté de compte, exiger « et garder à constitution de rente au denier vingt-cinq, « après lesdites huit années expirées, sous la condition « néanmoins, et non autrement, que M. le comte de la « Blache fera son affaire propre et personnelle des droits « que M. Pâris de Mézieu peut avoir sur lesdites soi- « xante-quinze mille livres, en vertu du susdit arrêté de « compte, auxquels droits je n’entends nuire ni préjudi- « cier, et que M. le comte de la Blache me relèvera et « garantira de toute recherche à cet égard, pour « laquelle garantie je me réserve tous mes droits d’hypo- « thèque résultant du susdit arrêt du parlement de Pro- « vence. Le susdit payement de soixante-dix mille six « cent vingt-cinq livres m’ayant été fait en deux billets à « ordre de M. le comte de la Blache : le premier, de « quarante mille six cent vingt-cinq livres, payable par « tout le mois d’octobre prochain, et le second, de trente « mille livres, payable par tout le mois de janvier 1779, « pour lesquels termes je lui ai prorogé lesdits payements, « sans entendre néanmoins déroger âmes droits, que je « me réserve au contraire de faire valoir en vertu du « susdit arrêt du parlement de Provence, à défaut d’ac- « quittement des susdits billets à leur échéance, sans « laquelle condition je n’aurais pas consenti à ladite pro- « rogation; et au moyen de tout ce que dessus, ledit « arrêt se trouvera pleinement exécuté par mondit sieur « comte de la Blache, à la réserve de la rémission du « grand portrait de M. Duverney, qui me sera faite à « Paris, en conformité dudit arrêté de compte du 1er « avril 1770, lequel portrait sera de la main des meil- « leurs maîtres, au jugement des connaisseurs; et au « cas que M. le comte de la Blache n’en ait point en « son pouvoir de la qualité ci-dessus, il sera obligé de le « faire copier sur un bon modèle, par le plus habile « peintre de Paris ; et à la réserve encore que M. le « comte de la Blache me remettra toutes les lettres « relatives à la recommandation dont la famille royale « m’avait honoré auprès de mondit sieur Pâris Duver- « ney ; laquelle rémission me sera également faite à « Paris. A l’égard de tous les frais faits au parlement « de Provence, je reconnais qu’il m’a été présentement « payé par mondit sieur comte de la Blache la somme « de six mille trois cent soixante-quatorze livres dix « sous, à quoi se sont trouvés monter lesdits frais, sui- « vant la taxe qui en a été faite, pour raison de tous les- « quels frais je quitte et décharge mondit sieur comte « de la Blache. Fait à Aix, le 31 juillet 1778.
« Signé Caron de Beaumarchais. »
MÉMOIRES
Ensuite est écrit de la main du comte de la Blache :
« Pour duplicata, dont fai l’original en main. A La « Roque, ce 31 juillet 1778.
« Signé Falcoz, comte de la Blache. »
Avec paraphe.
MÉMOIRE
DE
P.-A. CARON DE BEAUMARCHAIS
EN RÉPONSE
AU LIBELLE DIFFAMATOIRE SIGNÉ GUILLAUME KORNMAN, DONT PLAINTE EN DIFFAMATION EST RENDUE, AVEC REQUÊTE A M. LE LIEUTENANT CRIMINEL, ET PERMISSION D'iNFORMER